Hugo Schuchardt: Textes théoriques et de réflexion (1885-1925). Edition bilingue établie par Robert Nicolaï et Andrée Tabouret-Keller, avec la collaboration de Pierre Caussat et Elisabetta Carpitelli, Limoges, Lambert-Lucas, 2011

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Né le 4 février 1842 à Gotha et décédé le 21 avril 1927 à Graz, où il avait occupé la chaire de linguistique romane de 1876 à 1900, Hugo Ernst Mario Schuchardt fut un des grands romanistes et linguistes comparatistes du 19e siècle à la suite de August Schleicher et de Friedrich Diez. Pourtant, dès 1885 (Über die Lautgesetze. Gegen die Junggrammatiker ; le premier article repris dans le volume annoncé ici), il s’opposa violemment à Schleicher et aux néogrammairiens pour qui la linguistique — en l’occurrence la phonétique historique — devait s’apparenter aux sciences naturelles. Schuchardt préconisait, au contraire, une conception des sciences du langage qui préfigure déjà la parenté avec les sciences sociales et de la culture. Il est connu pour des contributions fondatrices à la linguistique du basque, des langues créoles et, plus généralement, sur le mélange des langues (« es gibt keine völlig ungemischte Sprache », affirmait-il dès 18841), qui représentait pour lui un des moteurs du changement linguistique. Indice de son importance: l’édition complète de son oeuvre en ligne par le Hugo Schuchardt Archiv (http://schuchardt.uni-graz.at/).

Malheureusement, Schuchardt a été peu reçu dans le monde francophone si on excepte quelques contributions du regretté Daniel Baggioni (1983, 1989), de Pierre Swiggers (1982, 1987, 1988, 2010) et d’Andrée Tabouret-Keller (1988, 2008). On saluera par conséquent vivement l’initiative des éditeurs de publier un certain nombre de ses articles-clés non seulement en traduction française, mais en édition bilingue pour permettre aux lecteurs maîtrisant un peu l’allemand le recours à la version originale (pas toujours facile à traduire ; voir les remarques pp. 21ss.). L’édition comprend sept textes de Schuchardt (plus un compte rendu de Victor Henry sur les lois phonétiques) regroupés en trois sections: I. La polémique des lois phonétiques (pp. 17-87), II. Trois points forts parmi d’autres (pp. 91-187) et III. Distanciations (pp. 191-248) auxquelles se joint un Aperçu de l’univers des références de Schuchardt dû à Andrée Tabouret-Keller. Les écrits de Schuchardt couvrent une quarantaine d’années, du « classique » de 1885 mentionné à un texte très personnel de 1925, Der Individualismus in der Sprachforschung, révélateur et de sa posture épistémologique et de sa conduite comme chercheur.

Dans un premier temps, ce travail de réédition et de traduction représente une importante contribution au domaine d’étude en pleine effervescence qu’est l’histoire de la linguistique. Schuchardt était un grand débatteur et s’en est pris aux plus grands de son temps: Schleicher, Meillet, Saussure… La lecture de ses textes polémiques — dans le cas de la discussion avec Victor Henry un débat en trois étapes — nous renseigne sur le climat intellectuel, mais aussi sur la rhétorique scientifique de son époque, même là où, comme l’affirme Pierre Caussat, non sans ironie, dans son texte de présentation du compte-rendu de Saussure, « Schuchardt a manqué » (p. 132). Mais Schuchardt l’« incompris » (Baggioni 1983), « hors écoles et sans disciples » (Nicolaï, p. 192), le rebelle et le contestataire, n’aurait-il pas souvent vu juste ? Qu’on nous permette juste trois remarques à ce propos:

  • La formulation de « lois phonétiques » par les néo-grammairiens reposait sur une conception « mécaniste » de l’histoire des langues avec une séparation radicale entre le signifiant (seul retenu pour l’étymologie) et le signifié (que l’on négligeait). Schuchardt plaçait l’histoire intégrée des mots au coeur de la linguistique historique ; il s’intéressait aux raisons pourquoi les notions et idées changent de forme d’expression. D’où ses réflexions sur les mots et les choses ainsi que sur les relations entre « désignation » et « signification » (avec référence au fameux triangle sémiotique « redécouvert » par Ogden et Richards). Or, comment les auteurs du magnifique Französisches Etymologisches Wörterbuch de Walther von Wartburg auraient-ils pu faire leur travail sans épouser cette manière de voir ? De même, une tradition fructueuse de la dialectologie, particulièrement dans le domaine des langues romanes (p. ex. le Glossaire des patois de la Suisse romande et le Vocabolario della Svizzera italiana), repose sur une coopération réussie entre la géographie linguistique, l’étymologie et l’ethnographie telle qu’elle est préconisée par Schuchardt. Cette conception est par ailleurs congruente avec une vue fonctionnaliste qui considère que, onto- et phylogénétiquement parlant, le langage constitue une réponse complexe aux exigences de fonctions cognitives et sociales dans un contexte donné et représente, par conséquent, un ensemble ouvert qui est loin de posséder une forme d’organisation interne parfaite et de correspondre à des systèmes axiomatiques formels. Nous ne voulons évidemment pas prétendre que Schuchardt a posé les fondements de la linguistique fonctionnelle et cognitive. Mais qui niera que ses vues sont plus compatibles avec une conception moderne de la linguistique que celles de beaucoup de ses contemporains ?

  • La même chose est vraie pour sa critique de Saussure. Pour construire « l’objet intégral » de la linguistique qu’il appelait la langue, celui-ci avait réduit systématiquement la complexité des phénomènes langagiers en instaurant une série de dichotomies. Pour faire mieux ressortir la systématicité de la langue, il avait donc séparé ce qui est, en réalité, étroitement intriqué. Schuchardt a vivement critiqué ce procédé — comme le fera Haugen un demi-siècle plus tard (Haugen 1972, 325): « the concept of language as a rigid, monolithic structure is false, even if it has proved to be a useful fiction in the development of linguistics » et comme le feront, encore en quart de siècle plus près de nous, les tenants de positions « émergentistes » de la langue et de la grammaire (p. ex. Hopper 1998), qui mettent en question les langues comme des systèmes ou unités énumérables et suggèrent que le langage émerge généralement des activités qu’il performe ; ils considèrent par conséquent le langage comme pratique (languaging) plutôt que comme structure (language), comme quelque chose que nous faisons plutôt que quelque chose sur quoi nous fondons nos activités (voir p. ex. Thorne/Lantolf 2007, Makoni/Pennycook 2007 et Pennycook 2010). La complexité et la dynamique qui caractérisent le langage ont ainsi récupéré la place que Schuchardt voulait leur attribuer.

  • Un dernier point. Pour Schuchardt, la dimension variationnelle du langage joue un rôle éminent dans le changement linguistique, qu’elle résulte d’une dynamique sociale et régionale des normes, de la dépendance de l’usage du contexte, ou, comme nous l’indiquions plus haut, de phénomènes de mélange. Cela nous mène à la question des frontières entre les langues et de l’hybridité (qui n’est qu’effleurée dans ce volume). Schuchardt renverse la thèse de Max Müller: « Es gibt keine Mischsprachen » en affirmant que le mélange de langue n’est pas tant l’exception que la règle, qu’il n’existe pas de langue totalement libre de mélange (voir note 1). Cela porte à conséquence. Selon l’endoxa, c’est-à-dire le savoir partagé d’une grande majorité des locuteurs, mais soutenue par l’opinion avertie des sages, ici: la majorité des linguistes, une langue est parlée par une communauté linguistique vivant dans un territoire bien délimité, correspondant plus au moins aux états nationaux, et elle est surtout toujours bien distincte de la langue voisine. Or, si nous mettons en cause le statut des langues comme des entités autonomes, décontextualisées et renfermées sur elles-mêmes, notre critique concerne non seulement l’absence de la dimension variationnelle, mais aussi et surtout l’existence de ces liens essentiels avec des espaces géographiques et politiques clairement délimités et séparés, c’est-à-dire l’existence de frontières linguistiques. En effet, si les communautés « nationales » ne sont plus homogènes et si des locuteurs de langues différentes, plus ou moins plurilingues, ayant des contacts réguliers dans des sociétés hétéroglossiques, partagent un ensemble de valeurs, on assiste à l’émergence de nouveaux microsystèmes due au contact entre langues. Ils manifestent la créativité dans ce que Homi Bhaba (1994) nommait le troisième espace entre les langues et cultures. Pfänder (2000, 2009) parle, à ce propos, d’une véritable « grammaire métisse » (gramática mestiza). Il ne reste plus qu’à relier la tradition qui conçoit les interlangues comme variétés émergentes, celle qui fait de même avec la « gramática mestiza » et celle qui privilégie, pour l’ensemble des locuteurs, une conception de la langue comme émergent de l’usage (« languaging ») pour avoir une vision actuelle qui fait suite aux idées de Schuchardt.

Schuchardt était-il un linguiste post-moderne ? Non, sans doute, car il était pris dans l’univers de référence de son époque. Un précurseur alors ? Oui, peut-être, dans la mesure où il a exploité jusqu’à ses limites cet univers de référence, en refusant le main stream, comme diraient nos amis anglophiles, ou tout dogmatisme, comme il l’aurait dit lui-même, dans un effort de prospection de pistes prometteuses, hors des sentiers battus. Est-ce un pur hasard si plusieurs de ces choix refont surface et apparaissent actuellement au grand jour (quitte à ne pas faire non plus, aujourd’hui, l’unanimité) ? La lecture de ce premier choix de textes en français (et d’autres qu’on nous promet dans un futur que nous espérons pas trop lointain) devraient permettre au lecteur francophone de se faire lui-même un jugement.

Références

  • BaggioniDaniel (1983) Schuchardt l'incompris, ou bon usage de la mixité des langues. In Études Créoles 6/2115128.

  • BaggioniDaniel (1988): Le débat Schuchardt /Meillet sur la parenté des langues (1906-1928). In Histoire Epistémologie Langage 10/2: 8597.

  • BaggioniDaniel (1989): Hugo Schuchardts Beitrag zur allgemeinen Sprachwissenschaft. In Historiographia Linguistica 16/3327350.

  • BhabhaHomi K. (1994): The location of culture. New York: Routledge.

  • HaugenEinar (1972): The Ecology of Language. In DilAnwar S. (ed.): The Ecology of Language: Essays by Einar Haugen. StanfordStanford University Press32539.

  • HopperPaul (1998): Emergent Grammar. In TomaselloM. (ed.): The new psychology of languageMahwah, NJLawrence Erlbaum155175.

  • LüdiGeorges (à paraître): Vers de nouvelles approches théoriques au langage et au plurilinguisme. In PetitjeanC. (Ed.): De la sociolinguistique dans les sciences du langage aux sciences du langage en sociolinguistique. Questions de transdisciplinarité. Travaux Neuchâtelois de Linguistique 54.

  • MakoniSinfree PennycookAlastair (eds. 2007): Disinventing and reconstituting languages. ClevedonMultilingual Matters.

  • PennycookAlastair (2010): Language as a social practice. New YorkRoutledge.

  • PfänderStefan (2000): Aspekt und Tempus im Frankokreol. TübingenNarr.

  • PfänderStefan (2009 2010): Gramática mestiza: Presencia del quechua en el castellano. La PazAcademia Boliviana de la Lengua/Editorial Signo.

  • SwiggersPierre (1982): Hugo Schuchardt: Le point de vue d'un romaniste dans la querelle autour des lois phoniques. In Beiträge zur Romanischen Philologie 21/2: 325328

  • SwiggersPierre (1987): Linguistique historique, générale et particulière chez Hugo Schuchardt. In Folia Linguistica Historica 8/1-2219231.

  • SwiggersPierre (2010): Affinités entre romanistes: lettres de Camille Chabaneau à Hugo Schuchardt. In Revue des Langues Romanes 114217228. Online.

  • Tabouret-KellerAndrée (1988): Contacts de langues: deux modèles du XIXème siècle et leurs rejetons aujourd’hui. In Langage et société 43922.

  • Tabouret-KellerAndrée (2008): Langues en contact: l’expression contact comme révélatrice de la dynamique des langues. Persistance et intérêt de la métaphore. In Journal of language contactwww.jlc-journal.org.

  • ThorneSteven L.LantolfJames P. (2007): A linguistics of communicative activity. In MakoniS.PennycookA. (éds.): Disinventing and reconstituting languages. ClevedonMultilingual Matters170195.

1 Dem Herrn Franz von Miklosich zum 20. Nov. 1883. Slawo-deutsches und Slawo-italienisches, Graz, Leuschner u. Lubensky, 3-140, p. 5.

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Hugo Schuchardt: Textes théoriques et de réflexion (1885-1925). Edition bilingue établie par Robert Nicolaï et Andrée Tabouret-Keller, avec la collaboration de Pierre Caussat et Elisabetta Carpitelli, Limoges, Lambert-Lucas, 2011

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References

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