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« Comment définir, comment saisir cette époque où tout se mélange, où tout finit, où tout commence à naître ? C’est une suite de propositions sans suite, un foisonnement, un bouillonnement, une rupture et une reprise du souffle. Rien ne tient plus ensemble, tout se désagrège et tente de surgir1  », écrivait Hubert Juin pour proposer une vue sur le paysage littéraire français des années 1880-1900. Son chemin à travers la littérature lui avait permis de la contempler non seulement avec un regard de lecteur, d’écrivain, de critique littéraire, mais aussi avec une vision d’éditeur. En dirigeant la fameuse série « Fins de siècles », il s’était donné le but de faire resurgir de l’ombre les romanciers de cette période2.

Si l’on veut chercher les prémices de l’atmosphère fin-de-siècle, on trouve déjà dans les œuvres de Baudelaire, de Flaubert ou de Nerval toute une panoplie de motifs ou de sujets importants, ne serait-ce que la quête de l’étrange et de l’horrible, le goût de l’artifice, la hantise du spleen, le pouvoir du rêve, le recours aux stupéfiants, la recherche des plaisirs raffinés, l’exploration du monde invisible... Ces thèmes vont favoriser l’apparition de la sensibilité exceptionnelle qui va dominer l’esthétique de cette période. Comme le remarque Michel Décaudin : « Vers 1880 prend corps dans la jeunesse littéraire et artistique un état d’esprit fait à la fois de frémissement devant la vie et de lassitude désabusée à l’égard d’une civilisation trop vieille. On se sent également solitaire et prisonnier du monde moderne, exilé au cœur d’un univers hostile et fascinant3. » Catherine Lingua observe :

En effet, non seulement la France, l’Angleterre, mais également l’Allemagne et de façon plus atténuée cependant, l’Italie, ont traversé vers la même époque un semblable désenchantement des consciences, bientôt proclamé ‘fin-de-siècle’. Cette proclamation funèbre sonne le glas d’une époque, d’un siècle, d’un monde. Ses résonances à travers l’œuvre artistique et littéraire d’alors ont été telles, que le terme de ‘Décadence’ empreint d’une évidente coloration de chute par sa transparence étymologique, en devint pour ainsi dire la fatale déclinaison4.

C’est dans cette atmosphère crépusculaire du siècle finissant que l’esprit décadent cherche à s’imposer. Jean Pierrot note avec justesse :

la foi religieuse n’est plus qu’un souvenir nostalgique, l’amour que la soumission inconsciente aux volontés aveugles de l’instinct de survie de l’espèce. La Nature, loin d’être ce témoin attentif qu’avaient cru trouver les Romantiques, apparaît comme une mécanique insensible et impitoyable. […]. On cherchera à fuir l’ennui et la banalité de l’existence quotidienne en raffinant le plus possible sur la sensation. […] Par mépris de la réalité contemporaine, on se retournera vers des époques prestigieuses du passé, comme la Décadence romaine ou la Byzance légendaire, ou encore, par une sorte de fuite en avant, on adhérera aux aspects les plus spectaculaires de la modernité, comme le décor urbain ou la machine5.

Le sentiment d’appartenir à une génération en déclin impose un défi important aux hommes de lettres : dévoiler une surprenante richesse de la période fin-de-siècle tout en se heurtant contre une muraille de contradictions. Le climat crépusculaire inquiète l’imagination « des happy few intellectuels, pris d’un véritable malaise existentiel et culturel, constamment en quête d’un exutoire artistique pour échapper au marasme ambiant6. » En 1884, plusieurs romans imprégnés d’une ambiance crépusculaire paraissent, et parmi eux À rebours de Joris-Karl Huysmans, un vrai guide des décadents rompant avec le naturalisme ; Le Vice suprême de Joséphin Péladan, critique de la déchéance de la race latine ; Le Crépuscule des dieux d’Élémir Bourges, pénétré de légendes wagnériennes.

Comme le remarque François Livi, Huysmans a été le premier à réunir dans son roman les principaux thèmes, les préoccupations essentielles de la génération des artistes fin-de-siècle : « sensibilité religieuse et artistique renaissante, hantise du passé et d’époques révolues, étude fervente de la décadence latine, une langue qui ne recule pas devant les néologismes et qui n’hésite pas à bouleverser la syntaxe, la conscience d’une inévitable décadence, que l’on accepte avec déléctation, la névrose, maladie d’élite, le rejet radical de la société7. » « Un type, des Esseintes, un modèle de vie et d’art, À rebours, des œuvres à admirer, de Gustave Moreau à Mallarmé, un terme de ralliement, décadence8. » C’est tout ce qui suffit, selon Michel Décaudin, à une prise de conscience collective, plus qu’à la formation d’une école. Qu’ils soient naturalistes, décadents, anarchistes ou symbolistes, les romanciers fin-de-siècle se livrent à la quête désespérée du nouveau, du rare, de l’étrange, de l’exceptionnel, ils cherchent à briser, voire dépasser les limites du roman.

La création romanesque de la période finiséculaire ne cesse de surprendre et de fasciner les chercheurs qui s’acharnent à découvrir les auteurs méconnus et à les sauver de l’oubli. Le nombre d’études, de monographies, d’actes de colloques – recherches voyageant tant en France qu’à l’étranger –, prouve que le mythe de l’époque ne s’estompe pas, bien au contraire, et l’intérêt qu’on y porte encourage à poursuivre la quête de ses mystères. Notre survol bibliographique se focalisera sur les travaux choisis consacrés surtout aux romans, parus dans les années 1999-2020 : les anthologies, les études monographiques et les ouvrages collectifs.

Il convient de commencer notre bilan en soulignant le rôle éminent de deux chercheurs : Marie-France de Palacio et Jean de Palacio.

Marie-France de Palacio est l’auteure à qui nous devons notamment : Antiquité latine et Décadence (2001) ; Reviviscences romaines (2005) ; « Ecce Tiberius » ou la réhabilitation historique et littéraire d’un empereur « décadent » (2006) ; Tragédies de fins d’empires (2008), Le Crépuscule des royautés (2014, écrit en collaboration avec Jean de Palacio). Elle a publié aussi les rééditions de Jean Richepin, Catulle Mendès, Jean Lombard, Manuel Devaldès, Nonce Casanova, Luis d’Herdy, Han Ryner.

Jean de Palacio, créateur de la collection « Bibliothèque décadente9 », est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la décadence. Citons entre autres Les Perversions du merveilleux (1993), Figures et formes de la Décadence (2 vol., 1994-2000) ; Le Silence du texte. Poétique de la Décadence (2003) ; Configurations décadentes (2007) ; La Décadence : le mot et la chose (2011), Le Crépuscule des royautés (2014) écrit en collaboration avec Marie-France de Palacio.

Quant aux anthologies, Guy Ducrey a publié, en 1999, Romans fin-de-siècle 1890-190010, volume muni d’une pertinente introduction consacrée à l’analyse du phénomène (p. III-LIII) ainsi que d’une chronologie (p. LVII-LXI), et suivie d’une bibliographie sélective depuis les années 1980. En 2010, Marie-Claire Bancquart propose à son tour un recueil d’extraits de romans ou de « proses » intitulé Écrivains fin-de-siècle11.

Parmi les sources francophones, il convient de signaler notamment : Dieu, la chair et les livres : une approche de la décadence (2000), textes réunis par Sylvie Thorel-Cailleteau ; L’Imaginaire des drogues (2000) de Max Milner ; Les Mythes de la décadence (2001), ouvrage collectif sous la direction d’Alain Montandon ; Zoom sur les décadents (2002) de Julia Przyboś ; Anamorphoses décadentes : l’art de la défiguration, 1880-1914 Études offertes à Jean de Palacio (2002), ouvrage collectif dirigé par Isabelle Krzywkowski et par Sylvie Thorel-Cailleteau ; Crise fin de siècle et tentation de l’exotisme (2002), ouvrage collectif dirigé par Guy Ducrey et par Jean-Marc Moura ; le numéro 121 de la revue Romantisme, intitulé La Littérature fin de siècle au crible de la presse quotidienne, numéro dirigé par Alain Vaillant en 2003 ; Le Roman du symbolisme : Bourges, Villiers de l’Isle-Adam, Dujardin, Gourmont, Rodenbach (2003) de Wiesław Mateusz Malinowski ; Le Monstre, le singe et le fœtus : tératogonie et décadence dans l’Europe fin-de-siècle (2004) d’Évanghélia Stead ; Saphisme et décadence dans Paris fin de siècle (2005) d’Albert Nicole ; Silences fin de siècle : hommage à Jean de Palacio (2008), actes de colloque dirigés par André Guyaux ; les tomes VII et VIII de la revue Cahiers de littérature française réunis en un seul et même ouvrage collectif intitulé Décadents méconnus (2009), ouvrage dirigé par Guy Ducrey et par Hélène Védrine ; Pour une mythographie de la décadence : le miroir et la clepsydre (2015) de Morgane Leray ; La littérature fantastique (2015) de Nathalie Prince. Parmi les études les plus récentes, il faudrait citer Décadence fin de siècle (2017) de Michel Winock, ainsi que le recueil d’études interdisciplinaires Fin-de-siècle : fin de l’art ? Destins de l’art dans les discours de la fin des XIXe et XXe siècles (2018) paru sous la direction de Cyril Barde, de Sylvia Chassaing et d’Hermeline Pernoud.

Quant aux sources anglophones, il faut évoquer l’anthologie The Fin de Siècle : a Reader in Cultural History (1880-1900) édité en 2000 par Sally Ledger et par Roger Luckhurst, ainsi que les études monographiques suivantes : Symbolism, Decadence and the “Fin de siècle” : French and Francophones Perspectives (2000), édité par Patrick McGuinness ; Decadent Subjects : the Idea of Decadence in Art, Literature, Philosophy, and Culture of the “Fin de siècle” (2002) de Charles Bernheimer ; The Gothic Body : Sexuality, Materialism and Degeneration at the “Fin de siècle” (2004) de Kelly Hurley ; Asymptote : an Approach to Decadent Fiction (2009) de Robert Ziegler. Pour terminer signalons encore un très important recueil franco-anglais comportant deux volumes : States of Decadence : on the Aesthetics of Beauty, Decline and Transgression across Time and Space (2016), ouvrage édité par Guri E. Barstad et par Karen P. Knutsen, qui vise à élargir les frontières géographiques et temporelles de la décadence « à travers le temps et l’espace ».

Notre ouvrage souhaite poursuivre la réflexion sur la richesse de la création romanesque de cette époque. Bien qu’elle reste une notion vague, l’esthétique qui domine cette période pourrait, d’après Séverine Jouve, se définir comme un « état d’esprit, comme une sensibilité diffuse, devenant ainsi une sorte de point de ralliement clandestin où se reconnaissent et se retrouvent, de manière souterraine, tous ceux qui partagent, ne serait-ce que par leur refus, une certaine conception du monde12. »

Le présent volume est aussi une sorte de « point de ralliement » où se retrouvent quatorze chercheurs partageant une singulière fascination pour cette période. Leurs contributions analysent les romans fin-de-siècle dans toute leur complexité, la problématique des textes embrasse des perspectives fort diverses afin de peindre un portrait hybride de l’époque et fournir un apport intéressant aux recherches littéraires. L’ouvrage s’ouvre et se clôt avec les articles offerts par des spécialistes incontournables qui ont inspiré les recherches de la plupart, sinon de tous les autres contributeurs de ce volume – je tiens à remercier Marie-France de Palacio et Jean de Palacio pour l’enthousiasme qu’ils ont manifesté pour cet ouvrage. Leurs articles « embrassent » symboliquement tous les travaux en formant un cadre précieux aux « invitations au voyage » consacrées aux auteurs qui cultivent les plaisirs esthétiques frôlant parfois la bizarrerie, luttent contre les angoisses et les chimères, se perfectionnent dans la quête du mal, de la perversion, de l’anormal, expérimentent avec les genres et techniques romanesques.

Dans son article, intitulé « Nonce Casanova : les Faces (désespérées) de l’Être » en hommage à la fresque casanovienne La Face de l’Être puis L’Histoire des Hommes, Marie-France de Palacio met en valeur différents visages de cet écrivain injustement oublié en réussissant à redonner à Casanova une position ferme parmi les meilleurs écrivains de la fin du siècle. Elle se penche plus précisément sur deux œuvres typiquement « décadentes », traduisant une réflexion métaphysique sur la mort, très marquée par l’imaginaire « fin-de-siècle » : L’Image des Ténèbres (1901) et Le Sanglot (1906). Qu’il s’agisse d’un drame féerique ou d’un journal décrivant la mort des amoureux, les deux œuvres représentent des méditations envoûtantes sur le Néant.

Aurélien Lorig présente le portrait de Georges Darien, un écrivain réfractaire de la Belle Époque influencé par l’idéologie anarchiste. Darien brise les images conventionnelles au tournant du XIXe siècle en réinvestissant dans ses romans un imaginaire décadent. L’esprit de décadence exploré dans les récits donne à voir au lecteur l’envers d’un décor où le spectacle bourgeois des faux-semblants laisse place à la désillusion, à la dérision, et à la démystification. Au-delà de ce désenchantement, l’œuvre romanesque de Darien dévoile la présence des topoï décadents à travers les lieux évoqués, les personnages mis en scène et les références mobilisées. Ces topoï valident un choix éthique de l’auteur qui consiste à dénoncer un système de valeurs incapable d’incarner l’idéal de liberté et d’individualisme revendiqué par Darien dans ses œuvres contestataires.

L’étude de Manon Raffard porte sur la vie et l’œuvre de Louis Didier (1875-1902), plus connu sous le pseudonyme de Luis d’Herdy. Grâce à sa poétique imitative, l’œuvre de cet écrivain mineur donne un aperçu de ce à quoi aurait pu ressembler un canon décadent si le mouvement ne résistait pas, dans son essence, à la canonisation. En examinant spécifiquement les trois romans d’Herdy – Monsieur Antinous et Madame Sapho (1899), L’Homme-Sirène (1899) et La Destinée (1900) –, ce travail explore certaines caractéristiques clés de sa production littéraire : l’auto-représentation fragmentée, les identités queer, les formes d’art multimodales, et la fonction créatrice de l’intertextualité. L’analyse d’aspects plus précis de l’œuvre romanesque d’Herdy – notamment la valorisation de l’écriture « artiste » et des sensations rares et délicates – permet de dessiner les contours d’une poétique de la Décadence à travers la production d’un de ses minores.

Fabrizio Impellizzeri analyse le pacte de collaboration qui liait Jean de Tinan et Willy (Henri Gauthier-Villars). Très bien rémunéré, cet accord se conjugue avec leur passion pour les plaisirs de certains cercles raffinés et surtout pour la chronique de la vie parisienne à la fin du siècle, une véritable source d’inspiration pour les aventures romantiques que Willy « soumet » au jeune écrivain « nègre ». Il lui présente deux projets de romans, suggère leurs plans, corrige quelques fragments, mais il ne réussit pas à effacer la plume de Tinan et sa capacité de donner vie à l’écho d’un monde double, autofictif et miroitant décrit dans Maîtresse d’Esthètes (1897) et Un Vilain Monsieur ! (1898). Willy offre à Tinan le courage, sinon l’audace, d’entamer la carrière de romancier – carrière arrêtée brusquement à vingt-quatre ans, mais que le parcours d’un « nègre » nous permet de mieux définir et apprécier.

La contribution de Yoann Chaumeil examine la façon dont, à une époque où Max Weber prévoit la sécularisation comme le destin inévitable de toutes les sociétés modernes, Léon Bloy se targue de rechercher le ciment social du nouvel ordre établi par l’homo sæcularis. Le religieux se manifeste à travers divers symboles qui comblent le vide laissé par un Dieu absent, phénomène sur lequel l’écrivain s’appuie pour remettre en cause l’idée même de modernité telle qu’elle pourrait être conçue par des idéologies contemporaines influencées par des notions de progrès et de rationalisme. L’autre côté de la sécularisation, en fait, est l’exacerbation inconsciente de la pensée magique. En tant que chasseur passionné, Bloy traque ce qu’il croit être les fausses monnaies utilisées à l’époque, qui prospèrent et sous-tendent un système de valeurs infernal, qu’il conteste fortement. Le présent article vise à analyser la manière dont l’écrivain déconstruit et détruit ces nouvelles idoles.

Federica D’Ascenzo montre, dans son article, combien les romanciers généralement considérés naturalistes alimentent l’imaginaire symboliste et décadent de la fin-de-siècle. Elle observe que le fantasme de la déconstruction, qui à ses débuts assimile la formule flaubertienne du « livre sur rien », hante de nombreux écrivains et constate qu’Henry Céard se rallie à la cause en 1881 avec Une belle journée qui pousse à l’extrême les principes du naturalisme, saluant la leçon de Flaubert et ouvrant la voie au monologue intérieur. Dans Terrains à vendre au bord de la mer (1906), l’écrivain déroute par la compilation bizarre des thèmes et par une structure qui, revêtant la forme d’une somme narrative, traduit à travers la fragmentation un monde insaisissable et déprimant. Tout en adoptant des procédés parfois complètement opposés – évoquons ne serait-ce que le fantasme de la dissolution par l’évidement versus le désir de l’œuvre totale –, les deux romans céardiens réalisent le motif de la déconstruction dans tous ses états en frayant le chemin au roman du XXe siècle.

L’étude de Marie-Bernard Bat examine les paradoxes et les gageures du projet esthétique d’Octave Mirbeau, visant à surmonter la crise de la représentation dans les arts. Elle note que les expérimentations du romancier au tournant des XIXe et XXe siècles, du Calvaire (1886) au roman-feuilleton Dans le ciel (1892-1893), s’inspirent du roman d’artiste fin-de-siècle. S’émancipant du naturalisme, il veut proposer un roman débarrassé du romanesque qui aurait évacué l’enchaînement logique de la diégèse et l’intégrité du personnage afin de proposer un roman d’idées pures et de sensations où il n’y aurait rien, sinon un point de vue. Après une longue crise de création, la satire et l’allégorie permettent à l’écrivain de lutter contre le nihilisme de l’esprit fin-de-siècle. La quête de Mirbeau s’inspire aussi bien du progrès technique, ce qu’on observe dans La 628-E8 (1907) où il érige en nouvelle muse la voiture, que du spectacle intemporel de la Nature.

La Maison Philibert (1904), probablement l’un des romans les plus connus de Jean Lorrain, est l’objet d’analyse de Noëlle Benhamou qui l’examine en allant au-delà du statut documentaire pour lequel il a été reconnu – le témoignage sur la vie quotidienne des bas-fonds de Paris autour de 1900. Effectivement, le romancier livre une sorte de reportage sur la pègre et les réseaux prostitutionnels en les décrivant avec une exactitude quasi sociologique. La puissance réside dans la confrontation du peuple, du bétail à plaisir avec la société aristocratique parisienne. Or, l’article dépasse cette première lecture référentielle pour dévoiler toute la richesse de ce roman hybride dont la structure englobe différents genres : reportage, chronique, galerie de portraits, roman picaresque ou écrit moraliste. Lorrain n’hésite pas à jouer avec différents registres de langue, afin de créer ainsi un style étonnant et dérouter le lecteur habitué à l’écriture artiste. L’insertion de références intertextuelles aussi bien explicites qu’implicites, ainsi que des chansons, des articles de journaux, des lettres, transforme le roman en patchwork intrigant.

Anita Staroń confronte les opinions masculines sur l’écriture féminine à la fin du XIXe siècle avec les appréciations que différents critiques ont réservées à Rachilde, avant de présenter les propres opinions de la romancière sur les femmes qui écrivent. Elle procède ensuite à l’analyse de femmes artistes dans quelques romans de Rachilde. S’il en résulte, à un premier niveau, que l’écrivaine elle-même semble plutôt épouser les modes de penser de ses collègues mâles, et juge les femmes incapables d’une production artistique d’une haute qualité, il appert, dans un second temps, qu’elle leur réserve, dans ses romans, un autre terrain de création. « Artistes de la vie », les héroïnes de Rachilde exercent leurs talents dans un domaine éphémère par excellence, celui de l’existence érigée en une œuvre d’art.

Alors que les œuvres poétiques de Renée Vivien suscitent des critiques élogieuses lors de leur publication, son roman Une femme m’apparut, publié d’abord en 1904, puis entièrement révisé en 1905, est largement négligé par les analystes. Ce roman constitue pourtant un éclairage intéressant sur la littérature fin-de-siècle, comme le démontre l’étude de Camille Islert. En premier lieu, le roman apparaît presque comme une collection exagérée de motifs décadents. Les deux images du miroir et du double sont omniprésentes, incarnées par le personnage androgyne San Giovanni. Tout dans le roman consiste à brouiller les formes et les limites, même sa structure, à la fois fictive et autobiographique, ponctuée de poèmes, de lettres et de micro-récits. À y regarder de plus près, cependant, il semble que Vivien marie tous ces constituants de l’esthétique fin-de-siècle pour les redéfinir. Son point de vue permet à la fois le réinvestissement et la parodie, l’adhésion et la critique.

La contribution de Julie Moucheron propose de relire le roman Aphrodite. Mœurs antiques (1896) de Pierre Louÿs, qui prétend fonder une nouvelle morale amoureuse. Dans le cadre dépaysant du roman antique, Louÿs exalte de façon provocante l’érotisme et la chair, contre l’idéalisme passionnel de la tradition. Cependant, l’analyse des procédés poétiques et narratologiques révèle les contradictions d’un tel vœu. Le principe érotique tourne court ; mis en texte, il prend des allures d’idéal « marmoréen », froid et figé. La femme aimée, corps et allégorie de la création poétique, est réduite à une statue. Car les mœurs antiques d’Aphrodite renvoient aux angoisses de l’homme et artiste, confronté aux évolutions de la condition féminine, ainsi qu’aux difficultés de repenser la création poétique dans un contexte décadent.

Warren Johnson s’intéresse à l’œuvre romanesque de Catulle Mendès et propose de lire l’obsession de l’idéal dans Zo’har (1886) à la lumière de la séduction dans La Première Maîtresse (1887). Tandis que ce dernier roman semble préconiser une moralité conventionnelle par l’avertissement contre la femme trompeuse et la séductrice qui corrompt, l’auteur avance la thèse que les doubles que forment la femme vampirique Honorine et sa sœur débauchée Henriette illustrent le fait que chez Mendès la séduction a du moins l’avantage d’éloigner la protagoniste d’un mal encore pire, la banalité de la vie bourgeoise ordinaire. Les deux romans suggèrent que l’ennui est le plus abominable des « monstres parisiens » et que l’illusion, ne serait-ce qu’en étant véhiculée par la corruption, est préférable à une existence dépourvue d’idéal. Tout en cultivant une distance ironique comme dans ses contes de fée, l’ancien parnassien Mendès conserve en même temps une volonté de croire à un idéal comme la seule échappatoire à la menace d’une existence banale.

L’étude d’Edyta Kociubińska tente d’analyser comment Joris-Karl Huysmans exploite la névrose dans la création du personnage de Jean Floressas des Esseintes, héros d’À rebours (1884). En effet, la maladie va servir de prétexte pour explorer le monde intérieur, la sphère des rêves, des désirs les plus profonds, pour expérimenter avec l’artifice sans porter le coup terrible au naturalisme, auquel Huysmans restera fidèle jusqu’à la fin de sa carrière littéraire. La névrose exige la réalisation d’inventions bizarres, elle rend des Esseintes prisonnier des désirs de plus en plus sophistiqués. Le héros tombe dans un piège, ou un cercle vicieux : à mesure que ses expériences deviennent de plus en plus extravagantes et exténuantes, il va perdre le contrôle qu’il semble posséder. Il n’arrive pas à dompter la maladie, bien qu’il tente de s’imposer comme son maître. Il doit se contenter d’accepter le statut d’un humble esclave qui dépend de ses humeurs, de sa grâce ou disgrâce.

La contribution de Jean de Palacio a trait au roman d’Hector Fleischmann, M. de Burghraeve, homme considérable (1906), qui peint le portrait d’un personnage anachronique, Pierre-Augustin de Burghraeve, le dernier dandy. Ce suprême lion de la génération de 1830, un peu égaré en 1880, incarne en même temps deux types : un héros du drame romantique et un homme marqué par cet esprit de décadence que l’auteur avait déjà célébré en vers dans deux recueils : Cantilènes sentimentales et Des Glaives pour la gloire. Le roman décrit la dernière pérégrination du héros qui quitte un instant sa petite ville morte – Terneuzen en Hollande, pour découvrir Paris fin-de-siècle. Nous observons la confrontation du monde ancien et de la modernité, ainsi que la révélation ultime de l’amour chez cet amateur fidèle de George Brummell qui semblait ne plus rien attendre de la vie, tout en l’accompagnant jusqu’à un dénouement saisissant.

Notre intention avait consisté à proposer le guide qui accompagnerait le lecteur dans la (re)découverte de l’univers fin-de-siècle, d’où cette variété d’approches, de champs d’investigation, qui crée une sorte de mosaïque reflétant le « myriadisme » qui caractérise la création littéraire de cette période. Nous espérons que les textes réunis dans le présent volume vont être une inspiration à poursuivre la réflexion et les recherches qui dévoileront d’autres secrets et mystères cachés dans les œuvres de l’époque.

Edyta Kociubińska

1

Hubert Juin, Dossier « La France fin de siècle », Magazine littéraire, n° 227, février 1986, p. 15.

2

Voir aussi du même auteur : Les Écrivains de l’Avant-Siècle, Paris, Seghers, 1972.

3

Michel Décaudin, « Symbolisme », La Grande Encyclopédie, t. 17, Larousse, 1976.

4

Catherine Lingua, Ces Anges du bizarre : regard sur une aventure esthétique de la Décadence, Paris, A. G. Nizet, 1995, p. 22.

5

Jean Pierrot, L’Imaginaire décadent (1880–1900), Paris, P.U.F., 1977, p. 19.

6

Uwe Dethloff, « L’esprit “fin-de-siècle” dans À rebours de Huysmans », dans Les Fins de siècle dans les littératures européennes : décadence, continuité, renouveau. Actes du Colloque International, Varsovie 12-14 mai 1994, Henryk Chudak (dir.), Warszawa, Wydawnictwa Uniwersytetu Warszawskiego, 1996, p. 120.

7

François Livi, J.-K. Huysmans. À rebours et l’esprit décadent, Paris, A. G. Nizet, 1991, p. 32. Voir aussi La littérature fin de siècle, une littérature décadente ? Actes du colloque publiés par la Société luxembourgeoise de la littérature générale et comparée, Luxembourg, 1990.

8

Michel Décaudin, « Définir la décadence », dans L’Esprit de décadence, t. I, Actes du colloque de Nantes (21-24 avril 1976), Paris, Librairie Minard, 1980, p. 6-7.

9

Quant aux rééditions des romans fin-de-siècle, elles sont d’abord réunies dans la collection « Bibliothèque décadente » (Paris, Séguier), ensuite dans la « Bibliothèque de la décadence » (Milan, Cisalpino Istituto Editoriale Universitario).

10

Romans fin-de-siècle 1890-1900. Textes établis, présentés et annotés par Guy Ducrey, Paris, Éditions Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1999, 1300 p. Le livre contient des romans de J. Bertheroy, J. Lorrain, Rachilde, L. Dumur, G. Eekhoud, C. Mauclair, J. de Tinan, C. Mendès.

11

Écrivains fin-de-siècle, Édition de Marie-Claire Bancquart, Paris, Éditions Gallimard, coll. « Folio Classique », 2010, 382 p. Le livre contient des fragments des romans de É. Bourges, O. Mirbeau, M. Golberg, L. Bloy, R. aîné, J. Péladan, H. Céard, C. Mendès, A. Villiers de l’Isle-Adam, Rachilde, J. Lorrain, G. Eekhoud, C. Farrère, J. Lombard, F. Poictevin, P. Louÿs, H. Rebell, J. de Tinan, R. de Gourmont, É. Dujardin, M. Schwob, M. Maeterlinck.

12

Séverine Jouve, Les Décadents. Bréviaire fin de siècle, Paris, Plon, 1989, p. 15-16.

Romanciers fin-de-siècle

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