L’ auteur du travail que nous présentons a le souffle long des travailleurs de la terre, de ces fils de paysan que l’ ouvrage sans cesse repris et poursuivi avec soin et ténacité ne rebute point. Ils sont souvent des tenants de la sagesse et ont l’ âme métaphysique, cela va de soi. Ces âmes-là ne sont pas gens de passion, mais gens de raison : ils ont l’ éternité et un espace angélique ou divin pour eux !

On ne s’ étonnera donc pas que Monsieur Oulddali, parvenu dans sa lecture du Grand Commentaire de Faḫr al-Dīn al-Rāzī à la page 290 du premier volume, tout entier consacré à l’ explication de la seule sourate liminaire du Coran1, et en particulier à celle du mot ism (le nom et le nommé/al-ism wa l-musammā), n’ ait pas renoncé à aller de l’ avant. Il a persisté dans sa lecture en passant au deuxième volume (début de la deuxième sourate), et ainsi de suite jusqu’ à la page 202 du trente-deuxième et dernier volume de cette somme exégétique, où figure la signature de Muḥammad ʿAbd Raḥmān Muḥammad Muṣṭafā, directeur d’ une imprimerie et librairie cairote, sise près d’ al-Azhar, fondée en 1302/1884 par le grand-père de ce dernier, Muḥammad Muṣṭafā (m. 1328/inc. 23 janvier 1909). L’ établissement portait alors le nom de al-Maṭbaʿat al-bahiyya l-miṣriyya (L’ Imprimerie radieuse égyptienne). Après la mort du fondateur, on lui donna le nom du fils de ce dernier qui prit la succession, et elle devint Matbaʿat ou Maktabat ʿAbd al-Raḥmān2.

On sait que les commentaires coraniques de certains théologiens dialectiques avaient parfois des dimensions impressionnantes, notamment chez les muʿtazilites. C’ est ainsi que, rapporte-t-on, celui d’ un disciple du Qāḍī ʿAbd al-Ǧabbār, le muʿtazilite zaydite macrobite Abū Yūsuf ʿAbd al-Salām b. Muḥammad b. Yūsuf al-Qazwīnī (m. ḏū l-qaʿda 488/inc. 2 novembre 1095) aurait comporté trois cents volumes (muǧallad-s) ou plus, dont sept pour la seule sourate al-Fātiḥa3 ! Il faut dire qu’ il aurait eu cinquante commentaires coraniques dans sa bibliothèque personnelle.

Cela dit, la longueur d’ une œuvre ne fait pas à elle seule sa valeur, il y faut le noûs (νοῦς), comme nous disions autrefois durant notre formation dominicaine, au Saulchoir d’ Étiolles ; et du noûs, notre Ibn al-Ḫaṭīb en avait à revendre. Son lecteur attentif et perspicace, Monsieur Oulddali, n’ en manque pas non plus. L’ appétit de savoir de Faḫr al-Dīn Ibn al-Ḫaṭīb était insatiable. Il s’ intéressait à des sujets qui sortent du cadre habituel de l’ exégèse, par exemple, il a des « exposés particulièrement riches d’ informations, où il est surtout question de sciences fondées sur l’ influence des astres, telles que l’ astrologie et certaines branches de la magie »4.

Il donne même des raisons à cela dans une anecdote par lui relatée : « On rapporte que ʿUmar Ibn al-Ḥusām5 étudiait auprès de ʿUmar al-Abharī6. [Un jour], alors qu’ ils étaient tous les deux en train de lire l’ Almageste, des théologiens-juristes (fuqahāʾ) les interpellèrent en leur demandant ce qu’ ils lisaient. Al-Abharī leur répondit : “Je commente un verset du Coran, celui dans lequel il est écrit : ‘N’ ont-ils pas considéré le ciel, au-dessus d’ eux, comment Nous l’ avons édifié et orné sans qu’ y soient des fissures ?’ (Q 50, Qāf, 6). Je cherche à comprendre comment le ciel fut édifié”. Al-Abharī dit vrai, car plus on scrute la multitude des êtres créés, plus on connaît la grandeur et la majesté du Créateur7. »

Rāzī était persuadé que toute connaissance susceptible d’ éclairer la compréhension du texte coranique, que ce soit la logique, la médecine, l’ astronomie, et évidemment le droit, etc., peut être mise à contribution : « Si l’ un de ces ignorants et imbéciles (al-ğuhhāl wa l-ḥamqā) vient me dire : “tu as introduit trop de sciences physiques et astronomiques dans l’ exégèse du Livre de Dieu, ce qui est contraire à la coutume”, je répondrai à ce pauvre (al-miskīn) que s’ il médite le livre de Dieu comme il se doit, il saura que ce qu’ il dit est faux. En effet, Dieu a affirmé Sa science, Sa puissance et Sa sagesse en en donnant pour preuve les états des cieux et de la terre, la succession de la nuit et du jour, la façon dont se produisent lumière et ténèbres, les variations du soleil, de la lune et des étoiles. Il a mentionné ces choses dans la plupart des sourates, et Il les a répétées encore et encore. Cela prouve que l’ on peut les rechercher et les méditer. Car s’ il n’ était pas permis de s’ en occuper, Dieu n’ en aurait pas rempli Son Livre8. » En un mot : « Caeli enarrant gloriam Dei : et opera manuum eius annuntiat firmamentum » (Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament publie les ouvrages de Ses mains)9.

Nous terminerons par une remarque sur le titre et le sous-titre de l’ ouvrage : Raison et révélation en Islam. Les voies de la connaissance dans le commentaire coranique de Faḫr al-Dīn al-Rāzī. On aurait pu penser à : Raison et révélation en islam, c’ est-à-dire l’ islam, avec un i minuscule, auquel cas cela renvoie en français à la religion, c’ eut été un titre convenable, car il s’ agit bien de religion. Si son auteur à choisi Islam, avec un I majusucle, c’ est-à-dire en francais culture et société, c’ est peut-être parce qu’ il y va de cela aussi, vu l’ étendue des intérêts de Rāzī. Cela dit, dans le cas d’ une ambivalence, à savoir, culture et société, d’ une part, et religion, d’ autre part, l’ on recourt alors à la majuscule, écrivant ainsi : Islam.

Pour ce qui est du sous-titre « Les voies de la connaissance dans le commentaire coranique de Faḫr al-Dīn al-Rāzī », il est également à sa place, car c’ est bien de cela qu’ il s’ agit ! Toutefois, l’ auteur de cette remarquable étude se montre bien humble. En effet, il est familier de toute l’ œuvre de Rāzī, et pas seulement de son commentaire, et c’ est parce qu’ il en est bien ainsi que les pensées et idées exprimées dans ce commentaire, les argumentations de son auteur, et bien d’ autres choses encore prennent tout leur sens sous la plume de Monsieur Oulddali qui est tout à fait à l’ aise non seulement avec Rāzī, l’ exégète, mais aussi avec le philosophe, le métaphysicien, le logicien, le théologien, le juriste, et même le mystique !

C’ est du bel ouvrage, disons-le, meilleur jamais été écrit sur le sujet traité par Monsieur Oulddali. Le grand savant qu’ était Ibn al-Ḫaṭīb al-Faḫr al-Rāzī, l’ un des esprits les plus brillants de l’ islam, méritait bien cela.

Claude Gilliot

Professeur émérite

Université Aix-Marseille (AMU) et IREMAM, Aix-en-Provence

Fait à Aix-en-Provence, le 15 janvier 2019

1C’ est là un livre (i.e. le commentaire de la Fātiḥa) qui renferme l’ exposé de certaines des sciences que Dieu le Très-Haut m’ a accordées concernant la sourate liminaire (fa-hāḏā kitābun muštamilun ʿalā šarḥi baʿḍi mā razaqanā Llāhu min ʿulūmi sūrati l-Fātiḥa) ; Faḫr al-Dīn al-Rāzī, al-Tafsīr al-kabīr, I, p. 3. Le premier volume a été traduit : Alphousseyni Cissé, Le commentaire de Fahr [sic !] d-Din [sic !] R-Razi sur la Fatiha, Paris, L’ Harmattan, 2017. À cette traduction, on préférera : Fakhr al-Dīn al-Rāzī, The Great exegesis [sic !] al-Tafsīr al-kabīr, Volume I : The Fātiḥa, translation with notes by Sohaib Saeed, Cambridge, The Royal Aal al-Bayt Institute for Islamic Thought, and The Islamic Texts Society, 2018, ici p. 1.
2Faḫr al-Dīn al-Rāzī, al-Tafsīr al-kabīr = Mafātīḥ al-ġayb, 32 vol., éd. M. Muḥyī l-Dīn ʿAbd al-Ḥamīd (1900-1972, éd. commencée par lui), ʿAlī Ismāʿīl al-Ṣāwī et alii, Le Caire, Maṭbaʿat [wa Maktabat] ʿAbd al-Raḥmān Muḥammad, I-II, 1352/1933 ; III-XX, 1357/1938 ; XXI-XXII, s.d. On sait seulement que l’ édition parut complète en 1962, ce qui ne veut pas dire qu’ elle n’ avait pas été achevée avant ! C’ est celle que nous avons acquise au Caire, fin 1975, avec l’ aide de notre confrère, le Père Jacques Jomier, o.p., requiescat in pace. Cette édition demeure l’ édition de référence ! Le texte en a été établi sur la base de l’ une des éditions anciennes.
3Gilliot, « L’ exégèse du Coran en Asie Centrale et au Khorasan », Stud. Isl., 89 (1999), 154, d’ après Ḏahabī, Siyar aʿlām al-nubalāʾ, XVIII, 617, 619-620.
4Oulddali, Raison et révélation, 60. L’ ouvrage suivant de Rāzī a été lithographié au Caire en 1880, et il en existe plusieurs manuscrits dont celui de Berlin : al-Sirr al-maktūm fī muḫāṭabat al-nuǧūm/Arcanum celatum de colloquio astrorum ; HKh, Lexicon bibliographicum et encyclopedicum, Instruxit Gustavus Fluegel, III, London, M.DCCC.LXII, 596, no. 71555 ; GAL, I, 507, op. 29 ; S I, 923-924 ; Wilhelm Ahlwardt, Verzeichnis der arabischen Handschriften der Könilichen Bibliothek zu Berlin, A. Asher, V, 1893, 282-284, no. 5886 (Pet. 207) ; v. Sebastian Günther, Dorothee Pielow, « Magie im Islam. Gegenstand, Geschichte und Diskurs », in Günther, Pielow, hrsg., Die Geheimnisse der oberen und der unteren Welt. Magie im Islam zwischen Glaube und Wissenschaft, Leiden, Brill (IHC, Vol. 158), 83-85.
5Malgré nos efforts, nous n’ avons pas pu l’ identifier.
6À notre avis, ce pourrait être le père du célèbre astronome, philosophe et mathématicien, Aṯīr al-Dīn al-Mufaḍḍal b. Umar al-Abharī (m. 663/1265) ; GAL, I, 464-465 ; S I, 839-844 ; GAS, VI, 94.
7Rāzī, al-Tafsīr al-kabīr, IV, 203, l. 4-9, (ad Q 2, Baqara, 164, masʾala 4), passage que M. Oulddali nous a communiqué dans sa traduction.
8Rāzī, al-Tafsīr al-kabīr, XIV, 121 (ad Q 7, Aʿrāf, 54, masʾala 3), passage traduit par M. Oulddali in « Les recherches de J. Jomier consacrées au commentaire coranique de Fakhr al-Dīn al-Rāzī », MIDEO 28 (2010), 65-66.
9Ps 18 Vulgate et Septante, 1 ; hébreu, 19, 2. Traduction de Louis-Isaac Lemaître de Sacy et du Groupe de Port-Royal (1689, pour les Psaumes).