Mairi McLaughlin. 2012. Syntactic Borrowing in Contemporary French: A Linguistic Analysis of News Translation. Oxford: Legenda. 200 pp.

in Journal of Language Contact

If the inline PDF is not rendering correctly, you can download the PDF file here.

On sait à quel point la francophonie s’inquiète, surtout au niveau gouvernemental, de l’anglicisation croissante de la langue française. Cette anglicisation, particulièrement évidente au plan lexical, bien que statistiquement faible, est bien documentée. Son impact sur la syntaxe ne l’est pratiquement pas, sauf pour quelques rares observations ponctuelles faites par des auteurs français comme Etiemble ou Guiraud, ou des analyses réalisées dans le contexte entièrement différent du français canadien en contact avec l’anglais. L’entreprise de Mairi McLaughlin vient donc à point pour combler cette lacune en français ‘hexagonal’ et tenter de vérifier s’il est bien vrai, comme le prétend Claude Hagège (1987: 52), que ‘l’anglais n’a pas atteint le noyau dur de la langue française’.

Pour ce faire, l’auteur [masculin générique] choisit de limiter ses observations au monde de la traduction des dépêches anglaises en français dans l’une des grandes agences de presse françaises. Il relève toutes les traductions publiées par cette agence sur une période d’un mois en 2005, constituant ainsi un corpus de 989 dépêches originales, soit un total d’environ 558 000 mots, réduit à 236 000 en français. L’importance des dépêches dans la presse et leur diffusion de plus en plus large, notamment par Internet, justifie en partie ce choix de corpus. La relative facilité d’accès aux dépêches, qui sont dans le domaine public, le confirme. Mais on verra plus loin que d’autres facteurs plus importants auraient dû aussi être pris en considération.

La participation discrète de l’auteur au travail des journalistes lui fournit en outre des notes sur les caractéristiques personnelles des traducteurs-éditeurs (âge, sexe, formation, expérience, connaissance de l’anglais), qui lui permettront de chercher des corrélations – d’ailleurs quasi-inexistantes – avec les variables linguistiques étudiées. Quelques variables textuelles sont également retenues, pour des raisons similaires de corrélation possible  : longueur de la dépêche, position de l’élément étudié, présence de discours rapporté et vitesse de traduction. Quant aux trois variables linguistiques retenues, elles ont été suggérées par les observations antérieures comme terrain potentiellement fertile à l’influence de l’anglais. Il s’agit du passif, de la place et de la fonction de l’adjectif antéposé, et des formes verbales en –ant du participe présent ou du gérondif. Ces variables étant communes en français, ce n’est que parce qu’elles le sont encore plus en anglais qu’elles présentent un intérêt ici. L’auteur ne pourra donc documenter qu’une influence possible de l’anglais sur la syntaxe du français et non des emprunts syntaxiques. On devine déjà qu’il sera difficile de mesurer cette influence et qu’elle ne peut en tout cas qu’être modeste.

Les résultats concernant l’adjectif sont essentiellement négatifs (ch. 2). Sur 2778 exemples d’antéposition du type actuel gouvernement, prétendu soutien ou récents progrès, seul ce dernier exemple pourrait être attribué à l’anglais car, dans les autres cas, il y a toujours un autre facteur susceptible d’expliquer l’antéposition  : poids phonétique, présence d’un complément ou appartenance à une expression. L’accumulation des adjectifs antéposés, fréquente en anglais, n’est pas observée non plus dans les traductions, pas plus que l’usage adverbial de l’adjectif qui serait influencé par cette langue (comme dans ils travaillent dur). Seul le facteur ‘vitesse de traduction’ entre en corrélation avec l’antéposition et, en fait, contre toute attente, on trouve moins d’antéposition dans le corpus que dans la langue générale, ce qui suggère que les traducteurs sont particulièrement attentifs aux dangers de l’anglicisation, du moins en ce qui concerne la place de l’adjectif dans le groupe nominal.

Même chose, essentiellement, pour l’utilisation du passif, noté dans 186 phrases (ch.3). L’auteur relève bien quelques faibles corrélations avec les variables textuelles (longueur du texte, position de l’élément étudié et vitesse de traduction), mais il doit admettre que l’influence de l’anglais, si elle existe, est faible et qu’elle est en tout cas impossible à démontrer.

Enfin, sur les 287 participes présents étudiés au ch. 4, on ne relève aucun exemple de *être VERBE-ant, qui représenterait une preuve éclatante de l’influence de l’anglais to be VERB-ing. Mais on note une augmentation globale de 20% de formes en –ant par rapport au français général, ainsi que quelques faibles corrélations avec les variables indépendantes  : la vitesse de traduction, comme précédemment, mais aussi, et c’est nouveau, l’expérience des journalistes et leur connaissance de l’anglais. Il faut noter que cette augmentation n’est pas uniforme, puisqu’elle varie énormément selon l’individu considéré. Il s’agit donc aussi, mais pas seulement, d’une question de style personnel.

Ces maigres résultats mènent l’auteur à conclure à une certaine influence de l’anglais sur la syntaxe française (ch.5, p. 98) et à la possibilité de changements syntaxiques favorisés par la présence de l’anglais. Il précise cependant qu’il s’agit seulement d’influence, et non de causalité («  contact-influenced linguistic change » plutôt que « contact-induced linguistic change », p. 109), bien que celle-là puisse un jour mener à celle-ci: « It is now clear that news translation contains syntactic influence and thus it at least has the potential to lead to syntactic borrowing » (p. 119).

L’étude de Mairi McLaughlin résumée ci-dessus a toutes les caractéristiques d’une bonne thèse de doctorat: excellente connaissance du sujet, abondance et pertinence des références, clarté des démonstrations, exhaustivité de l’analyse, structuration de l’exposé, soutien statistique, sophistication linguistique et aisance de style. Les introductions à chaque chapitre méritent à elles seules la lecture, car elles permettent de découvrir ou de réviser l’essentiel sur l’emploi de l’adjectif, du passif et du participe présent en français.

Mais la démonstration principale se heurte à un obstacle majeur: ce corpus est comparé au français général, tel que décrit dans les recherches antérieures, et non au français non-traduit des dépêches de presse, qui n’a apparemment pas encore suscité l’intérêt des linguistes (note 1, p. 115). L’auteur a bien senti le problème dans sa conclusion:

“It is now apparent that future studies could use what Granger (2003: 20) calls a ‘monolingual parallel corpus’ that would consist of translated and originally-produced dispatches in French. This approach was rejected here because of the possibility that variation between individual journalists would obscure any differences in the corpus caused by syntactic influence from the original. This, I believe, is the single most important improvement that could now be made to the methodology” (p. 120).

Cette suggestion pour les recherches futures aurait dû, en fait, être adoptée ici, car on ne saurait parler d’influence anglaise sans éliminer tous les autres facteurs d’explication possibles, dont la différence stylistique fondamentale entre le français écrit des dépêches de presse et le français général, d’ailleurs habituellement étudié par les linguistes sous sa forme orale, totalement absente du présent corpus. On peut facilement supposer, par exemple, que le passif, peu fréquent en français général, l’est beaucoup plus dans les dépêches de presse (le cambrioleur a été arrêté…, un émissaire sera envoyé…, le ministre a été contredit…). Les tendances attribuées par l’auteur à l’influence de l’anglais sont peut-être simplement caractéristiques d’un certain style journalistique. La raison donnée pour le rejet de cette approche est intéressante mais, au-delà des différences individuelles, les dépêches de source française auraient au moins, dans leur ensemble, apporté un élément de comparaison utile avec l’ensemble du corpus analysé ici.

On ne peut s’empêcher de noter, par ailleurs, que les professionnels de la langue que sont les traducteurs de dépêches, et surtout leurs rédacteurs, sont loin de constituer le milieu idéal pour étudier les phénomènes d’anglicisation. Ces journalistes plus ou moins bilingues, conditionnés par les propriétés du texte à traduire (note 5, p. 116) et par des besoins de fidélité au texte original (note 31, p. 117), et surtout travaillant dans un milieu prescriptif et conservateur (p. 110), produisent en langue écrite des textes on ne peut plus surveillés, et donc en principe dénués d’anglicisation, dont ils se méfient particulièrement. On en trouve la preuve ici même: plus on traduit vite (seul facteur entrant régulièrement en corrélation avec la fréquence des variables étudiées), moins on se surveille et plus on se rapproche de l’anglais. Inversement, plus on se surveille, plus on s’éloigne de cette langue, comme mentionné ci-dessus à propos de la place de l’adjectif. Nous sommes loin des bilingues canadiens étudiés par Poplack, Sankoff et Miller (1988), qui ne visent que la communication spontanée en langue orale avec d’autres bilingues aussi peu intéressés qu’eux par la perfection, et dont la syntaxe française est clairement influencée par l’anglais. Là encore, l’auteur est conscient du problème en suggérant, pour d’éventuelles études ultérieures complémentaires (p. 120), l’exploration du doublage cinématographique ou de la publicité, alors que c’est peut-être par là qu’il aurait fallu commencer. Dans le même ordre d’idées, le degré d’anglicisation du français oral produit au cours d’émissions de variétés télévisées (avec des animateurs tels que Michel Drucker ou Patrick Sabatier) mériterait peut-être aussi d’être étudié.

En attendant ces futures recherches, la francophonie peut dormir tranquille. Nous sommes encore loin des magiques potions et romaines armées du franglais des bédés (exemples puisés dans Goscinny et Uderzo, 1966. Astérix chez les Bretons, p. 9). L’affirmation de Claude Hagège citée en introduction tient encore, même après lecture de l’enquête de Mairi McLaughlin qui, bien que très détaillée, approfondie et abondamment documentée, nous apprend finalement bien peu de choses sur l’anglicisation syntaxique du français.

Références

  • HagègeClaude. 1987. Le Français et les siècles. Paris: Odile Jacob.

  • PoplackShanaSankoffDavid et MillerChristopher. 1988. “The Social Correlates and  Linguistic Processes of Lexical Borrowing and AssimilationLinguistics26:47104.

    • Search Google Scholar
    • Export Citation

If the inline PDF is not rendering correctly, you can download the PDF file here.

Mairi McLaughlin. 2012. Syntactic Borrowing in Contemporary French: A Linguistic Analysis of News Translation. Oxford: Legenda. 200 pp.

in Journal of Language Contact

References

  • HagègeClaude. 1987. Le Français et les siècles. Paris: Odile Jacob.

  • PoplackShanaSankoffDavid et MillerChristopher. 1988. “The Social Correlates and  Linguistic Processes of Lexical Borrowing and AssimilationLinguistics26:47104.

    • Search Google Scholar
    • Export Citation

Index Card

Content Metrics

Content Metrics

All Time Past Year Past 30 Days
Abstract Views 4 4 0
Full Text Views 95 95 0
PDF Downloads 16 16 2
EPUB Downloads 0 0 0