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Enrico Nuzzo

Résumé

Cet article voudrait contribuer à une clarification conceptuelle, ainsi qu’à une mise en perspective historiographique, de la pensée sérielle, ceci afin d’étudier la sérialité historique et naturelle au XVIIIe siècle. Dans la première partie on avance la thèse que l’on peut repérer dans la culture occidentale deux formes de pensée sérielle essentielles et opposées: celle de la « sérialité forte » et celle de la « sérialité faible ». Il s’agit dans le premier cas d’un concept de série pour lequel le fondement métaphysique de la disposition ordonnée est essentiel, selon la logique d’une pensée véritative et normative. Une telle notion de série peut être repérée dans certaines expressions du néoplatonisme et du néopythagorisme de l’Antiquité tardive. Il s’agit pour le deuxième cas d’un concept de série pour lequel la succession ordonnée fait référence à un critère ordonnateur « faible », dans la mesure où il est basé sur des instances systématiques mais de type pragmatique, instrumental, ou fonctionnel, selon la logique descriptive d’une pensée « neutralisante ». Le paradigme d’une telle notion de série peut être rattaché aux caractéristiques essentielles de la pensée de la science moderne, intrinsèquement pensée « sérialisante », « homologuante », ou, dans une autre modalité, savoir paratactique de l’archive, du code. Si on analyse l’époque de la modernité dans la perspective de la pensée sérielle, on observe le passage d’une « pensée sérielle forte » à une puissante « pensée sérielle faible », bien que des traces significatives de la première perdurent dans la seconde.

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Claire Fauvergue

Résumé

Nous nous proposons dans cette étude d’envisager le rapport entre pensée sérielle et pensée encyclopédique. Les éditeurs de l’Encyclopédie, Diderot et d’Alembert, considèrent que la pensée est nécessairement sérielle et se développe suivant un ordre naturel. Ils reformulent ainsi l’hypothèse empiriste d’un ordre naturel des idées qu’ils comparent à la méthode analytique dont procède l’invention et qu’ils distinguent de l’ordre généalogique de la connaissance, c’est-à-dire de l’ordre factuel suivi par les inventeurs dans leurs découvertes. Ainsi, l’ordre naturel des idées fera l’objet d’une véritable reconstitution dans l’Encyclopédie. Une telle reconstitution reposera sur l’hypothèse d’un accord entre l’ordre naturel et l’ordre généalogique des connaissances. La pensée sérielle sera finalement envisagée par les encyclopédistes dans une perspective généalogique et empiriste remettant en question l’ordre d’institution ainsi que l’ordre scientifique pré-encyclopédique. L’Encyclopédie rétablit un ordre naturel souvent occulté ou perdu et lui rend sa valeur épistémologique. La pensée encyclopédique se distinguera alors comme une pensée sérielle démultipliée : l’ordre naturel pourra s’y décliner dans une multitude de séries suivant un principe combinatoire et toute série y sera l’expression d’un point de vue.

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Richard G. Newhauser

Translator Béatrice Caseau

Résumé

De vitiis quae opposita sunt virtutibus d’Evagre le Pontique († 399) se trouve au tout début d’une tradition de composition de séries parallèles d’entités morales positives et négatives précisément cataloguées. Ce phénomène n’est pas limité au Moyen Age : une analyse de certaines feuilles volantes de la Renaissance en Angleterre pourrait montrer que la période de la première modernité s’est inspirée des séries parallèles de la tradition morale médiévale. Le De vitiis présente une liste pratique de mauvaises pensées et de « vertus contraires » qui fonctionne comme une référence en nommant et en fournissant des données présentes dans le monde réel et en les cataloguant selon un principe qui leur est imposé de l’extérieur comme une série finie. Les séries de vertus contraires sont dépendantes de la série des péchés et chaque couple de vice et de vertu contraire peut être utilisé comme un guide pour comprendre la qualité précisément visée dans l’ensemble des significations possibles de ce à quoi elle s’oppose. Le recours aux sept péchés capitaux et aux vertus contraires se poursuit dans le catholicisme du début de l’époque moderne, et a aussi une place, modeste, dans plusieurs types de protestantisme, en aidant à définir une éthique sociale. Dans le dialogue ultérieur entre le bien et le mal que ces séries rendent possible dans l’éthique sociale du christianisme, il faut voir un héritage de la série parallèle lancée par Evagre.

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Anne-Marie De Gendt

Résumé

Si, au cours de la dernière décennie, la série des cinq sens d’une part, et celle des vices de l’autre, connaissent un intérêt nouveau et toujours croissant, les liens entre les deux, que la pensée médiévale n’a pas manqué d’établir, ont encore été peu examinés. Une iconographie surprenante des Cinq Sens dans les Stultiferae Naves, œuvre composée dans la filière du Narrenschiff et publiée à Paris en 1501 par l’humaniste flamand Jodocus Badius Ascensius, nous incite à nous interroger sur les correspondances entre les deux séries et leurs représentations respectives au seuil de la Renaissance.

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Didier Souiller

Résumé

Le « schéma de la somme », série démonstrative accompagnée d’une conclusion récapitulative, déjà relevée par Curtius, se rencontre dans tous les genres dramatiques illustrés par Calderón, dramaturge majeur du Siècle d’Or. Puisqu’il est toujours suivi d’une récapitulation conclusive, il s’agit donc de convaincre, soit pour refuser sa situation (la révolte du protagoniste est un élément essentiel de la dramaturgie caldéronienne), soit pour exalter le choix d’une foi irréductible, soit, dans le registre galant, pour justifier et affirmer son amour grâce à une série totalisante qui se veut d’autant plus impressionnante. L’accumulation est, évidemment, le procédé rhétorique le plus simple de constitution d’une liste susceptible d’emporter l’adhésion intellectuelle ou de susciter l’émotion. Le procédé a été utilisé par Calderón parce qu’il correspondait à une vision authentique et personnelle d’ordre philosophico-religieux, selon un certain nombre de principes : conformément à la pensée théologico-politique des sociétés d’Ancien Régime, le principe de hiérarchie, puis celui de l’analogie, fonctionnant dans un monde clos et fini, grâce à l’adoption poétique des équivalences du schéma macrocosme / microcosme.

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Alicia C. Montoya

Résumé

Dans cet article, nous proposons une lecture de l’œuvre mystique de Marie-Françoise Loquet, publiée dans les dernières décennies du XVIIIe siècle, qui met en avant le rôle des structures typiquement sérielles dans celle-ci. Nous présentons à cette fin une analyse croisée des quatre romans d’apprentissage religieux qu’elle publie de son vivant – Voyage de Sophie et d’Eulalie au Palais du Vrai Bonheur (1781), Entretiens d’Angélique pour exciter les jeunes personnes du sexe à l’amour et à la pratique de la vertu (1781), Cruzamante ou la Sainte Amante de la Croix (1786) et Entretiens de Clotilde pour exciter les jeunes personnes du sexe à la vertu (1788) – et le premier roman du marquis de Sade, publié dans la décennie suivante, Justine ou les malheurs de la vertu (1791) ; avec en outre quelques renvois ponctuels à ses Cent vingt journées de Sodome ou l’école du libertinage. Dans l’œuvre de Loquet, le lecteur trouve une combinaison à la fois de l’encyclopédisme typique de son époque – conçu comme volonté de tout décrire, et comportant une multiplication sans cesse des vices et vertus – et du système médiéval et pour ainsi dire organique de la série des Vices et Vertus. Dans les romans de Sade au contraire, le comptage mathématique et l’esprit de géométrie vident les vices et vertus de leur contenu moral, les réduisant à autant de « poses » dans son théâtre vicieux du monde.

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Emilie Deschellette

Résumé

L’origine du monde semble un phénomène ineffable que l’esprit peine à circonscrire. Pour les hommes du Moyen Age, l’acte par lequel Dieu a créé toutes choses relève d’un mystère sur lequel la pensée achoppe. La série des six jours de la Genèse revêt dans ce cadre diverses fonctions : une fonction mnémonique, permise par le retour de schèmes et de syntagmes ; une fonction herméneutique et heuristique, ainsi qu’une fonction didactique: à l’organisation du monde répond en effet l’organisation du discours qui doit permettre d’en saisir le sens. La pensée sérielle témoigne du désir de l’homme médiéval de comprendre la Création : elle est le filtre à travers duquel le Cosmos révèle son organisation profonde, fondée sur l’harmonie du nombre, en même temps qu’une grille de lecture qui fait retentir la musica mundana. Cependant, les réécritures des premiers versets de la Genèse aux XIIe et XIIIe siècles montrent que la série, par essence en tension entre réduplication et modulation, met en œuvre une subtile poétique de l’écart. Bien que l’hexaëmeron s’inscrive dans une disposition sérielle canonique, des décrochages se font jour : la réitération ne s’opère jamais à l’identique, et c’est bien souvent du décalage qu’émerge, en creux, le sens. Cet article s’appuie sur l’analyse d’un certain nombre de traductions-adaptations de la Bible en roman, du Livre du Trésor de Brunet Latin, de la Petite Philosophie, et de deux œuvres « littéraires », le Roman de Dolopathos d’Herbert et le poème « Li formemanz du monde et de Adam et d’Eve » de Robert de Blois.

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Iolanda Ventura

Résumé

Dans cet article, les notions de « pensée sérielle » et de « mise en série » sont analysées en relation avec un genre littéraire peu connu, mais très important pour l’histoire intellectuelle et religieuse du Moyen Age, celui des distinctions bibliques. Mon étude se base sur trois recueils écrits au XIIIe siècle, les Distinctiones de Maurice de Provins (datées entre 1248 et 1274), les Distinctiones de Nicolas de Gorran (datées entre 1272 et 1295), et les Distinctiones de Nicolas de Biard (datées entre 1272 et 1288), et examine les critères et les stratégies d’organisation et de structuration logique « en séquence » appliqués par les compilateurs dans les entrées et dans la succession des entrées. Ces critères permettant au compilateur de structurer sa matière dans toutes ses formes et au lecteur de mettre ensemble son propre parcours, répondent à des principes différents allant de la fragmentation à l’accumulation des contenus, le regroupement et l’éparpillement de sujets similaires, ou bien l’utilisation du texte-phare de la spiritualité médiévale, la Bible, en tant que fil rouge.

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Jean-Marie Fritz

Résumé

Il s’agit dans cet exposé d’analyser la place qu’occupent les nombres dans l’exégèse médiévale des instruments de musique du psautier. On a privilégié la cithare fréquemment citée dans les Psaumes en association avec le psaltérion. Le corpus s’étend des Commentaires des Psaumes d’Augustin aux exégèses franciscaines et dominicaines du premier âge scolastique. Si le psaltérion obéit à une symbolique stable (décacorde, il est le plus souvent mis en rapport avec le Décalogue), la situation est complètement différente pour la cithare ; on trouve tout au long du millénaire pris en considération une grande plasticité de l’instrument et donc de l’exégèse : 3 cordes / Trinité, 4 cordes / Evangiles, 5 cordes / 5 sens, 8 cordes / 8 Béatitudes, 10 cordes / Décalogue … Au début du XIIIe siècle, Philippe le Chancelier innove en analysant les sept cordes de la cithare comme une image des sept paroles du Christ en croix, rejoignant ainsi certains textes franciscains qui expliquent que le Christ a été tendu sur le bois de la croix comme l’on tend les cordes sur l’armature de la cithare. L’on aborde également le transfert de cette pensée sérielle dans le domaine vernaculaire et le rapprochement qui s’opère avec l’écriture allégorique ; sont remarquables dans cette perspective le Dit de la Harpe de Guillaume de Machaut qui développe une allégorie courtoise et la moralisation exceptionnelle de la harpe d’Orphée, soit la Foi, dans l’Ovide moralisé, occasion d’un véritable mini-traité de théologie de la part de l’auteur anonyme à travers un montage complexe et subtil.

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Martine Clouzot

Résumé

Les psautiers et les livres d’heures des XIIIe et XIVe siècles sont enluminés de nombreux jongleurs, fous, animaux et hybrides musiciens dans les rinceaux végétaux des bordures des feuillets. Sur le support spirituel des livres de dévotion, les figurations de ces joueurs d’instruments relèvent des notions de musica et de natura héritées des conceptions philosophiques de l’Antiquité gréco-latine. Leur répétition et leur récurrence dans les livres suscitent l’étonnement, au point de susciter la question si elles ne seraient pas l’expression visuelle d’une « pensée sérielle » médiévale. Dans le contexte intellectuel des XIIIe et XIVe siècles, l’hypothèse avancée dans cet article est que toute pensée étant un mouvement, « la pensée sérielle » se réaliserait à partir de l’acte de lire, c’est-à-dire de lier des images visuelles et mentales, notamment par le chant des psaumes. Ce procédé visuel et vocal permettrait d’expliquer la présence et l’efficacité des multiples motifs musiciens dans les livres de prières : picturae merveilleuses, voces animantium, ils rendraient la lecture dynamique visuellement, musicalement et mentalement. Ils auraient la capacité d’enclencher des images mnésiques d’autant plus puissantes qu’elles sont peintes en séries et reliées au modèle archétypal du roi David musicien. Ainsi entrelacées, ces images parviendraient à produire la métaphore d’un ordre naturel, celui de la Création, et à vivifier le souvenir du David musicien et du Créateur dans l’âme du lecteur. A la même époque, ces techniques mnémotechniques émanent des prédicateurs prêchant par images pour frapper la mémoire des croyants et les conduire sur la voie du salut.