L’ idée de ce livre a germé au début des années 2000, tandis que je terminais ma thèse consacrée à un ouvrage attribué à Galien, l’ Introductio sive medicus (Galien. Œuvres, III. Le médecin, Introduction, Paris, Les Belles Lettres, 2009). Galien rapporte, peut-être au sujet du même livre, en tout cas à propos d’ un livre portant la même épigraphè, qu’ un lecteur averti, en conversation avec un autre à l’ étal d’ un libraire, le rejeta comme inauthentique parce qu’ il ne correspondait pas au “style” (lexis) de Galien. Ce qui parut évident à ce lecteur romain (pour la plus grande joie de l’ intéressé) ne l’ est plus autant pour un lecteur moderne : le style de Galien ne frappe plus personne, ou bien laisse complètement indifférents ceux qui le consultent, prompts à dénigrer sa verbosité et son manque de clarté.

Ce livre s’ inscrit en faux contre de tels jugements, car ils ont contribué à offusquer les qualités littéraires de l’ un des plus grands auteurs de son époque. Galien est un des témoins les plus prolifiques de l’ époque des Antonins et des Sévères. Linguistes, historiens, critiques littéraires – nul ne peut désormais faire l’ économie de la lecture de Galien pour tout sujet se rapportant à cette période de l’ Empire romain. Mais les spécialistes de Galien eux-mêmes répètent parfois les mêmes poncifs sur la prolixité et le fastidieux du médecin de Marc Aurèle, et se sont obstinément détournés de la question de son style, pourtant essentielle. Le style de Galien eût permis, de son temps, de décider en un instant de l’ authenticité d’ un ouvrage – une capacité aujourd’ hui perdue, une possibilité qui s’ est peut-être bien évanouie en quelques années seulement, peu après la disparition de Galien. Une stylistique de Galien paraissait donc être un desideratum. Owsei Temkin lui-même, l’ inventeur du “galénisme”, l’ avait souligné. C’ est qu’ il est également impossible de se confronter aux problèmes de la réception de Galien sans s’ interroger sur la langue et l’ écriture de ce dernier. L’ écriture galénique, dans sa beauté et sa complexité, explique le succès de Galien – elle explique aussi la difficulté qu’ ont eu ses successeurs à rendre compte d’ une œuvre compliquée, érudite, littéraire. Elle explique, enfin, que tant de textes inauthentiques aient pu se glisser dans le corpus, oeuvres simplifiant de manière opportune, pour des lecteurs pressés, les enseignements du maître.

Pourtant, le présent ouvrage s’ attache moins à la stylistique proprement dite qu’ à la rhétorique. Les oeuvres de Galien ne peuvent se lire comme un bloc. Elles varient considérablement en taille, genre, objectifs : Galien sculpte chaque ouvrage en fonction du public ou du lectorat qu’ il a en vue. Si chaque texte démontre une grande maîtrise du grec, la rigueur n’ en est pas uniforme, le texte se plie, tout naturellement, au contexte. S’ y ajoute le temps long de son déploiement : Galien fut un prosateur actif pendant plus de cinquante ans. Perfectionniste, Galien aime aussi remettre son travail sur le métier. Le style de Galien, de façon plus ou moins visible d’ un texte à l’ autre est donc affaire de rhétorique. C’ est pourquoi une étude littéraire de son oeuvre a paru plus opportune, plus susceptible de situer Galien dans le contexte culturel de son temps, que ne l’ eût été une froide stylistique.

Auteur prolifique, Galien est capable d’ une variété qu’ il fallait analyser : récits, descriptions, arguments, réfutations, éloges et invectives, autobiographie, tout s’ imbrique dans le souci constant de la cohérence de la pensée, mais aussi de l’ efficacité du texte. En effet, Galien n’ écrit jamais sans but précis. Bien que catalogué comme auteur “technique”, c’ est un des grands prosateurs de son temps. Polémiste ou commentateur, médecin en consultation ou professeur d’ anatomie, Galien ne perd aucune occasion de provoquer et d’ amuser son public – quel qu’ il fût : cercle d’ “amis”, public élargi, ou encore public fictif. Érudit comme l’ étaient ses contemporains, les sophistes, Galien n’ est pas un simple passéiste, mais un auteur capable de jouer sur la culture de l’ ostentation verbale appréciée de ses auditeurs. Il fallait analyser Galien non seulement dans le contexte de la littérature et de la culture de son temps, mais plus précisément dans le cadre, fort heureusement renouvelé et rafraîchi, des études sur la Seconde Sophistique. Une “rhétorique de Galien” m’ a donc paru véritablement nécessaire. D’ autres auteurs ont ainsi longtemps été envisagés sous un angle réducteur – philosophique, théologique, technique : c’ est le cas d’ Origène, récemment honoré d’ un ample travail collectif sur son oeuvre d’ écrivain, mais aussi des historiens romains, et de bien d’ autres. En fait, une véritable histoire de la littérature antique ne saurait faire l’ économie des auteurs dit techniques (comme Galien) : ce livre se veut un jalon dans la marche vers une telle histoire, ouverte, inclusive, de la littérature.

Par ailleurs, si Galien mérite d’ être lu comme un auteur impérial comme les autres, il doit aussi rester une figure particulière dans l’ histoire intellectuelle : celle d’ un fondateur, non seulement dans le domaine médical, qui mit des siècles à se dégager, lentement, de ses enseignements, mais aussi plus généralement dans le domaine du discours scientifique et de l’ autobiographie intellectuelle. Médecin sans égal, prosateur infatigable, Galien fut l’ inventeur d’ une manière de parler de science. Par le prisme de son expérience, au travers d’ un regard rétrospectif qui illumine et organise le parcours d’ une vie de recherche, Galien fonde un caractère, une méthode et une posture de savant qui survivent dans maints témoignages d’ intellectuels modernes. Galien pose les bases d’ un discours scientifique, d’ une attitude (voire d’ une pose ?) d’ intellectuel motivé exclusivement par l’ amour (socratique) de la Vérité.

Médecins et intellectuels peuplent également l’ univers de la fiction. Or, dans ce domaine également, Galien instaure, à son exemple, une lignée de personnages médecins qui emplissent cet univers de leur assurance, de leur vision du progrès, de leur toute-puissance. L’ ignorer, c’ est se priver d’ outils indispensables pour mieux saisir le discours scientifique moderne et le rôle du savant dans la société pendant les siècles qui sont suivi sa redécouverte à la Renaissance. Etudier la rhétorique de Galien, c’ est donc fournir un repère à ceux qui étudient le discours scientifique médiéval et moderne, pour peu qu’ ils daignent s’ en saisir. C’ est aussi mettre en lumière un personnage qui est à bien des égards un archétype : médecin brillant, dont l’ ascension fut irrésistible, mais aussi médecin de cour : influent, sans doute, mais aussi homme de l’ ombre, otage du pouvoir, soumis à ses caprices.

Cet ouvrage s’ adresse donc certes aux spécialistes de Galien, mais aussi aux lecteurs qui s’ intéressent à la culture de l’ Empire romain plus généralement, aux historiens des sciences et des idées, à ceux qui voient les liens tissés entre science et littérature.

Je souhaite à présent exprimer ma reconnaissance envers les institutions et les collègues et amis qui m’ ont permis de terminer ce livre. Entrepris de longue date, ce travail n’ aurait pu voir le jour sans la combinaison de nombreux facteurs favorables. Le principal fut l’ obtention d’ un Research Fellowship du Wellcome Trust (R102497) de 2007 à 2010, à l’ université de Manchester. Les résultats principaux de cette période de recherche, publiés par ailleurs, comprennent une étude des particules chez Galien, un article sur la rhétorique galénique et un article sur le grec de Guillaume de Baillou, médecin de la fin du XVIe s., héritier tardif de la langue et de la pensée de Galien. J’ ai pu, par la suite, affiner mon enquête grâce à une autre bourse de recherche, octroyée par l’ Institute of Classical Studies à Londres de 2010 à 2012 pour un projet sur la rhétorique grecque dirigé par Mike Edwards. La rédaction finale, plusieurs fois interrompue et reprise, s’ effectua de nouveau sous les auspices du Wellcome Trust, et cette fois de l’ université de Warwick, depuis 2012. Durant toutes ces années, j’ ai bénéficié de ressources sans équivalent en Europe grâce à l’ ensemble des bibliothèques londoniennes : la Wellcome Library, la British Library, la bibliothèque du Warburg Institute, et surtout la bibliothèque de l’ Institute of Classical Studies. Envers toutes ces bibliothèques que j’ ai hantées avec enchantement, j’ éprouve une reconnaissance sans bornes.

Parmi quelques accidents de parcours, je n’ en mentionnerai qu’ un : le colloque sur les Epidémies d’ Hippocrate au Warburg Institute, organisé par Peter Pormann, m’ a permis de travailler sur le rôle du vocabulaire de la clarté et de l’ évidence dans le cadre de certains commentaires de Galien aux Epidémies. Les résultats de cette recherche ne purent être publiés à l’ époque dans les Actes, à cause d’ un stupide accident domestique. Ils forment à présent une section du chapitre “Révélation, Démonstration, Réfutation”.

Aux institutions déjà mentionnées, je souhaiterais ajouter des remerciements tout particuliers. Laurent Pernot a discuté avec moi de mon plan initial et m’ a invitée à explorer le champ d’ une “rhétorique de la Providence”, enquête qui m’ a conduite à y consacrer un chapitre. Il m’ a aussi invitée à venir présenter mes idées à l’ Université de Strasbourg. Le chapitre “Une rhétorique de la Providence” lui est donc dédié, avec toute ma reconnaissance.

Vivian Nutton, toujours généreux de son temps, à la lecture de mon plan de départ, m’ a fermement encouragée à faire preuve d’ ambition sur ce sujet. J’ ai reçu des suggestions bibliographiques précieuses de Peter Adamson, Sébastien Morlet et Victoria Rimell. Feu Jackie Pigeaud, l’ explorateur et le promoteur le plus constant des “textes médicaux comme littérature”, m’ a apporté très tôt un soutien enthousiaste : je regrette qu’ emporté trop tôt par la maladie, il n’ ait pu assister à la parution de ce livre. À Warwick, Simon Swain et Suzanne Frey-Kupper m’ ont prodigué, chacun à leur manière, des encouragements décisifs. Mes étudiants, particulièrement ceux du module Medicine in the Ancient World (en 2012/13 et 2014/15) m’ ont encouragée sans le savoir, grâce à leur lecture de Galien, attentive et libre de préjugés.

J’ éprouve une reconnaissance particulière envers Mike Edwards, qui a toujours cru en ce livre et ardemment souhaité sa parution.

Enfin, plusieurs collègues et amis se sont portés volontaires pour relire tout ou partie du manuscrit et m’ ont transmis de précieux avis sur d’ innombrables points. Damien Aubel a mis sa culture littéraire sans frontières au service de Galien ; Frédérique Woerther a relu et commenté l’ intégralité du manuscrit à la lumière de sa grande science de l’ histoire de la rhétorique ; Maïa Todoua a exposé sans merci les passages les plus obscurs ou alambiqués. Les relecteurs anonymes de la collection Mnemosyne Supplements m’ ont fait des remarques et des suggestions pertinentes. Chantal Petit et Damien Aubel (de nouveau) m’ ont offert ou prêté des livres parfois inattendus, mais qui ont nourri ma réflexion.

Last but not least, Marie-Hélène Blanchet a su m’ obliger à “tordre le cou” à mon manuscrit.

Qu’ il en soient, tous, pieusement remerciés.

Je dédie ce livre aux spectateurs discrets et affectueux de sa rédaction : Chantal et Michel Petit ; Valentine Petit ; Annie et Omar El Maïzi ; et, aux premières loges, Karim, Zouine et Boussa – tous merveilleux de grâce, d’ empathie et de subtilité.

Londres, 22 Avril 2018

Footnotes

Galien, De libris propriis, 1 (ed. V. Boudon-Millot, Les Belles Lettres).

O. Temkin, Galenism. Rise and Decline of a Medical Philosophy, 1973, 68.

S. Kaczmarek, H. Pietras (eds) (in collaboration with Andrzej Dziadowiec), Origeniana decima : Origen as writer : papers of the 10th International Origen Congress, University School of Philosophy and Education “Ignatianum”, Kraków, Poland, 31 August-4 September 2009, Peeters, Leuven, 2011.

Mais généreusement rappelés dans l’ introduction de ces derniers, par P. Pormann (ed.), Epidemics in Context. Greek Commentaries on Hippocrates in the Arabic tradition, De Gruyter, 2012, p. 3.