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Séries:

Didier Souiller

Résumé

Le « schéma de la somme », série démonstrative accompagnée d’une conclusion récapitulative, déjà relevée par Curtius, se rencontre dans tous les genres dramatiques illustrés par Calderón, dramaturge majeur du Siècle d’Or. Puisqu’il est toujours suivi d’une récapitulation conclusive, il s’agit donc de convaincre, soit pour refuser sa situation (la révolte du protagoniste est un élément essentiel de la dramaturgie caldéronienne), soit pour exalter le choix d’une foi irréductible, soit, dans le registre galant, pour justifier et affirmer son amour grâce à une série totalisante qui se veut d’autant plus impressionnante. L’accumulation est, évidemment, le procédé rhétorique le plus simple de constitution d’une liste susceptible d’emporter l’adhésion intellectuelle ou de susciter l’émotion. Le procédé a été utilisé par Calderón parce qu’il correspondait à une vision authentique et personnelle d’ordre philosophico-religieux, selon un certain nombre de principes : conformément à la pensée théologico-politique des sociétés d’Ancien Régime, le principe de hiérarchie, puis celui de l’analogie, fonctionnant dans un monde clos et fini, grâce à l’adoption poétique des équivalences du schéma macrocosme / microcosme.

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Alicia C. Montoya

Résumé

Dans cet article, nous proposons une lecture de l’œuvre mystique de Marie-Françoise Loquet, publiée dans les dernières décennies du XVIIIe siècle, qui met en avant le rôle des structures typiquement sérielles dans celle-ci. Nous présentons à cette fin une analyse croisée des quatre romans d’apprentissage religieux qu’elle publie de son vivant – Voyage de Sophie et d’Eulalie au Palais du Vrai Bonheur (1781), Entretiens d’Angélique pour exciter les jeunes personnes du sexe à l’amour et à la pratique de la vertu (1781), Cruzamante ou la Sainte Amante de la Croix (1786) et Entretiens de Clotilde pour exciter les jeunes personnes du sexe à la vertu (1788) – et le premier roman du marquis de Sade, publié dans la décennie suivante, Justine ou les malheurs de la vertu (1791) ; avec en outre quelques renvois ponctuels à ses Cent vingt journées de Sodome ou l’école du libertinage. Dans l’œuvre de Loquet, le lecteur trouve une combinaison à la fois de l’encyclopédisme typique de son époque – conçu comme volonté de tout décrire, et comportant une multiplication sans cesse des vices et vertus – et du système médiéval et pour ainsi dire organique de la série des Vices et Vertus. Dans les romans de Sade au contraire, le comptage mathématique et l’esprit de géométrie vident les vices et vertus de leur contenu moral, les réduisant à autant de « poses » dans son théâtre vicieux du monde.

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Emilie Deschellette

Résumé

L’origine du monde semble un phénomène ineffable que l’esprit peine à circonscrire. Pour les hommes du Moyen Age, l’acte par lequel Dieu a créé toutes choses relève d’un mystère sur lequel la pensée achoppe. La série des six jours de la Genèse revêt dans ce cadre diverses fonctions : une fonction mnémonique, permise par le retour de schèmes et de syntagmes ; une fonction herméneutique et heuristique, ainsi qu’une fonction didactique: à l’organisation du monde répond en effet l’organisation du discours qui doit permettre d’en saisir le sens. La pensée sérielle témoigne du désir de l’homme médiéval de comprendre la Création : elle est le filtre à travers duquel le Cosmos révèle son organisation profonde, fondée sur l’harmonie du nombre, en même temps qu’une grille de lecture qui fait retentir la musica mundana. Cependant, les réécritures des premiers versets de la Genèse aux XIIe et XIIIe siècles montrent que la série, par essence en tension entre réduplication et modulation, met en œuvre une subtile poétique de l’écart. Bien que l’hexaëmeron s’inscrive dans une disposition sérielle canonique, des décrochages se font jour : la réitération ne s’opère jamais à l’identique, et c’est bien souvent du décalage qu’émerge, en creux, le sens. Cet article s’appuie sur l’analyse d’un certain nombre de traductions-adaptations de la Bible en roman, du Livre du Trésor de Brunet Latin, de la Petite Philosophie, et de deux œuvres « littéraires », le Roman de Dolopathos d’Herbert et le poème « Li formemanz du monde et de Adam et d’Eve » de Robert de Blois.

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Iolanda Ventura

Résumé

Dans cet article, les notions de « pensée sérielle » et de « mise en série » sont analysées en relation avec un genre littéraire peu connu, mais très important pour l’histoire intellectuelle et religieuse du Moyen Age, celui des distinctions bibliques. Mon étude se base sur trois recueils écrits au XIIIe siècle, les Distinctiones de Maurice de Provins (datées entre 1248 et 1274), les Distinctiones de Nicolas de Gorran (datées entre 1272 et 1295), et les Distinctiones de Nicolas de Biard (datées entre 1272 et 1288), et examine les critères et les stratégies d’organisation et de structuration logique « en séquence » appliqués par les compilateurs dans les entrées et dans la succession des entrées. Ces critères permettant au compilateur de structurer sa matière dans toutes ses formes et au lecteur de mettre ensemble son propre parcours, répondent à des principes différents allant de la fragmentation à l’accumulation des contenus, le regroupement et l’éparpillement de sujets similaires, ou bien l’utilisation du texte-phare de la spiritualité médiévale, la Bible, en tant que fil rouge.

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Jean-Marie Fritz

Résumé

Il s’agit dans cet exposé d’analyser la place qu’occupent les nombres dans l’exégèse médiévale des instruments de musique du psautier. On a privilégié la cithare fréquemment citée dans les Psaumes en association avec le psaltérion. Le corpus s’étend des Commentaires des Psaumes d’Augustin aux exégèses franciscaines et dominicaines du premier âge scolastique. Si le psaltérion obéit à une symbolique stable (décacorde, il est le plus souvent mis en rapport avec le Décalogue), la situation est complètement différente pour la cithare ; on trouve tout au long du millénaire pris en considération une grande plasticité de l’instrument et donc de l’exégèse : 3 cordes / Trinité, 4 cordes / Evangiles, 5 cordes / 5 sens, 8 cordes / 8 Béatitudes, 10 cordes / Décalogue … Au début du XIIIe siècle, Philippe le Chancelier innove en analysant les sept cordes de la cithare comme une image des sept paroles du Christ en croix, rejoignant ainsi certains textes franciscains qui expliquent que le Christ a été tendu sur le bois de la croix comme l’on tend les cordes sur l’armature de la cithare. L’on aborde également le transfert de cette pensée sérielle dans le domaine vernaculaire et le rapprochement qui s’opère avec l’écriture allégorique ; sont remarquables dans cette perspective le Dit de la Harpe de Guillaume de Machaut qui développe une allégorie courtoise et la moralisation exceptionnelle de la harpe d’Orphée, soit la Foi, dans l’Ovide moralisé, occasion d’un véritable mini-traité de théologie de la part de l’auteur anonyme à travers un montage complexe et subtil.

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Martine Clouzot

Résumé

Les psautiers et les livres d’heures des XIIIe et XIVe siècles sont enluminés de nombreux jongleurs, fous, animaux et hybrides musiciens dans les rinceaux végétaux des bordures des feuillets. Sur le support spirituel des livres de dévotion, les figurations de ces joueurs d’instruments relèvent des notions de musica et de natura héritées des conceptions philosophiques de l’Antiquité gréco-latine. Leur répétition et leur récurrence dans les livres suscitent l’étonnement, au point de susciter la question si elles ne seraient pas l’expression visuelle d’une « pensée sérielle » médiévale. Dans le contexte intellectuel des XIIIe et XIVe siècles, l’hypothèse avancée dans cet article est que toute pensée étant un mouvement, « la pensée sérielle » se réaliserait à partir de l’acte de lire, c’est-à-dire de lier des images visuelles et mentales, notamment par le chant des psaumes. Ce procédé visuel et vocal permettrait d’expliquer la présence et l’efficacité des multiples motifs musiciens dans les livres de prières : picturae merveilleuses, voces animantium, ils rendraient la lecture dynamique visuellement, musicalement et mentalement. Ils auraient la capacité d’enclencher des images mnésiques d’autant plus puissantes qu’elles sont peintes en séries et reliées au modèle archétypal du roi David musicien. Ainsi entrelacées, ces images parviendraient à produire la métaphore d’un ordre naturel, celui de la Création, et à vivifier le souvenir du David musicien et du Créateur dans l’âme du lecteur. A la même époque, ces techniques mnémotechniques émanent des prédicateurs prêchant par images pour frapper la mémoire des croyants et les conduire sur la voie du salut.

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Anne Salamon

Résumé

L’article s’attache à étudier le fonctionnement de la liste des Neuf Preux (Hector, Alexandre le Grand, Jules César, Josué, David, Judas Maccabée, Arthur, Charlemagne et Godefroy de Bouillon), qui émerge au XIVe siècle et constitue l’une des listes les plus célèbres de la fin du Moyen Age. Le succès immédiat et durable de la liste des Neuf Preux, dépassant largement le cadre de la littérature pour englober l’ensemble des arts figuratifs, est dû à sa structuration harmonieuse et symboliquement forte en trois triades de héros. Plutôt que de regarder la liste dans ses exemples les plus célèbres, la démarche se veut surplombante pour examiner les principes de constitution de la liste. En effet, la nature même de cette liste de noms propres implique certains mécanismes particuliers. Ensuite, il apparaît qu’elle est organisée selon deux critères : le premier est un critère de sélection, de nature sémantique, qui isole les personnages qui caractérisent le mieux la prouesse ; le second est distributionnel et organisationnel : il s’agit de la dimension numérique, inhérente au motif, le chiffre neuf venant clore la liste. Ces deux aspects seront étudiés successivement de manière à comprendre le fonctionnement et la structure de la liste des Neuf Preux pour parallèlement en éclairer les différentes incarnations littéraires. Constitué d’une liste close, qui comporte en elle-même sa propre ouverture, le motif des Neuf Preux génère un certain nombre de contraintes qu’il s’agira d’élucider pour faire apparaître sa richesse herméneutique.

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Madeleine Jeay

Résumé

Les listes d’auteurs associés aux genres lyriques que l’on rencontre à deux moments clé, du XIIe au début du XIVe siècle, à propos des troubadours, et à la période de la fin du XVe siècle et du début du XVIe siècle, des Rhétoriqueurs à la Pléiade, contribuent, dès le début de la poésie en langue vernaculaire, à la mise en place d’une histoire littéraire de la part des auteurs médiévaux eux-mêmes. Les listes de troubadours participent de la même approche de l’auteur que celle des vidas et razos des chansonniers des XIIIe et XIVe siècles, ces biographies et commentaires qui accompagnent les pièces lyriques et constituent un véritable discours sur la littérature. La liste d’auteurs est aussi abondamment exploitée au tournant des XVe-XVIe siècle, mais dans une optique différente : il s’agit maintenant de chercher à constituer un Parnasse français. Ces inventaires permettent de répertorier dès le milieu du XIIe siècle, des poètes qui vont servir de référence et constituer ainsi un canon d’auteurs faisant autorité, en parallèle avec des répertoires d’œuvres elles aussi canoniques. Enoncer le nom de ces figures prestigieuses suffit pour affirmer la puissance d’une poésie vernaculaire pleinement consciente de sa valeur.

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Paul J. Smith

Résumé

Le présent article se propose d’analyser L’Arche sur le Mont Ararat (1570), tableau de Simon De Myle. Pour sa peinture, De Myle utilise deux sources principales: les illustrations que Marcus Gheeraerts a faites pour le fablier flamand De warachtighe fabulen der dieren [Les véritables fables des animaux] (1567), écrit par Eduard De Dene et celles, d’un illustrateur anonyme, de deux volumes de la monumentale Historia animalium (1551 et 1555) de Conrad Gessner. Notre article cherche à identifier le grand nombre d’animaux représentés (plus de 50 espèces), leurs sources (les illustrations de Gheeraerts ou de Gessner), leur disposition sérielle dans le tableau, ainsi que le symbolisme que cette disposition leur confère.

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Konstantin Mierau

Résumé

L’article étudie la pensée sérielle dans une série de représentations textuelles de la ville de Madrid autour de 1600. A la base se trouve l’hypothèse que le développement effréné de la ville de Madrid vers la fin du XVIe siècle et l’essor contemporain d’une série de genres littéraires novateurs, tel le roman picaresque, ont engendré une réciprocité très fertile entre espace urbain et création littéraire. Une lecture contrastive des représentations littéraires dans Guzmán de Alfarache (1599), La desordenada codicia de los bienes ajenos (1619) et Buscón (1626) d’une part, et les décrets de la municipalité ainsi que les pétitions des agents de police de l’autre, éclaircit le déplacement de la pensée sérielle de l’espace urbain vers l’espace littéraire. Cette approche montre que l’organisation systématique de la ville et les listes de rues à patrouiller stratégiquement provoquent une antithèse littéraire qui se manifeste dans les descriptions des mouvements erratiques du pícaro. La lecture comparée de ces sources divergentes montre également que le topos littéraire des guildes de criminels, élaboré à l’aide de typologies et de séries de spécialismes criminels, joue également un rôle dans les perceptions des policiers et se révèle donc être une série opérative plus générale et non seulement, comme le veut entre autres Geremek, le produit d’une inversion littéraire spécifique.