L’harmonie des Sirènes, du pythagorisme ancien à Platon, written by Viltanioti Irini-Fotini

in The International Journal of the Platonic Tradition

L’harmonie des Sirènes, du pythagorisme ancien à Platon, Boston/Berlin, W. de Gruyter, 2015. 1 vol. 16 x 23,5 cm, x-262 p. (Studia Praesocratica, vol. 7). isbn: 978-1-5015-1086-1.

Cette remarquable étude est issue d’une thèse de doctorat soutenue à l’Université Libre de Bruxelles en 2010. Le thème est bien connu, dira-t-on, mais les quelque 200 pages qui lui sont ici consacrées montrent à suffisance qu’il était possible encore d’en approfondir la connaissance et d’en renouveler la signification. Dès l’introduction, l’auteure entre dans le vif du sujet et pique notre curiosité en rappelant, après d’autres, que l’expression « harmonie des sphères », liée à une doctrine pythagoricienne fameuse, est doublement problématique. On doit se demander d’abord si elle avait bien un sens musical, car le mot grec harmonia ne signifiait à l’origine que la liaison, l’ordre, l’accord, la régularité. D’autre part, la référence à des sphères est un anachronisme manifeste, car c’est Eudoxe de Cnide (c. 390-340 av. J.C.) qui, le premier, a imaginé un système de sphères concentriques. Dans le mythe d’Er que développe la République de Platon, il n’est pas davantage question de sphères, mais d’anneaux concentriques sur les lesquels sont installées les Sirènes pour y faire entendre des sons harmonieux. Plutôt que de sphères, mieux vaudrait donc parler de corps célestes. Quant à ces Sirènes cosmiques et harmonieuses, elles ne sont pas une invention du disciple de Socrate, mais sont sans doute imputables déjà à l’ancien pythagorisme, nommées qu’elles sont dans ce très énigmatique akousma que nous a conservé Jamblique : « Qu’est-ce que l’oracle de Delphes ? La tétraktys, c’est-à-dire l’harmonie dans laquelle sont les Sirènes ».

L’exégèse de cette curieuse formule fait l’objet de la première partie de l’ouvrage, après un développement consacré aux notions pythagoriciennes d’akousma et de sumbolon, et un exposé voué aux Sirènes homériques. La seconde partie concerne Platon et le passage déjà évoqué du mythe d’Er, mais l’exposé fera fréquemment, et opportunément, appel à l’enseignement d’autres dialogues. Surtout pour cette partie, de très nombreuses citations d’auteurs anciens sont produites, soit en traduction dans le texte, soit en grec dans les notes. Très soucieuse de son lecteur, I.-F.V. prend soin souvent d’annoncer ce qu’elle va faire et de conclure ses chapitres. Elle a beaucoup lu et est légitimement soucieuse de faire état de ses lectures, ce qui peut parfois étirer les exposés ou les notes au-delà du nécessaire. La progression se fait par une série de petits développements en enfilade et, comme dans un puzzle, il faut attendre la pose des dernières pièces pour que la vision soit globale et la compréhension complète, une manière de maintenir l’intérêt de bout en bout.

L’interprétation nouvelle de l’akousma concerné illustre, selon l’auteure, « le caractère indéfectiblement scientifique et religieux du pythagorisme ancien » ; elle peut être résumée brièvement. Les Sirènes pythagoriciennes seraient le fruit d’une exégèse allégorique des vers d’Homère qui les mettent en scène, exégèse qui aurait fait passer ces charmeuses de la mer au ciel où elles représenteraient le Soleil, la Lune et les autres corps célestes ; là est aussi le séjour des Bienheureux, comme l’apprend un autre akousma pythagoricien. Quant à la tétractys, les valeurs qui s’y attachent,—en particulier celles du nombre 10, somme des quatre premiers nombres,—permettent de comprendre pourquoi elle signifie l’harmonie musicale des Sirènes : le nombre parfait des Pythagoriciens « suffit à exprimer le secret de l’harmonie à la fois de la musique humaine et du monde, en reliant le ciel et la terre » (p. 82). Reste à expliquer pourquoi l’oracle de Delphes peut être assimilé à la tétractys et donc aussi à l’harmonie des Sirènes. La seconde correspondance se justifie par le fait que l’oracle et l’harmonie des Sirènes relèvent pareillement de l’apanage d’Apollon, Delphes « se révélant donc comme étant le lieu prodigieux où résonne l’écho de l’harmonie céleste, tandis que les Sirènes se font, en quelque sorte, le chœur de la demeure céleste du dieu » […] (p. 83).

Les démonstrations sont complexes et, parfois, un peu laborieuses, mais l’enquête, très poussée et bien informée, mérite assurément considération. Avant de me dire convaincu, je souhaite cependant y regarder d’un peu plus près, tant est redoutable cet imbroglio pythagoricien. Mais je n’aurai pas cette prudente réserve pour les pages, beaucoup plus abondantes, consacrées à l’harmonie des Sirènes platoniciennes. Le parcours est ici particulièrement brillant, rigoureux et souvent novateur. Il touche au cœur même du platonisme et offre plus d’une surprise en sorte qu’il sortirait bien appauvri et peut-être déformé par un résumé trop bref et trop simpliste. Je préfère donc m’en abstenir, non sans noter, pour mettre en appétit, que l’harmonie des Sirènes, vue par Platon et telle que l’interprète I.-F.V., concerne prioritairement l’âme et le philosophe, alors que l’exégèse traditionnelle met surtout l’accent sur la composante astronomique.

Outre un intéressant appendice de 10 pages sur « la valeur apollinienne de la légende de Pythagore », l’ouvrage comprend encore une très abondante bibliographie ainsi que 5 index : Verborum Graecorum, Locorum, Auctorum Recentoriorum, Nominum et Rerum. Une belle représentation ancienne du poète et des Sirènes, en provenance du Musée Paul Getty de Malibu, précède la table des matières, à l’avant de l’ouvrage. Quel est le chercheur qui n’a pas rêvé d’être édité par W. de Gruyter ? La présente édition a de fait de la classe, mais elle a laissé passer un texte qui compte bon nombre de fautes ou incorrections de style. On en excusera aisément l’auteure, vu sa nationalité, mais un lecteur attentif, dont la langue maternelle est le français, les aurait pour la plupart décelées au premier coup d’œil. L’intérêt et la qualité de l’étude sont tels cependant qu’on a tôt fait d’oublier ces petites imperfections.

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