2016. Spanish Language and Sociolinguistic Analysis, edited by Sessarego, Sandro et Tejedo-Herrero, Fernando

in Journal of Language Contact

xvi, 406 pages. Amsterdam / Philadelphia: John Benjamins Publishing Company.

C’est un très bel aperçu des plus récentes recherches en sociolinguistique variationniste hispanique que nous offrent Sandro Sessarego et Fernando Tejedo-Herrero dans cet imposant ouvrage de 406 pages, qui rassemble pas moins de dix-sept contributions initialement présentées lors des septièmes rencontres du Workshop on Spanish Sociolinguistics (3–5 avril 2014, université de Wisconsin-Madison). Soucieux de donner à voir un panorama aussi large que possible de la diversité des objets étudiés et des méthodes adoptées, les éditeurs organisent leur ouvrage en six sections thématiques—Méthodologies de pointe ; Bilinguisme ; Acquisition du langage ; Variations phonologique, morphosyntaxique et lexicale—dans lesquelles sont réunies des études diachroniques et synchroniques de pratiques linguistiques hétérogènes sur les deux continents, Espagne et Amérique hispanique.

L’ouvrage s’ouvre sur une introduction co-signée des deux éditeurs, suivie d’une première rubrique consacrée aux méthodologies de pointe en sociolinguistique (« Cutting-edge Methodologies in Sociolinguistics »), dans laquelle la contribution de Sali A. Tagliamonte se distingue par une revue très éclairante des outils et modèles statistiques appliqués à l’étude quantitative de la variation et du changement linguistiques. L’auteur y discute le modèle de régression logistique—modèle le plus couramment utilisé pour décrire l’effet d’un vecteur de variables aléatoires (variables explicatives) sur une variable binomiale (variable expliquée)—et montre comment ses limites peuvent être profitablement dépassées par le recours aux arbres d’inférence conditionnelle qui permettent de sélectionner, parmi un ensemble de variables indépendantes, celles dont l’association avec la variable expliquée est la plus importante, tout en contournant le biais du choix initial des facteurs explicatifs. La précision et la finesse de l’exposé sont d’autant plus appréciées que l’auteur prend soin de mettre en garde le lecteur contre le risque de s’en tenir à des analyses exclusivement quantitatives, au détriment d’une approche nécessairement qualitative des données. Dans le chapitre suivant, Armin Schwegler propose quant à lui de croiser les données de la génétique des populations (adn) à celles de la linguistique historique afin d’attribuer une origine commune à deux communautés afro-hispaniques—celles de Palenque (Colombie) et de Palo Monte (Cuba)—, dont les membres seraient les descendants des esclaves Bakongo originaires de la région de Mayombé, en l’actuelle République du Congo. L’auteur parvient à étayer en partie cette hypothèse monogénétique qui va à l’encontre des études antérieures sur le sujet, même s’il reconnaît que des études sur les étymons de la langue de Palenque et sur « l’uniformité ethnolinguistique de ses pères fondateurs » mériteraient encore d’être menées.

La deuxième rubrique, qui comprend trois contributions, est consacrée au bilinguisme dans des situations de contact entre l’espagnol et une autre langue (anglais, quechua et valencien, respectivement). Claudia Parodi et Armando Guerrero Jr. s’attachent à mesurer la perception d’un faisceau de traits qualifiés par les auteurs d’« espagnol non-standard » d’une part et d’un certain nombre d’éléments lexicaux d’origine salvadorienne d’autre part, chez les locuteurs de l’espagnol vernaculaire de Los Angeles—une variante de l’espagnol mexicain que l’on regrette de ne pas voir caractérisée ici, alors qu’il s’agit manifestement de le la variante-étalon de départ—, utilisé par les communautés d’immigrants hispanophones présentes aux États-Unis. Il s’agit de montrer que ces locuteurs, selon qu’ils appartiennent à la première ou deuxième génération d’immigrants, n’attribuent pas le même degré d’acceptabilité—selon la distinction labovienne entre indicateurs, marqueurs et stéréotypes—à ce faisceau de traits, ce qui suggère un nivellement des formes non-standard chez les locuteurs d’espagnol vernaculaire de Los Angeles de seconde génération. C’est dans une profondeur diachronique de plus grande amplitude encore que John M. Lipski, dans le deuxième article de cette rubrique, se propose d’analyser des données provenant de communautés de bilingues tardifs du nord de l’Équateur chez lesquels la langue quechua est dominante. En comparant données contemporaines et corpus antérieurs—imitations littéraires et transcriptions plus fiables—, l’auteur remet en cause l’idée selon laquelle l’interlangue quechua-espagnol est un registre transitoire utilisé principalement avec des interlocuteurs monolingues : il avance au contraire—et de très convaincante façon en prenant appui sur un vaste corpus d’enquêtes ethnographiques, sociolinguistiques et de tâches interactives réalisées par des locuteurs bilingues espagnol-quechua—, qu’il s’agit plutôt d’un modèle de recyclage intracommunautaire. Une cinquième contribution, sur la notion de « paysage linguistique », développée par Landry et Bourrhis (Landry and Bourhis, 1997), vient clore cette section sur le bilinguisme. Francisco Martínez-Ibarra y décrit en effet la présence des langues dans les inscriptions de l’espace public de la ville d’Elche (Communauté valencienne, Espagne). L’examen d’un corpus de 3000 entrées lui permet de conclure que la langue espagnole maintient son statut de système linguistique non-marqué alors que la langue valencienne se cantonne à un usage encore symbolique lorsque l’enjeu le contraint.

La troisième section de ce volume réunit trois études qui traitent de l’acquisition de la langue espagnole, comme langue première ou comme langue seconde. Naomi Lapidus Shin examine les variables qui contraignent l’usage des pronoms chez des enfants mexicains âgés de six à seize ans et observe que les plus jeunes emploient davantage le pronom de 2e personne du singulier (), ce qu’elle explique par des facteurs à la fois sémantiques et pragmatiques : un emploi plus fréquent du pronom pour renvoyer à des références spécifiques, ainsi qu’un usage accru du discours rapporté direct, relativement aux locuteurs plus âgés. Joshua Pope établit pour sa part une corrélation entre les réseaux sociaux (au sens de Milroy, 1987, 2002) développés par les étudiants nord-américains lors de séjours d’étude à Madrid et leur réalisation du phonème fricatif interdental sourd (/θ/) au moment de leur retour : plus les réseaux sociaux tissés avec des locuteurs natifs en Espagne ont été étroits, plus les étudiants sont à même de réaliser le phonème absent de leur système phonologique de départ. Ce constat n’est pas sans intérêt mais il mériterait d’être complété : l’auteur ne s’appuie que sur les témoignages et réalisations phonétiques de quatre locuteurs et reconnaît lui-même que l’on pourrait étendre l’analyse au-delà de la seule nature des réseaux développés : des facteurs liés à l’attitude, la motivation, la psychologie et l’histoire de chacun dans la confrontation à l’apprentissage de langues secondes seraient sans doute mieux à même d’expliquer à la fois leur propension à nouer des liens avec des locuteurs natifs et les disparités entre les réalisations qui en résultent à leur retour. Bret Linford, Avizia Y. Long, Megan Solon, Melissa Whatley et Kimberly Geeslin concluent cette rubrique avec une étude sur les effets de la fréquence lexicale sur la variation de l’expression du sujet de 3e personne chez les locuteurs natifs ou très avancés d’espagnol. Ils parviennent à la conclusion que la fréquence lexicale n’a pas d’effet indépendant significatif sur la distribution de l’expression du sujet mais que cette dernière peut être expliquée par d’autres facteurs linguistiques.

La quatrième section, « Variation phonologique » (« Phonological Variation »), s’ouvre sur une étude très suggestive qui explore l’impact des facteurs linguistiques et extra-linguistiques dans l’insertion d’occlusives glottales devant les voyelles initiales de l’espagnol yucatèque (Mexique). Jim Michnowicz et Laura Kagan parviennent ainsi à montrer que ces insertions, gouvernées par des facteurs à la fois internes et externes, font par ailleurs l’objet d’un processus de standardisation dans le parler des locuteurs plus jeunes qui ont accès à l’éducation.1 Jennifer Barajas mène quant à elle une analyse sociophonétique de la montée des voyelles moyennes /e/ et /o/ en position post-tonique, lesquelles présentent les variables [e, i] et [o, u], respectivement, dans l’espagnol de la région de Michoacan (Mexique). Elle conclut d’une part que l’on observe davantage de montées de la voyelle /e/, relativement à /o/, et que la montée est globalement moins fréquente parmi les locuteurs qui présentent, dans leurs réseaux sociaux (voir supra), davantage d’interactions à l’extérieur de la région. Whitney Chappell propose enfin d’étudier la réduction du /s/ en position de coda à Bilwi, ville côtière du Nord du Nicaragua, dans laquelle nombre de locuteurs de la langue mosquito (mískitu) ont acquis l’espagnol comme langue seconde. En comparant les taux de réduction du /s/—ainsi que les taux de perception de ceux-ci—entre ces locuteurs et les monolingues nicaraguayens en espagnol, l’auteur obtient des résultats qui vont à l’encontre des études antérieures sur le sujet puisqu’elle observe que les locuteurs bilingues tardifs réduisent et perçoivent davantage le /s/ en position prévocalique, alors les monolingues tendent plutôt à le réduire en position pré-consonantique.

Dans la cinquième section (« Morpho-Syntactic Variation »), Sandro Sessarego et Letânia Ferreira conjuguent approches sociolinguistiques de recueil et modèles générativistes d’analyse afin d’étudier la variation de l’accord en nombre dans deux variétés non-standard d’espagnol et de portugais parlées en Amérique latine : l’espagnol afro-bolivien parlé à Los Yungas (département de La Paz, Bolivie) et une variété de portugais brésilien populaire parlée dans le village de Tejucupapo dans l’État de Pernambouc, au Brésil. Les auteurs expliquent la présence d’un système appauvri selon le modèle de la géométrie des traits proposée par Harley et Ritter (2002), lequel favorise l’émergence et la sélection de l’accord au singulier comme valeur par défaut. Grâce à une enquête menée auprès de 55 informateurs, Joseph R. Weyers s’intéresse à la variation entre l’emploi du pronom de 2e personne du singulier , caractéristique du département de Rocha, à l’Est de l’Uruguay, et celui de vos, plus fréquent dans le reste du pays, notamment dans la capitale, Montevideo. En confrontant enquêtes sur les attitudes vis-à-vis de ces emplois et protocole d’élicitation, il parvient à démontrer que cette variation obéit à des critères diaphasiques qui remettent en cause la supposée stabilité du « tuteo » au sein des jeunes générations. Enfin, dans le dernier chapitre de cette rubrique, Carolina Barrera-Tobón et Rocío Raña-Risso offrent une étude sur le placement du sujet chez des locuteurs bilingues de la ville de New York et parviennent à la conclusion que l’immobilisation de l’ordre des mots obéit à un plus grand niveau de contact avec la langue anglaise. De plus, en comparant ces données aux taux de présence et d’absence de pronoms parmi les principales variétés d’espagnol parlées à New York, elles proposent que, pour qu’il y ait changement dans la place des pronoms, il faut d’abord que se produise un changement dans l’emploi du pronom explicite.

La sixième et dernière section de ce volume est consacrée à la variation lexicale (« Lexical Variation »). David Korfhagen s’intéresse aux attitudes cognitives et sociales que l’on peut déduire des changements d’acceptions prototypiques du terme afeitar (> ‘orner’ > ‘appliquer des cosmétiques’ > ‘raser’). Selon lui, ce parcours révèle que ces attitudes font l’objet d’une évolution orientée dans une direction axiologiquement négativisante entre les 15e et 17e siècles—date à laquelle ce terme finit par signifier ‘appliquer des cosmétiques (excessivement)’—alors que la dernière dérive (> ‘raser’) rend compte au contraire d’un sens socialement mieux accepté. Patricia Giménez-Eguibar s’attache à mettre au jour les idéologies linguistiques à l’égard des arabismes au cours du 16e siècle à travers les attitudes qu’elle décèle dans l’œuvre de Diego de Guadix (1593), attitudes qui pourraient avoir mené au développement de stéréotypes lexicaux, voire à la suppression de ceux-ci, comme l’atteste le cas des arabismes dans la Obra de Agricultura de Gabriel Alonso de Herrera, dans laquelle la comparaison des différentes éditions et révisions montre qu’ils disparaissent avant d’être réhabilités dans des versions ultérieures. Dans la dernière contribution de ce volume, Rey Romero étudie la façon dont le judéo-espagnol (ladino 2) est adapté aux différentes variétés d’espagnol péninsulaire ou latino-américain dans trois communautés : Istanbul, Îles des Princes et New York. L’auteur montre que si l’adaptation est d’abord lexicale, elle peut aussi être phonologique, tout en obéissant à des facteurs comme l’âge, le degré de contact avec d’autres variétés d’espagnol ou encore les attitudes linguistiques.

*

Ce volume abondamment référencé présente de longs articles fournis, qui accordent une place importante non seulement aux études qui les ont précédés, mais aussi aux méthodologies, aux synthèses de résultats et aux discussions que ces derniers peuvent susciter. Mais au-delà de la variété des outils statistiques, des méthodes et des objets, il faut surtout noter la place substantielle accordée à l’explicitation des protocoles d’analyse expérimentaux dans la recherche des facteurs linguistiques et sociaux qui modèlent la variation et le changement linguistiques ; on voit là se dessiner ce qui constitue le socle d’une discipline encore relativement récente à l’échelle de l’histoire de la linguistique mais solidement établie à cet égard, la précision et la finesse des analyses statistiques menées ouvrant parfois la voie à l’élaboration d’analyses qualitatives aussi novatrices que fécondes.

On notera toutefois que l’architecture du volume aurait de quoi laisser perplexe : la rubrique « Bilinguisme », qui abrite trois contributions, aurait pu tout aussi bien accueillir celles de Michnowicz et Kagan, Barajas, Chappell ou encore Romero, quand une section sur les effets des attitudes et des représentations sur la variation aurait eu toute sa place également, tant il est vrai que cela aurait permis de faire dialoguer encore davantage des contributions affines de ce point de vue (Weyers, Ibarra, Korfhagen et Giménez-Eguibar, notamment). De même, ce sont encore différentes théories explicatives du changement linguistique qui dialoguent entre les contributions de Lipski, Michnowicz et Kagan, Barajas, Sessarego et Ferreira et Barrera-Tobón et Raña-Risso : on aurait peut-être gagné, d’un point de vue épistémologique, à regrouper les contributions en fonction de ce qu’elles permettent de déduire sur le plan de la théorie, plutôt qu’en fonction de la nature des faits étudiés (phonologie, morphosyntaxe, etc.). Toutefois, ce ne sont là que des remarques de détail qui ne remettent pas en cause la très grande qualité de ce volume.

Références

Curieusement, la thèse d’Antonia Colazo-Simon, intitulée Les phénomènes glottaux en situation de contact linguistique: Maya et Espanol du Yucatán, Mexique (Thèse de doctorat [dir. Gilles Luquet]. 2007. Paris: université Paris 3, en ligne: <https://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00677635/document>), ne figure pas parmi les références bibliographiques. Celle-ci porte pourtant sur la production de la glottalisation dans l’espagnol parlé au Yucatán, laquelle se manifeste différemment selon sa position dans le mot et selon la compétence linguistique du locuteur.

Le terme « ladino » renvoie ici au judéo-espagnol vernaculaire que Haïm Vidal Séphiha aurait qualifié de « judesmo » pour le différencier du judéo-vernaculaire calque, c’est-à-dire la variété stylistique écrite de la langue judéo-espagnole créée par les rabbins espagnols pour traduire et enseigner les textes sacrés hébreux. Voir notamment Haïm Vidal Sephiha (1982).

Journal of Language Contact

Evolution of Languages, Contact and Discourse

References

Harley Heidi et Ritter Elizabeth . 2002. Person and number in pronouns: A feature-geometric analysis. Language, 78: 482526.

Landry Rodrigue et Bourhis Richard . 1997. Linguistic Landscape and ethnolinguistic vitality: An Empirical study. Journal of Language and Social Psychology 16(1): 2349.

Milroy Lesley . 1987. Language and Social Networks (2e éd.). Oxford: Basil Blackwell.

Milroy Lesley . 2002. Social Networks. In J.K. Chambers , P. Trudgill et Shilling-Estes (éds.), The Handbook of Language Variation and Change. Oxford: Basil Blackwell.

Vidal Sephiha Haïm . 1982. Le ladino (judéo-espagnol calque) : structure et évolution d’une langue liturgique, Paris: Vidas Largas.

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