Haitian Creole : Structure, Variation, Status, Origin, written by Valdman, Albert

in Journal of Language Contact

2015. xviii + 477 pages. Sheffield/Bristol : Equinox

Comme l’écrit lui-même Albert Valdman dans sa préface (p. x), le titre de son ouvrage de 2015 rappelle celui de l’ouvrage qu’il a fait paraître en 1978, il y a plus de trente ans, Le Créole : Structure, statut et origine. Il le reconnaît de façon lucide : cette précédente étude qui portait sur tous les créoles à base française était fondée sur l’idée erronée qu’ils différaient peu les uns des autres et pouvaient être conçus comme des dialectes étroitement apparentés.

Le créole haïtien (ch) est un des créoles les plus étudiés et les mieux décrits. A cet égard, Valdman s’est surtout illustré par son œuvre en lexicographie bilingue (entre autres Valdman et al. 2007) ainsi que par ses nombreux travaux sur la standardisation de cette langue, comme en témoignent la plupart des références à ses propres écrits qui figurent en bibliographie.

Après un premier chapitre introductif, le reste du livre est organisé en cinq parties. La première partie (chapitres 2–4) traite de la structure phonologique du créole haïtien, de morphophonologie et du développement d’un système orthographique à base phonologique. La deuxième partie (chapitres 5–6) porte sur la structure, l’origine et le développement du lexique de cette langue. La troisième partie (chapitres 7–10) est dédiée à la structure grammaticale du ch. La quatrième partie (chapitres 11–12) prend pour objet la variation. Il y est également question de planification linguistique, des relations entre le créole haïtien et le français, et de l’emploi du français dans l’éducation de base. La partie finale (chapitre 13) présente différentes théories de la genèse des créoles. Elle examine ensuite les relations entre les créoles à base française de la zone atlantique pour se consacrer pour finir aux questions de transfert des langues africaines de substrat, entre congruence et transferts totaux. L’ouvrage se conclut par une importante bibliographie générale (pp. 444–465), complétée d’un index thématique (pp. 466–473) et d’un index des noms d’auteurs (pp. 474–477).

Tous les chapitres sont suivis de notes, parfois nombreuses et denses. Et à l’exception du premier chapitre, ils se terminent par un résumé des enseignements dégagés. Dans l’introduction des chapitres de description technique formelle, l’ouvrage prend de façon assez systématique les apparences d’un manuel de linguistique avec l’exposition de notions de base fondamentales (par exemple pp. 59–61, ou 97–98), illustrées par l’anglais, le français ou même l’espagnol, langues parfois confrontées au créole haïtien. Les nombreux exemples et analyses fournis ensuite à l’appui de la description de l’haïtien lui-même reposent tout d’abord sur la compilation synthétique des nombreux travaux d’auteurs variés, travaillant dans des cadres théoriques parfois distincts (des plus anciens descripteurs de cette langue aux plus récents) et, de façon complémentaire, pour ce qui est des données récentes relatives à la variation diatopique, sur des enquêtes conduites auprès de locuteurs natifs par différents collaborateurs de Valdman, cités dans les remerciements (pp. xvi–xvii). Les chapitres sont jalonnés, selon le cas, de très utiles données chiffrées ordonnées en tableaux, et de documents divers : textes de créole courant, textes anciens, attestations anciennes, extraits de créole écrit (presse), cartes reportant la variation diatopique. Le tout constitue un ensemble extrêmement utile, qui rend accessibles les données et résultats de travaux très dispersés. L’ouvrage est d’une facture soignée. Néanmoins, quelques coquilles et erreurs ont échappé à la relecture : ainsi par exemple (p. 282), la phrase (83b) Se gwo koulèv te ye ‘There was a really big snake’ n’est pas grammaticale, il y manque le pronom sujet. Et Chaudenson n’a pas écrit la phrase ‘à cette date un créole, il n’existe pas’, contrairement à ce qui est asserté (p. 407).

Le premier chapitre (pp. 1–58) commence par fournir des précisions d’ordre terminologique. Abordant brièvement la question de la genèse en opposant les créoles aux pidgins, il permet à l’auteur de se situer d’un point de vue théorique : A. Valdman ne fait pas partie de l’école exceptionnaliste qui fait des créoles une classe typologique de langues, à part des autres. Une présentation géographique, démographique et historique d’Haïti est ensuite proposée : elle met l’accent sur la période coloniale française (avant 1804) ainsi que sur les causes et les effets de l’occupation américaine de ce pays (1915–1934). Les rôles respectifs du français et du créole haïtien sont ensuite examinés et un certain nombre de travaux descriptifs portant sur ce créole à base française sont cités (descriptions linguistiques, études lexicographiques). La dernière section est dédiée aux autres créoles à base française (créoles de la zone atlantique, créoles de l’Océan Indien). Ils sont classés en quatre groupes, sur la base de divers critères (structure, relation au français standard et facteurs sociolinguistiques variés (ce classement est explicité dans le 13e chapitre, section 13. 2, pp. 404–424).

Dans le chapitre 2 (pp. 59–78), le système phonologique du créole est présenté dans la triple perspective d’une identification des unités distinctives minimales en vue de la discussion (à venir) sur une orthographe autonome, d’une comparaison entre systèmes du créole et de l’anglais pour identifier de possibles problèmes d’apprentissage linguistique (dans les deux sens), et d’une comparaison entre systèmes du créole et du français visant à étudier les influences réciproques entre les deux langues de la diglossie haïtienne. Tant pour les consonnes que pour les voyelles, la description s’organise de façon tripartite : inventaires des phonèmes, détails articulatoires, traits distributionnels. Quelques points jugés épineux (statut des consonnes nasales, des voyelles nasales et des voyelles antérieures arrondies) font ensuite l’objet d’un examen.

Le chapitre 3 (pp. 79–94) est centré sur la morphophonologie du créole haïtien standard (sélectionné à partir de la variété en usage chez les unilingues de la région de la capitale Port-au-Prince) et plus précisément sur les plus fréquentes des variations phonologiques (libres ou obligatoires) conditionnées par l’environnement des morphèmes et lexèmes. Sont étudiées successivement la perte de voyelles dans les pronoms personnels (y compris quand ils sont employés dans des constructions possessives), la troncation vocalique des verbes, l’élision dans quelques mots de fonction, ainsi que l’assimilation de nasalité et l’assimilation vocalique. La variation conditionnée avec distribution complémentaire du déterminant postposé la fait l’objet d’un examen plus approfondi qui se termine par la présentation d’un changement en cours. Est ensuite proposée une comparaison de la variation diatopique de la construction possessive, entre créole standard et créole capois parlé dans le nord (région du Cap-Haïtien).

Le chapitre 4 (pp. 95–138) porte sur le système orthographique : il s’ouvre sur des considérations générales qui sont loin d’être triviales (quels en sont les bénéficiaires et pour quels buts ?) et se poursuit par une discussion sur les principes qui fondent les orthographes à base phonologique. La section suivante fournit une riche documentation historique : elle porte sur l’évolution des pratiques d’écriture à base étymologique du créole haïtien et s’illustre d’extraits commentés de textes ou d’attestations datant de la période coloniale et postcoloniale d’Haïti. Sont ensuite présentées et évaluées trois propositions d’orthographes systématiques et autonomes (non étymologiques) dont la première voit le jour au début des années quarante, la dernière ayant été officialisée en 1979 sous le nom d’orthographe ipn (Institut Pédagogique National). Le chapitre se conclut par la question de la représentation par l’orthographe officielle de la variation morphophonologique (normalisation). Elle est loin d’être réglée. Il est montré sur la base de l’observation de pratiques spontanées (exemples tirés de journaux) que l’orthographe oscille, selon les morphèmes, entre représentation abstraite (une seule forme écrite) et représentations concrètes. Le problème de la notation des mots en plusieurs mots est également abordé.

La structure du lexique est étudiée dans le chapitre 5 (pp. 139–165). Après quelques rappels de base (problèmes de la définition du mot, types de lexèmes, types de morphèmes), les principaux mécanismes de construction de mots en ch sont passés en revue : dérivation affixale (par suffixation et préfixation) nominale et verbale, dérivation non affixale (conversion), composition, réduplication, créations onomatopéiques, formation par emprunt. Les questions de la productivité (entendue comme vitalité) des affixes et de la transparence sémantique des mots dérivés sont également abordées. L’examen permet de constater que le ch ne manque pas d’affixes dérivationnels, contrairement à ce qui a pu être écrit de façon trop rapide par des chercheurs mal informés. En revanche, il n’a pas une morphologie flexionnelle développée : une brève section est cependant consacrée à la question du genre grammatical.

Avec son chapitre 6 qui porte sur les origines du lexique haïtien (pp. 166–188), Valdman attire à juste titre l’attention du lecteur sur les périls de la recherche étymologique et les moyens de les éviter par la recherche comparative et l’appui sur les sources adéquates. C’est le lexique d’origine française qui est étudié en premier lieu avec, entre autres, l’exposé de correspondances phonétiques systématiques entre mots créoles et cognats français et une présentation des changements sémantiques (restriction de sens, extension de sens, changement de classe) qui ont produit les néologismes créoles. Valdman y exploite la notion de potentiel sémantique dans la ligne des propositions de Picoche (1977). Il s’intéresse ensuite à la contribution des autres langues en abordant successivement les influences amérindienne, africaine (avec une insistance sur la part des calques), anglaise et espagnole.

La morphosyntaxe du créole haïtien est décrite dans les chapitres 7-8-9-10 (pp. 189–314). Le premier est dédié à l’étude de la phrase simple ; il y est traité de la multifonctionnalité des mots créoles et des différents types de prédicats. Le second chapitre traite du système verbal et des marqueurs de temps, mode et aspect. S’y trouvent présentées d’originales constructions verbales du ch, à savoir les verbes sériels. Le syntagme nominal est étudié dans le chapitre 9. Et le chapitre 10 présente les phrases complexes : coordonnées, subordonnées, clivées.

La variation fait l’objet du chapitre 11 (pp. 315–356). Après avoir signalé la rareté des travaux en matière diastratique et diaphasique, Valdman rend compte dans un premier temps des principaux travaux existants pour cerner la variation diatopique. Il donne ensuite une présentation détaillée de ses propres études sur la variation sociolinguistique, la première portant sur un changement à l’œuvre, en l’occurrence l’extension de la nasalisation du déterminant postposé, la seconde plus récente portant sur l’influence du créole haïtien standard sur la variété géographique la plus divergente, à savoir le créole capois. Il effectue ensuite une comparaison entre le créole haïtien standard des locuteurs monolingues et la variété, nettement plus influencée par le français, en usage parmi les bilingues francophones.

Les questions d’aménagement linguistique sont traitées dans le chapitre 12 (pp. 357–394). Après avoir évoqué les deux aspects complémentaires de l’aménagement du statut (dispositions juridico-constitutionnelles) et du corpus du créole haïtien (fonctions croissantes assumées), Valdman traite de l’écologie linguistique spécifique d’Haïti qui se trouve caractérisée comme une nation composée de deux communautés linguistiques, une petite élite urbaine bilingue et une majorité monolingue formée de locuteurs des milieux ruraux et d’un lumpenproletariat urbain de plus en plus nombreux. Différents travaux sont mobilisés pour évaluer la part réelle de l’exposition au français des monolingues et pour préciser les attitudes linguistiques des monolingues comme des bilingues à l’égard des deux langues du pays et relativement à la variation (géographique et diastratique). La dernière section est consacrée à l’éducation avec la présentation très informée des différentes actions gouvernementales et non gouvernementales (groupes religieux et ong) entreprises en faveur de l’extension de l’alphabétisation des adultes et du développement de l’enseignement scolaire de base dans un pays où l’état ne contrôle qu’environ 20% des écoles et où l’infrastructure éducative est actuellement défaillante. La question de l’emploi du créole, seule langue partagée par toute la population, est centrale.

Les différentes théories proposées pour rendre compte de l’émergence du créole haïtien et des autres créoles sont présentées et discutées dans le 13ème et dernier chapitre (pp. 395–443). Valdman y procède pour commencer à une partition entre théories qui font de la genèse des créoles un processus exceptionnel, à savoir celles du prototype créole, du bioprogramme, de la relexification d’une part, et d’autre part l’approche superstratiste (dont il se réclame) qui explique l’émergence des créoles par l’acquisition non guidée du français colonial dans le contexte sociolinguistique particulier des colonies de plantation du XVIIe et du XVIIIe siècles. Dans la section suivante, il reprend à son compte l’hypothèse polygénétique (versus l’hypothèse monogénétique) pour expliquer la dispersion des créoles à base française. Il en propose cependant, à la suite de Chaudenson (1992), une version amendée intégrant la notion de génération de créole, plus à même selon lui de rendre compte des liens effectifs entre créoles à base française des deux zones et sur cette base, esquisse un scénario (p. 412) du développement de ces créoles à partir du français colonial. La présentation se prolonge avec une comparaison morphosyntaxique et lexicale entre variétés américaines de français (en particulier français louisianais), parlers isolés de l’île de Saint-Barthélemy et créoles. La question de l’influence des substrats dans la genèse du créole haïtien conclut le livre avec l’examen de quelques cas supposés de congruence (déterminant défini, mots interrogatifs) et de transferts directs (marqueurs emphatiques de fin de phrase, constructions clivées).

La terminologie employée dans l’ouvrage est de nature à susciter parfois quelques réserves. Ainsi l’emploi de la notion de multifonctionality (p. 147) à propos de certains mots créoles ne s’impose pas dans la description, le mot minimal étant l’association non pas de deux mais de trois propriétés : un signifiant, un signifié et une catégorie (Mathews, 1974). Dans un tout autre domaine, la référence constante au français standard (cf. entre autres l’expression vernacular varieties of sf, p. 170) est pour le moins surprenante, sinon contradictoire, dans un chapitre qui porte sur les origines du créole haïtien, lequel s’est développé à partir de français populaire, comme cela est précisé, fort justement (p. 171). Quant à l’emploi de l’étiquette superstratiste pour qualifier l’hypothèse qui met en avant le rôle considérable joué par le français dans le développement du créole, il constitue également un motif de réserve dans la mesure où il peut induire des hypothèses génétiques infondées, qui ne sont pourtant pas partagées par l’auteur (pp. 400–404). Rappelons que le français a été introduit en Haïti (comme dans les autres territoires où ont émergé des créoles à base française) avant et non après les langues dites de substrat.

La publication de ce livre constitue un événement réjouissant pour les études créoles : réalisé par l’un de ses spécialistes incontestés, il constitue d’ores et déjà un ouvrage de référence majeur sur le créole haïtien (le créole qui compte le plus grand nombre de locuteurs, plus de 10 millions), une langue naturelle pour laquelle il n’existait pas jusqu’à présent d’étude aussi complète.

Références

Journal of Language Contact

Evolution of Languages, Contact and Discourse

References

ChaudensonRobert. 1992. Des îles, des hommes, des langues . Essai sur la créolisation linguistique et culturelle. Paris : L’Harmattan.

MathewsPeter Hugoe. 1974. Morphology. Cambridge (UK) : Cambridge University Press.

PicocheJacqueline. 1977. Précis de lexicographie française : l’étude et l’enseignement du vocabulaire. Paris : Nathan.

ValdmanAlbert, IkovaIskra, AndréNicolas, et PierreJacques. 2007. Haitian Creole-English Bilingual Dictionary. Bloomington : Indiana University Creole Institute.

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