Proclus, Eustrate de Nicée et leur réception aux XIIIe–XIVe siècles

In: Reading Proclus and the Book of Causes Volume 1
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Connu comme le Commentator par excellence de l’ Éthique à Nicomaque (EN), Eustrate, métropolite de Nicée, est fameux pour le néoplatonisme dont il imprègne son exégèse du texte d’ Aristote1. Il est cité par les médiévaux comme étant une auctoritas concernant plusieurs sujets ; dans cette étude nous traiterons des sujets plus spécifiquement proclusiens. Grâce aux travaux de Carlos Steel, Stephen Gersh et de Michele Trizio, nous savons qu’Eustrate a puisé à maintes reprises dans l’ œuvre de Proclus2. Trizio en particulier a montré que les mentions faites aux Platonici dans le commentaire d’ Eustrate au Ie et au VIe livre de l’ EN, dissimulent une référence à Proclus, le premier contractant une dette envers le second3. Deux sujets sont plus spécifiquement concernés : celui de l’ intellection, quand il touche notamment à la notion d’ intellectus possessus, et celui de la causalité4. L’ analyse offerte dans cette étude se concentre sur un aspect spécifique du domaine de la causalité, à savoir sur la théorie des trois états de l’ universel.

Cette théorie, d’ après la définition d’ Alain de Libera, constitue un « best-seller de la scolastique »5, avec une longue histoire qui « court de l’ Antiquité tardive à la fin du Moyen Age, tel un motif caché dans un tapis oriental »6. À partir de la moitié du XIIIe siècle, l’ histoire de la doctrine des trois états de l’ universel est marquée par une caractéristique qui provient clairement d’ Eustrate. En commentant la critique d’ Aristote à la théorie des idées de Platon (EN I,4, 1096a11–1097a14), Eustrate utilise la théorie des trois états de l’ universel, mais il en rapporte une version qui souligne la relation méréologique des parties au tout7. Cette version tout à fait caractéristique est élaborée en détails par Proclus dans les propositions 66–69 des Éléments de théologie. En particulier, comme l’ a montré Trizio, la distinction elle-même figure en toutes lettres dans la proposition 67 et elle constitue une réminiscence de la formulation de la même doctrine citée dans la Théologie platonicienne du Diadoque8.

Étant entendu que, selon la proposition 66 (omnia que sunt ad invicem aut tota sunt aut partes aut eadem aut altera9), les êtres, considérés les uns par rapport aux autres, sont soit des parties soit des touts, Proclus pose que « toute totalité est ou bien antérieure à ses parties, ou bien composée de parties, ou bien immanente à une partie ».

Comme l’ explique le commentaire de la proposition 67, le tout antérieur à ses parties est la forme (species) d’ une pluralité d’ êtres, préexistant (praeexistit) dans sa cause ; le tout composé de parties est la forme « prise dans l’ ensemble simultané de ses parties », à savoir le tout dans « sa subsistance propre » ; le tout immanent à la partie est la forme saisie « en chacune de ses parties » devenue elle-même tout « par la participation au tout qui fait d’ elle un tout partiel » – autrement dit : le tout participé.

Omnis totalitas aut ante partes est aut ex partibus aut in parte. Aut enim in causa uniuscuiusque species considerata, et totum illud ante partes dicimus quod in causa praeexistit ; aut in participantibus ipso partibus, et hoc dupliciter : aut enim in omnibus simul partibus, et est hoc ex partibus totum, quo et quaecumque pars est minor quam totum ; aut unicuique partium, ut ex parte facta totum secundum participationem, quod et facit partem esse totum partialiter. Secundum existentiam quidem igitur totum ex partibus, secundum causam autem, quod ante partes, secundum participationem autem, quod in parte. Et enim hoc secundum extremam demissionem totum, qua imitatur quod ex partibus totum, quando non quaecumque fit pars, sed toti potens assimilari, cuius partes tota sunt10.

C’ est cette tripartition qui, superposée à la théorie des trois états de l’ universel, aboutit à la curieuse division d’ Eustrate, où le concept abstrait d’ Aristote prend la place du tout participé selon Proclus. Et, surtout, le tout antérieur à ses parties est la Cause première de Proclus et le Bien-en-soi de Platon défendu par Eustrate :

Tripliciter enim aiunt dici totum : ante partes, ex partibus, in partibus. Ante partes quidem illas species, quoniam ante multa quae ad illas, simplicissimas existentes et immateriales, facta sunt unaquaeque illarum substitit. Ex partibus autem composita et in multa partita, sive homoiomera (id est similium partium), ut lapis in lapides, totum existens ad partes in quas divisibilis est, quarum unaquaeque et nomen et rationem totius recipit, sive anhomoiomera (id est dissimilium partium), ut homo in manus, pedes, caput. Nulla enim partium hominis similis est toti, ut neque nomen neque rationem totius recipiens. In partibus autem, ut intelligibilia, quae et de multis et posteriora generatione dicuntur11.

Eustrate associe directement le tout antérieur à ses parties (ante partes) aux formes transcendentes séparées, absolument simples et immatérielles, car elles subsistent avant la multiplicité des choses qui sont faites d’ après elles. Ensuite le commentateur parle du tout résultant des parties (ex partibus), à savoir des composés (composita), et de tout ce qui est divisé en parties (partita), soit dans le cas des homéomères, c’ est-à-dire « les choses composées de parties semblables, comme la pierre l’ est de morceaux de pierre, chaque partie en laquelle le tout se divise recevant et le nom et la définition du tout », soit dans le cas des anoméomères, c’ est-à-dire « les choses composées de parties dissemblables, comme l’ homme l’ est de mains, de pieds et d’ une tête, aucune partie de l’ homme n’ étant semblable au tout et ne recevant le nom et la définition du tout »12. Le tout qui se divise en parties (in parte), enfin, consiste dans les intelligibles qui sont dits de plusieurs et sont postérieurs selon la génération, à savoir les formes matérielles.

Cette théorie, à la différence d’ autres emprunts à Proclus, se distingue par un lexique caractéristique, qui révèle sans détours son origine proclusienne : par rapport à la doctrine des trois états de l’ universel, on parle de totum à la place de universale et de partes à la place de res. Cela nous permettra, dans le premier volet de l’ enquête, de suivre la fortune directe des emprunts faits à Proclus par Eustrate. L’ analyse de cette réception fournit en outre l’ occasion de confronter l’ exégèse proposée dans la première moitié du XIIIe siècle par les premiers commentateurs latins à l’ EN13 – qui lurent le premier livre, appelé Ethica nova, dans la version de Burgundio de Pise14 – et celle des commentateurs de la fin du XIIIe et du début du XIVe siècle, qui utilisèrent la traduction de Robert Grosseteste ainsi que le commentaire d’ Eustrate déjà mentionné15.

Le but de cette étude est d’ évaluer si, grâce à Eustrate, il s’ opère une rupture avec l’ exégèse précédente et, surtout, si le Nicéen a joué un rôle actif dans la transmission de la doctrine des Éléments de théologie de Proclus. En outre on se demandera si la réception de sa pensée a constitué un autre chemin, indépendant, de pénétration des doctrines proclusiennes et non simplement une source générique du néoplatonisme. Plus précisément, (1) nous nous proposons de vérifier si dans les années 1247–1268, dates respectives des traductions du commentaire d’ Eustrate et des Éléments de théologie16, quelques aspects de la doctrine de Proclus ont pénétré en Occident grâce à Eustrate. En deuxième lieu, (2) nous examinerons si ces emprunts à Proclus-Eustrate gardent l’ authenticité des doctrines originaires ou s’ ils se combinent avec les autres sources néoplatoniciennes majeures, à savoir le Liber de causis et les Noms divins de Denys. Enfin, (3) nous verrons si les médiévaux reconnaissent, après la traduction des Éléments de théologie, la matrice proclusienne des positions d’ Eustrate.

(1) Il me semble intéressant de mentionner l’ interprétation de la critique d’ Aristote à Platon (EN I,4) faite par l’ un des six commentaires de l’ Ethica nova, celui connu sous le nom de « Commentaire de Paris », bien qu’ il soit daté de 1235–1240, donc avant la traduction latine du commentaire d’ Eustrate17. Le maître ès arts a lu en chrétien la critique que fait Aristote du Bien-en-soi de Platon. Il semble se demander – comme l’ a dit de manière très efficace René-Antoine Gauthier – : « Comment Aristote peut-il affirmer que ceux qui ont dit que le Souverain Bien est un bien en soi et qu’ il est la cause de tous les autres biens se sont trompés ? N’ est-ce pas la pure vérité ? »18 Le commentateur ne voit que deux explications à la critique d’ Aristote :

Item obicitur supra hoc quod dicit quod illi errauerunt qui posuerunt aliquid quod est per se bonum et quod est causa aliorum, esse summum bonum. […]

Ad hoc est duplex respontio. Et est prima respontio talis. Ipsi ponebant bene in hoc quod ponebant illud esse summum bonum quod est aliorum causa per se, set errabant in hoc quod ponebant illud quod est per se causa omnium esse preter illa. Supponebant enim quod illud non est in omnibus, set preter res, et in hoc menciebantur, quia summum bonum, sicut prius dictum est19, partitur in partes quantum ad suam bonitatem, id est influit bonitatem suam in omnibus, et in quibusdam rebus est imago aud uestigium sue sufficiencie, in quibusdam autem aliis rebus est imago siue uestigium sue sapiencie, in quibusdam autem delectationis, et sic de aliis ; illud enim quod est in primo non potest esse in aliis rebus nisi sicut imago et uestigium. Et sic patet quod error est ponere aliquod summum bonum et ipsum non esse aliquo modo in aliis rebus20.

Selon la première position, Aristote vise ceux qui ont eu tort d’ exagérer la transcendance du Bien-en-soi, au point de le séparer totalement des choses, alors que le Souverain Bien répartit (influit) en toutes choses des images ou des vestiges de sa bonté. Selon un autre point de vue, les Platoniciens, s’ ils ont eu raison de dire que le Souverain Bien réside dans le Bien cause de tous les biens, ont eu tort de croire que nous sommes capables par nous-mêmes de nous unir à ce Souverain Bien.

Aliter potest dici quod uerum dicebant et non errabant in hoc quod dicebant illud bonum quod est per se causa omnium esse summum bonum, tamen errabant in hoc quod dicebant quod nos sumus principium sufficiens vniendi illud summum bonum nobis. Et sic fuit in illa opinione error21.

Dans ce passage, compte tenu du fait qu’ ailleurs le maître parisien définit le bonheur comme union à Dieu, Aristote aurait reproché à Platon d’ avoir nié la nécessité de la grâce, sans laquelle nous sommes incapables de nous unir à Dieu. Par conséquent, ce texte montre bien la démarche théologique du commentateur. À sa défense, il faut dire que, dans les manuscrits de l’ Ethica nova, le passage où Aristote reproche au Bien-en-soi des Platoniciens de ne pas être une chose que nous puissions faire est corrompu22. Toutefois la première explication du maître contient un terme – influit – qui nous renvoie immédiatement au Livre des causes, où le terme influxio signifie précisément l’ action productrice de la Cause Première, qui se répand elle-même sur les choses et demeure dans ses effets23.

Le commentateur ajoute à cette théorie néoplatonicienne la doctrine chrétienne des appropriations divines : le maître parisien situe la bonté, la sagesse et la puissance dans le Premier Principe (« in primo est bonitas, similiter in primo est sapiencia et potencia »), à savoir les trois attributs que, à la suite de Hugues de Saint-Victor et de Pierre Abélard, les théologiens attribuaient aux trois personnes de la Trinité24. La doctrine de l’ appropriation est encore utilisée par le maître quand il réfute l’ accusation d’ Aristote, selon laquelle le Bien-en-soi de Platon est univoque25. Toutes les choses sont bonnes non pas en raison du fait qu’ elles viennent d’ un bien unique, mais parce qu’ elles viennent de la volonté de Dieu26. De plus, en s’ appuyant sur une proposition forgée à partir des expressions du Pseudo-Denys, il ajoute que Bonum est diffusiuum sui esse, c’ est-à-dire que le Bien-en-soi se communique, car il appartient à l’ essence même du bien de se communiquer et, pour cette raison, il est équivoque dans le sens qu’ il est multiplicatiuum27.

En un mot, le maître ès arts parisien explique la position de Platon et la critique d’ Aristote à l’ aide des sources néoplatoniciennes dont il dispose – le Livres des causes et le Pseudo-Denys, connu grâce aux théologiens de son époque – en les mélangeant à la doctrine chrétienne.

Après 1250, c’ est-à-dire après la traduction de Robert Grosseteste de l’ EN en entier et des commentaires byzantins qui l’ accompagnent, l’ explication de EN I,4 et la défense de la doctrine platonicienne sera conduite à l’ aide de l’ exégèse d’ Eustrate. En effet, au moyen de la « théorie des touts et des parties », le Nicéen rejette la critique aristotélicienne selon laquelle Platon aurait considéré le Bien-en-soi comme étant un universel logique. Il dit qu’ « il y a trois sortes de touts : antérieur aux parties (ante partes), résultant des parties (ex partibus) et se divisant en parties (in partibus). Les touts antérieurs aux parties sont les espèces – à savoir les idées platoniciennes – qui existent absolument simples et immatérielles, car elles subsistent avant la multiplicité des choses qui sont faites d’ après elles »28. Grâce au concept de totum ante partes – qui, chez Proclus, est la Cause première – Eustrate démontre l’ existence des idées créatrices du monde en tant que pensées divines : il les appelle raisons divines enhypostatiques. Ainsi, il montre que Platon envisageait le Bien-en-soi comme un universel intellectuel ou théologique, à partir duquel dérivent les biens multiples ; on le lit clairement dans le passage suivant :

Universale autem melius forte perscrutari [EN 1096a11]. Nunc universale non ut in logicis speculationibus dicitur. Illic quidem enim quod de multis dicitur et posterius est generatione, hic autem quod ante multa velut praesubsistens eis et illis ad ipsum recipientibus subsistentiam. Ita enim qui circa Platonem dicebant, rationes quasdam inducentes enhypostatas (id est per se subsistentes) divinas intellectuales, ad quas dicebant omnia materialia esse et fieri, quas et species et ideas vocabant et tota et universalia, praesubsistentes quidem his quae in corporibus sunt speciebus, separatas autem ab his omnibus, in conditoris Dei mente existentes, altera quaedam secundum ipsas in materia figurantis29.

Eustrate défend, contre Aristote, l’ idée platonicienne du Bien-en-soi, premier principe universel et, en même temps, il explique comment les êtres peuvent participer de ce bien.

D’ autre part, il « pose clairement l’ équivalence entre tout in partibus et intelligible logique »30 en disant que les touts qui se divisent en parties « ce sont les intelligibles qui sont dits de plusieurs et sont postérieurs selon la génération » (in partibus autem, ut intelligibilia, quae et de multis et posteriora generatione dicuntur31).

Le commentaire d’ Eustrate a eu un grand succès dans la réception médiévale de l’ EN et, à un premier recensement tout à fait provisoire et non exhaustif, il semble qu’ également l’ exégèse de EN I,4 a eu une certaine fortune : elle est citée par Thomas d’York, Henri Bate de Malines, Walter Burley et Berthold de Moosburg. En plus de ces citations presque littérales de la théorie d’ Eustrate, on en trouve également des occurrences, sous une forme contaminée par d’ autres sources, notamment dans les deux commentaires à l’ EN d’ Albert le Grand.

Grâce à Robert Kilwardby, qui le cite dans le De ortu scientiarum32, écrit à Oxford autour de 1250, nous avons la preuve que le commentaire d’ Eustrate est connu en Angleterre immédiatement après la traduction de Grosseteste. De plus, ce commentaire joue un rôle important dans le Sapientiale écrit par le franciscain Thomas d’York entre 1247 et 1260. Eustrate est une source importante, comme l’ a remarqué Fiorella Retucci, et décisive y compris pour la doctrine des universaux33. La question méréologique est évoquée dans le troisième livre du Sapientiale dans le but de résoudre le désaccord entre Aristote et Platon.

“Plato igitur de principio omnium entium querens unum illud et ineffabile esse et bonum enuntiavit”, omnia prehabens et superhabens “in se ipso superintelligibiliter et supersubstantialiter”, […] omnia quecumque sunt producens “propter ipsius bonitatem non eligendo aut consiliando de factione” ; […] “principium omnium” ut “ex ipso” existentium finemque omnium “velut propter ipsum, omnium reexpansorum ad ipsum et desiderantium ipsum” secundum suam possibilitatem; et ideo posuit “ipsum esse primum bonum” et supersubstantiale “bonum quod omnia appetunt”. Hoc autem bonum posuit universale bonum non ut de multis predicabile, sicut universale dictum est in logica, sed ideo universale quia preexistens omnibus ab ipso et “ad ipsum recipientibus subsistentiam”. Similiter et “totum” dixit illud bonum non “ex partibus” vel “in partibus”, sed “ante partes”, hoc est ante ea que “velut in ratione partium ordinatarum et ad” ipsum relatarum. Ad ipsum enim ens et manens secundum se ipsum dixit omnia alia referri “ut ad suam totalitatem”34.

Thomas est du même avis qu’Eustrate : la doctrine qu’Aristote a attribué à Platon ne coïncide pas du tout avec la véritable théorie platonicienne. L’ universel de Platon n’ est pas un universel logique qui peut être prédiqué de plusieurs, mais c’ est le totum ante partes qui précontient35 tous les êtres et qui est le principe producteur de toute la réalité. Cet universel est le Bien-en-soi qui est exemplar ou idée du bien. Thomas met en évidence qu’Aristote avait lui aussi postulé, au début de l’ EN, l’ existence d’ un bien ultime désiré par tous les êtres ; par conséquence, il est simplement en contradiction avec lui-même quand, dans ce passage, il nie l’ existence du bien ultime.

Thomas d’York cite très fidèlement la théorie d’ Eustrate, de telle façon qu’ il transmet – sans en être conscient – la terminologie de Proclus des trois états du totum. Cette particularité n’ échappera pas à Berthold de Moosburg qui, comme l’ a démontré Retucci, puise de longs extraits dans le Sapientiale36. Berthold adopte notamment les appellations universale praedicationis et universale separationis, forgées par Thomas.

Dans les mêmes années, à Cologne, le commentaire d’ Eustrate représente la clé de voûte de l’ interprétation de l’ EN d’ Albert le Grand. Dans le Super Ethica, son premier commentaire, datant de 1250–1252, les leçons V et VI du premier livre sont entièrement dédiées à l’ exégèse de la critique qu’Aristote adresse à la théorie platonicienne des idées. Poussé par le souci de reconstruire la pensée authentique de Platon, Albert est frappé par la défense des positions platoniciennes entreprise par Eustrate et, en même temps, par sa critique d’ Aristote qui aurait imposé à Platon une doctrine fausse – l’ univocité de l’ être.

Chez Albert, on assiste à la fusion de deux problématiques distinctes : celle des universaux, selon le schéma général d’ Ammonius transmis par Avicenne, et celle des « touts », selon le schéma proclusien transmis par Eustrate :

Solutio : Dicendum secundum Commentatorem, quod hoc falso imponit Aristoteles Platoni. Distinguit enim Plato triplex universale : quoddam, quod est ante rem praehabens rem, et hoc est principium formale faciens illam naturam. Et haec erit idea illius naturae, quae est in primo motore, quia sicut omnes formae sunt in potentia in prima materia, ita omnes sunt in actu in primo motore. Et ab illis formis veniunt, quae sunt in materia, sicut omne quod est in potentia, trahitur in actum ab eo quod est in actu. Quoddam aliud est universale, quod est in re, et hoc est natura illa participata, secundum quod est actu distributa in multis vel distribuibilis. Tertium est universale, quod est post rem, et hoc est, quod anima abstrahit a re. Et de tali probat Aristoteles in VII Metaphysicae, quod est accidens quantum ad esse, scilicet abstractionis, quod habet37.

Le premier schéma est illustré par Alain de Libera dans La querelle des universaux38 : à partir des commentateurs grecs de l’ antiquité tardive (Ammonius et Jean Philopon), la doctrine des universaux passe en Occident grâce à Avicenne, qui distingue entre universaux in multiplicitate (universel physique), postquam fuerint in multiplicitatem (universel logique) et ante multiplicitatem (universel intellectuel)39.

Albert ajoute à ce schéma celui des « touts et des parties », d’ origine proclusienne et repris par Eustrate. La tripartition de l’ universel devient ainsi : ante rem, in re, post rem40. Ramenée à l’ essentiel, la modification qu’Albert impose au dispositif triadique des universaux consiste à insérer un second niveau d’ universaux ante rem entre le niveau suprême, celui de la Cause première, et l’ universel in re. On le voit dans sa description de l’ universel ante rem : celui-ci précontient et possède d’ avance (praehabet) la chose ou la nature dont il est le principe formel et producteur. L’ universale ante rem est donc l’ idée dans la mens divina et la nature qu’ il produit est un effet de l’ idée. Cette nature, comme l’ a bien montré Iacopo Costa, est la nature indifférente d’ Avicenne, indifférente à l’ Un et à la multiplicité, à l’ universel et au particulier41. Son insertion dans le schéma permet de garder l’ immutabilité du principe et en même temps de dire que les biens participent de l’ idée du bien. Les choses et les concepts ne participent pas de l’ idée, mais bien de ses effets ; l’ idée est par soi, tandis que la nature est analogue : de ces biens, on abstrait un concept univoque, l’ universel post rem ou logique, car ces biens participent de la même nature.

Le texte cité montre qu’Albert emprunte à Eustrate non seulement la théorie « des touts et des parties », mais aussi la notion de « précontenance » (ante rem praehabens rem) du Bien qui, dans un autre passage, est défini comme « principe unique de tous les êtres précontenant tout »42. En même temps, Albert semble emprunter aussi aux Noms divins du Ps.-Denys la doctrine des partecipationes per se reprise ensuite par Thomas d’ Aquin dans son commentaire à l’ EN43. En effet, il est indéniable, comme Costa l’ a remarqué, que la réception latine d’ Eustrate s’ est mélangée à la pensée dionysienne, vu que le commentaire même d’ Eustrate montre une certaine dépendance lexicale des Noms divins44.

Le fait qu’Albert soit débiteur d’ Eustrate et de sa doctrine des « touts », et qu’ il s’ en serve pour « replatoniser » Aristote, comme le dit de Libera45, apparaît clairement dans ce passage :

Et dicendum, quod non omnia appetunt bonum unum subiecto, sed unum exemplariter, quia Commentator distinguit triplex universale : quoddam cum re, quod est forma rei, et quoddam post rem, quod est abstractum a re, et quoddam ante rem. Et hoc, non est praedicabile de rebus, sed id in quo est primo natura aliqua, et ab illo descendit exemplariter in omnibus quae imitantur illud in natura illa secundum suam proportionem, quia prima est causa omnium eorum quae sunt post, sicut dicit Philosophus in II Metaphysicae, ut ignis causa caloris omnibus calidis. Sic dicitur, quod bonum descendit exemplariter in omnia bona, et sic omnia bona sunt, desiderantia bonum unum exemplariter, non tamen unum ratione neque speciei neque generis, quia bonitas non accipitur secundum unam rationem in omnibus propter diversam proportionem ipsorum ad bonitatem46.

Albert discute le début de l’ EN I, 1, 1094a1 – où on lit : ideo bene enuntiaverunt bonum, quod omnia appetunt – au moyen de la question : « Toutes choses peuvent-elles désirer un seul et même Bien ? ». À la place de soutenir, comme on l’ attendrait d’ un aristotélicien, une homonymie pure et simple, chaque chose recherchant son propre bien, il adopte le point de vue d’ Eustrate. Les choses ne cherchent pas un même bien selon le sujet (subiecto), mais quelque chose relevant de l’ exemplaire (exemplariter). « Ce qui autorise cette distinction entre unité subjective et unité exemplaire, c’ est la tripartition – ici clairement attribuée à Eustrate, appelé Commentator – entre les trois universaux »47. Pour Albert, il était évident d’ insérer ici Eustrate, car l’ expression bonum quod omnia appetunt a un aspect clairement concordataire ; mais il ne pouvait pas savoir que les termes utilisés par Eustrate (« si tous les êtres tendent au bien, il est nécessaire que le bien soit au-delà des êtres »48) sont les termes empruntés à la proposition 8 des Éléments de théologie de Proclus :

Omnia qualitercumque participantia bono precedit quod prime bonum et quod nichil est aliud quam bonum.

Si enim omnia entia bonum appetunt, palam quia quod prime bonum ultra entia est. Si enim est idem alicui entium, aut idem est ens et bonum, et hoc ens non adhuc utique erit appetens bonum, per se bonum existens ; quod enim appetit aliquid indigens est eo quod appetit et alterum ab appetibili ; aut hoc quidem aliud, hoc autem aliud, et hoc quidem participabit ente, hoc autem erit participatum in hoc, bonum. Est ergo aliquod bonum, in aliquo participantium existens et quod participans appetit solum, sed non quod simpliciter bonum et quod omnia entia appetunt. Hoc quidem enim commune omnium entium est appetibile ; quod autem in aliquo fit, illius solum est participantis49.

Au moyen de cette proposition 8 de l’ Elementatio theologica, Proclus a critiqué la doctrine d’ Aristote en utilisant les mots d’ Aristote (si enim omnia entia bonum appetunt, palam quia quod prime bonum ultra entia est), comme le souligne Trizio50.

Nous avons donc trouvé un autre passage clairement proclusien chez Eustrate. Un passage qui permet d’ insérer dans le cadre de l’ homonymie la discussion sur le bien séparé et son rapport avec le bonheur, un aspect qui intéressera surtout les commentateurs de l’ EN de la fin du XIIIe siècle.

En conclusion, Albert dans le Super Ethica partage le point de vue d’ Eustrate : « Aristote n’ a rien compris à Platon, car il a confondu logique et théologie »51, mais il réécrit la doctrine à l’ aide d’ Avicenne. Dans le deuxième commentaire, Ethica (1262–1263), Albert revient à une position aristotélicienne : il partage le point de vue d’ Aristote et il critique le platonisme ! La source principale est Eustrate, mais il l’ utilise de façon très différente : il reprend la doctrine du triplex universale d’ Eustrate, qu’ il expose de façon plus fidèle, sans contamination avicennienne, comme le montre le fait que la nature coïncide ici avec l’ universale in re et non pas avec quelque chose de précédent et d’ indifférencié.

Quia autem Plato dicit in praedicta positione, quod principium universorum est universale, intellige quod triplex est universale. Unum quidem ante rem, et unum in re et unum post rem. Illud quod est ante rem, est unum quidem in se principium et causa formalis rei, ex quo multa formantur. Illud autem quod est in re, natura rei est, sicut forma natura rei dicitur : sed ab alia est natura, et ab alia universale. Natura enim rei per hoc quod est rei quidditas est et essentia : universale autem per hoc quod ponitur essentialis similitudo subjectorum. Post rem autem universale est abstractionis. Illud enim non est universale nisi abstractione : non abstrahitur autem nisi rebus existentibus a quibus abstrahitur. Hoc autem universale, universale dicitur per relationem ad multos : et ideo istud universale a Philosopho accidens dicitur : ab accidentali enim relatione naturae simplici accidit quod in multis sit. Relatio autem haec est sine differentia sui potentiae existendi in multis : accidit enim rei quod sit in multis. Et de hoc universali dicitur in primo De anima, quod universale est, aut nihil est, aut posterius est52.

Nous n’ examinons pas l’ exégèse d’ Albert dans le détail, nous nous limitons à souligner, comme l’ a fait très clairement Costa, que dans l’ Ethica la doctrine du triplex universale est décrite selon une forme plus fidèle à Eustrate car la contamination avec des éléments avicenniens a disparu53. En outre on peut remarquer que, d’ un commentaire à l’ autre, l’ approche d’ Albert change radicalement54 et, en cela, Eustrate joue un rôle important : dans le Super Ethica, le Nicéen sert à justifier la doctrine des idées de Platon ; dans l’ Ethica, il sert à reconstruire une doctrine fallacieuse et acceptable seulement en partie.

En conclusion, grâce à Eustrate, la « théorie des touts et des parties » a pénétré en Occident avant la traduction des Éléments de théologie. Le mérite en revient à Albert le Grand et surtout à Thomas d’York pour la fidélité à la littera.

(2) En ce qui concerne le deuxième but de notre enquête, à savoir établir si les emprunts faits à Proclus-Eustrate conservent l’ authenticité des doctrines originaires ou alors si elles se contaminent avec d’ autres sources néoplatoniciennes. En partie on a déjà répondu : chez Thomas d’York, la pensée d’ Eustrate est citée de façon littérale ; chez Albert, elle se mélange avec des données d’ Avicenne et de Denys.

L’ exégèse formulée par Albert dans le Super Ethica influence l’ interprétation de Thomas d’ Aquin, non pas celle de la Sententia libri Ethicorum, mais bien celle du Commentaire aux Noms divins, où Thomas, comme Albert, fait coïncider la nature indifférente d’ Avicenne avec la participation-en-soi du pseudo-Denys55. Dans son commentaire à EN I,4, Thomas ne cite ni le nom d’ Eustrate, ni la doctrine des trois états de l’ universel56, il refuse avec Aristote la doctrine des idées et il reprend à son compte deux axes de la position d’ Aristote : le bien n’ est pas univoque ; le bien humain (le bonheur) doit être possédé et réalisé (possessum et operatum) par l’ homme. Son but est d’ expliquer qu’Aristote ne voulait pas nier l’ existence de Dieu et que Dieu est le summum bonum57. Pour Thomas, l’ accusation d’ Eustrate, selon laquelle Aristote tombe dans une contradiction quand il nie le bien-en-soi, est sans fondement, étant donné qu’ au début de l’ EN, il affirme que toutes les choses désirent le bien (exactement comme le dit la proposition 8 de l’ Elementatio theologica de Proclus). Tous les êtres tendent au bien suprême, mais cela ne signifie pas qu’ entre le bien suprême et les biens finis il y ait identité formelle, à savoir univocité.

Comme Iacopo Costa l’ a montré, la doctrine de Thomas d’ Aquin, notamment celle de la Summa theologiae, influence les commentaires à l’ EN de la fin du XIIIe siècle, qui ont des caractéristiques communes car ils dépendent tous d’ un seul et même archétype perdu58. Autrefois qualifiés d’ « averroïstes », définition qui est devenue désormais presque anachronique, R.A. Gauthier les a définis comme des « plagiaires sans personnalité », en raison de leur dépendance à l’ égard des doctrines d’ Albert et de Thomas59. En commentant EN I,4, ces maîtres ès arts, parmi lesquelles on compte Raoul le Breton et Pierre d’ Auvergne60, ne prennent en considération ni la critique de la théorie des idées faite par Aristote ni la défense d’ Eustrate, exactement comme Thomas d’ Aquin. On peut trouver seulement quelques renvois sporadiques à Eustrate, quand les maîtres se demandent si toutes les choses tendent au souverain bien et discutent du bien séparé – un faible écho du deuxième thème proclusien remontant à la proposition 8 des Éléments de théologie.

Les commentaires à l’ EN de la première moitié du XIVe siècle montrent, dans leur exégèse de EN I,4, non seulement le même désintérêt pour la théorie d’ Eustrate mais aussi plusieurs éléments en commun avec les commentaires précédents et donc, en dernière analyse, avec Thomas d’ Aquin61. Seul Walter Burley cite, et de façon littérale, la théorie des touts et des parties.

Quarto est intelligendum, secundum Eustratium, quod totum dicitur tripliciter, scilicet ante partes, ex partibus et in partibus. Ante partes, sicut species et idee, que tota dicuntur (et add. P) universalia in conditoris mente existentes. Ex partibus, ut composita et in multis partita sive omoiomera (sive omoiomera V ; sive homogenea sive etherogenea P). In partibus autem, ut universalia (intelligibilia P), que de multis dicuntur et posteriora generatione dicuntur, quia intellectus abstrahit tale totum a suis singularibus. Et de tali toto dicit Aristoteles quod nihil est (prius add. P) vel posterius est62.

Costa a souligné la tendance de Burley à citer des longs extraits de ses sources63, dont l’ une est justement Eustrate, mais en même temps sa tendance à suivre la pensée de Thomas en créant une évidente contradiction, étant donné l’ orthodoxie aristotélicienne du dominicain.

En résumé, à l’ exception d’ Albert le Grand, chez les commentateurs de l’ EN, la défense d’ Eustrate n’ a aucun succès et même plus : elle n’ est même pas discutée. Seul Raoul le Breton raconte, pour disculper Platon, que selon Eustrate, Aristote avait imposé une doctrine fausse à Platon64. Et seul Albert l’ utilise comme pivot de son interprétation, mais au prix de plusieurs contaminations arabes et dionysiennes. On en déduit donc que dans un cadre aristotélicien les critiques d’ Eustrate faite au Stagirite ne trouvent pas leur place.

(3) Le dernier but que nous nous sommes fixé consiste à chercher si les médiévaux ont découvert la matrice proclusienne des positions d’ Eustrate après la traduction des Éléments de théologie.

Les deux auteurs qui citent des longs extraits d’ Eustrate et de Proclus sont Henri Bate de Malines et Berthold de Moosburg. Le but de l’ encyclopédie Speculum divinorum (daté 1281–1303) d’ Henri est l’ accord entre Platon et Aristote65. La doctrine des idées représente le cœur autour duquel Henri axe son interprétation des Éléments de théologie, cités presque en entier. En particulier, il y a un chapitre entièrement dédié à l’ exégèse de EN I,4 d’ Eustrate, ce qui témoigne du fait que, comme le mentionne le titre, l’ intention de Platon n’ a pas vraiment été réfutée par Aristote :

cap. 21 : Quod secundum Eustratium commentatorem non realiter intentio Platonis reprehenditur ab Aristotele de bono ideali seu idei 1° Ethicorum.

Ita enim qui circa Platonem, inquit, dicebant rationes quasdam per se subsistens divinas intellectuales, ad quas dicebant omnia materialia esse et fieri, quas et species et ideas vocabant et tota et universalia, praesubsistentes quidem his quae in corporibus sunt speciebus separatas autem, inquit, ab his omnibus, in conditoris dei mente existentes, altera vero quaedam secundum ipsas in materia figuratas. Universalia enim haec, inquit, et tota dicebantur, quoniam unumquodque illorum unum ens habet multa ex illo et secundum illud facta in corpore et materialia, ad quae illud universale et totum dicebatur. Triplex enim aiunt esse totum, inquit, ante partes videlicet, in partibus et ex partibus. Ante partes quidem illas species ; ex partibus autem composita partium similium ut lapis vel dissimilium ut homo ; in partibus vero ut intelligibilia quae et de multis et posteriora generatione sunt. Posteriora quidem generatione, inquit, quia singularia unius speciei vel unius generis anima speculans prius subsistentia in corporibus, in ipsis consequenter speculatam rationem secundum abstractionem a materia in se ipsa subsistere faciens, superfert hanc proprie sibi ipsi est rationabiliter et scientialiter etc.66.

Dans ce contexte, il n’ y a pas de références à Proclus, tandis qu’ au chapitre 13, concernant les universaux, Henri cite la proposition 67 de Proclus et les passages de la Métaphysique d’ Aristote, dans le but de montrer l’ accord entre les deux auteurs en ce qui concerne cette doctrine.

Comme le relève Loris Sturlese, le rôle joué par Proclus chez Berthold de Moosburg est tout à fait différent67. En effet, le commentaire des Éléments de théologie rassemble toutes les sources néoplatoniciennes, afin de servir de support à la pensée de Proclus en vue de construire une somme de la tradition néoplatonicienne qui puisse être opposée à la tradition aristotélicienne. Dans ce contexte, Berthold rappelle très volontiers les reproches et les corrections de la pensée d’ Aristote proposés par Eustrate. Le dominicain a sans doute saisi les similitudes entre la « tripartition des touts » d’ Eustrate et celle de Proclus, et pour cette raison il insère la théorie du commentateur byzantin dans le commentaire de la proposition 67.

“Tripliciter enim aiunt dici totum : ante partes, ex partibus et in partibus. Ante partes quidem illas species, quoniam ante multa, quae ad illas simplicissimas existentes et immateriales facta sunt unaquaque illarum subsistit. Ex partibus autem composita et in multa partita”. Et infra : “In partibus autem ubi intelligibilia, quae et de multis et posteriora generatione dicuntur”.

[…]

Ex quibus evidenter apparet, quod utriusque totalitas seu universalitas multum differt.

Primo in eo, quod ista, scilicet theologica universalitas seu totalitas, accipitur secundum rationem subsistendi ratam in natura etiam circumscripto omni cognitivo abstrahente. Logica vero consistit secundum rationem cognoscendi, per virtutem videlicet abstractivam, inquantum intellectus est agens universalitatem in rebus, quas abstrahit ab hic et nunc, et sic talis universalitas est res solum consistens in conceptione.

Ex hoc sequitur secunda differentia, quod illa universalitas consistit in separatione, quae est opus naturae, logica vero in abstractione, quae est opus intellectus vel rationis68.

La défense de la théorie des idées par Eustrate a pour but d’ expliquer les différents types d’ universaux et de marquer la différence qui sépare les conceptions aristotéliciennes et néoplatoniciennes de l’ universel. Universel « logique » abstrait ou universel de prédication, celui d’ Aristote ; universel « théologique » séparé ou universel de production, celui de Platon, de Proclus et de toute la tradition néoplatonicienne69. Tout compte fait, il s’ agit de deux manières opposées de lire la totalitas et ses manifestations.

Les assez nombreuses citations d’ Eustrate dans l’ Expositio concernent le plus souvent la distinction binaire de l’ universel. Toutefois Berthold aime aussi rappeler, en utilisant les termes d’ Eustrate, qu’Aristote s’ est contredit en niant l’ existence du Bien-en-soi alors qu’ il venait d’ affirmer que toutes les choses tendent au Bien. Quel meilleur contexte pour le rappeler que celui de la proposition 8 des Éléments de théologie, qui avait inspiré Eustrate quand il affirme Si enim omnia illud appetunt, super omnia ex necessitate est70? Ainsi Berthold, à travers le reproche d’ Eustrate, peut renforcer la thèse essentielle de toute la pensée proclusienne : le Bien est super entia, au-delà de l’ être auquel, selon le dominicain, Aristote avait limité sa philosophie71.

En conclusion, dans les limites de cette enquête très restreinte et qui nécessite d’ autres approfondissements, nous pouvons affirmer qu’Eustrate a sans doute contribué à véhiculer la pensée de Proclus, soit à un moment où ce dernier ne circulait pas encore, comme l’ atteste le Sapientiale de Thomas d’York, soit bien plus tard, quand les Éléments faisaient l’ objet de commentaires, en contribuant à les interpréter, comme le démontre Berthold de Moosburg. Cette transmission s’ est toutefois vérifiée dans un contexte « prédisposé » à la recevoir, c’ est-à-dire chez des représentants de la pensée néoplatonicienne. Par conséquent, cette transmission se configure comme une appréciation des critiques qu’Eustrate oppose à Aristote et prend à rebours sa défense de la doctrine des idées de Platon. Dans un cadre aristotélicien, tel que celui des commentaires de l’ EN, la « théorie des touts et des parties » ne trouve pas de place. Seule une personnalité comme Albert le Grand, soucieuse de comprendre ses sources, surtout celles teintées de néoplatonisme, ne pouvait se soustraire à la confrontation avec l’ exégèse d’ Eustrate, quitte à changer complètement d’ avis. Aussi appréciée ou déniée qu’ elle soit, l’ interprétation d’ Eustrate introduit sans doute un niveau de compréhension et de connaissance du texte bien plus grand que celui de ses devanciers.

1Cf. Trizio 2016.
2Cf. Steel 2002 ; Gersh 2014 ; Trizio 2009a.
3Cf. Trizio 2011.
4Cf. Trizio 2009b.
5Libera 1992, p. 97.
6Libera 1996, p. 103 ; Erismann 2011.
7Pour l’ étude de la réponse d’ Eustrate à la critique aristotélicienne du Bien idéale, cf. Giocarinis 1964 et Trizio 2016, p. 122–142.
8Cf. Trizio 2009a, p. 108; Trizio 2016, p. 88–90.
9Proclus, Elementatio theologica, prop. 66, p. 35, l. 12–13.
10Proclus, Elementatio theologica, prop. 67, p. 36, l. 1–12.
11Eustrate de Nicée, Enarratio in primum Aristotelis Moralium ad Nicomachum, I, 4, p. 69, l. 4–p. 70, l. 14.
12Pour la traduction française du passage d’ Eustrate, cf. Libera 1996, p. 255. Ce passage du commentaire concernant les composés des parties homogènes ou non a été étudié par de Libera, qui a signalé une possible dépendance d’ Eustrate envers Alexandre d’ Aphrodise, cf. Libera 1999, p. 260–261. En réalité – comme l’ affirme Trizio 2016, p. 139 – ce que de Libera attribue à Alexandre était à l’ époque d’ Eustrate un lieu commun retrouvable dans plusieurs textes philosophiques de l’ Antiquité tardive, cf. Ammonius, In Porphyrii Isagogen sive quinque voces, p. 83, l. 1–23 ; Simplicius, In Aristotelis Physicorum libros commentaria, p. 82, l. 27–34 et passim et Philophonus, In Aristotelis Physicorum libros commentaria, p. 25, l. 2–4, p. 202, l. 24–p. 203, l. 1 et passim.
13Les premiers commentaires sont au nombre de six : le Commenatire de Paris (voir note 17), le Commentaire d’ Avranches sur l’ Ethica vetus (ms. Avranches, Bibliothèque municipale 232, f. 90r–123r), le Commentaire du Ps.-Peckham sur la nova et la vetus (le texte complet : mss. Firenze, Biblioteca nazionale, Conventi soppressi G4 853, f.1ra–77va ; Oxford, Bodleian Library, lat. misc. c. 71, f. 2ra–52rb ; fragments : mss. Praha, Národní knihovna III F 10, f. 12ra–23va ; Avranches, Bibliothèque municipale 232, f. 123r–125v), le Commentaire de Robert Kilwardby sur la nova et la vetus (texte complet : ms. Cambridge, Peterhouse 206, f. 285ra–307vb, fragment : ms. Praha, Národní knihovna III F 10, f. 1ra–11vb), le Commentaire de Naples (édité par Tracey 2006) et un fragment sur le début de l’ Ethica vetus II,1–3 (ms. Paris, Bibliothèque nationale de France lat. 3572, f. 186ra–187vb). Cf. Wieland 1981.
14Cf. Bossier 1997, p. 81–116, a démontré que le traducteur est Burgundio de Pise et a établi que la traduction a été achevée « en 1150 ou avant ». Pour le rôle joué par les traductions de Burgundio, cf. Saccenti 2016.
15Sur la famille de commentaires produits à la Faculté ès arts à la fin du XIIIe–début XIVe siècle, cf. Costa 2012, p. 71–114 ; Costa 2008 ; Anonymi Artium Magistri Quaestiones super librum Ethicorum Aristotelis (Paris, BnF, lat. 14698), éd. Iacopo Costa, Brepols, Turnhout 2010.
16La datation du commentaire d’ Eustrate au Ie et VIe livre de l’ EN est la même de la traduction de Grosseteste de l’ EN en entier, cf. Mercken 1990, p. 407–443.
17Le Commentaire de Paris est divisé en quatre tronçons, transmis dans deux manuscrits : Paris, Bibliothèque nationale de France lat. 3804A, f. 140ra–143va ; f. 152ra–159vb, f. 241ra–247vb et Paris, Bibliothèque nationale de France lat. 3572, f. 226ra–235ra. Pour l’ édition critique de la Lectura in Ethicam nouam, cf. Gauthier 1975, p. 71–141 ; nous préparons l’ édition de la partie du commentaire sur l’ ethica vetus, pour l’ édition du prologue, cf. Zavattero 2010.
18Gauthier 1975, p. 79.
19Anonymi Magistri Artium Lectura in Ethicam nouam, p. 104,8–11 : summum bonum est delectabile et sufficiens et sapiens et potens etc. ; vnde bonitas primi partitur per huiusmodi partes et in quibusdam rebus influit istam bonitatem que est sufficiencia, in quibusdam istam bonitatem que est potencia, etc.
20Anonymi Magistri Artium Lectura in Ethicam nouam, p. 106, l. 25–p. 107, l. 5.
21Anonymi Magistri Artium Lectura in Ethicam nouam, p. 107, l. 6–10.
22Cf. Gauthier 1974, p. LVIIICX.
23cf. Liber de causis, prop. 19 (20), p. 89, l. 7–p. 90, l. 24 : Prima enim bonitas influit bonitates super res omnes influxione una ; verumtamen unaquaeque rerum recipit ex illa influxione secundum modum suae virtutis et sui esse. Et bonitas prima non influit bonitates super res omnes nisi per modum unum […] Et diversificantur bonitates et dona ex concursu recipientis Quod est quia recipientia bonitates non recipiunt aequaliter, immo quaedam eorum recipiunt plus quam quaedam, hoc quidem est propter magnitudinem suae largitatis.
24Cf. Poirel 2002, p. 261–420 a revendiqué pour Hugues la paternité de la triade qu’on attribuait auparavant à Abélard. Les thèses de Poirel sont discutées par Perkams 2004 ; Allegro 2010, p. 103–147 et 214–231.
25Anonymi Magistri Artium Lectura in Ethicam nouam, p. 120, l. 5–7 : Plato et sui sequaces ponebant bonum habere unam ideam, et sic secundum Platonicos omne bonum habet unam ideam ; et notandum quod habere unam ideam idem est quod esse uniuocum.
26Anonymi Magistri Artium Lectura in Ethicam nouam, p. 121, l. 22–p. 122, l. 9 : non dicuntur omnia bona quia sunt ab uno bono, set dicuntur esse bona quia sunt a uoluntate primi. Quia enim Deus voluit, ideo omnia sunt bona. […] Vnde dicendum est quod non debuisset facere hoc argumentum : quia sunt a bonitate primi omnia sunt bona, ergo omnia sapiencia ab ipsius sapiencia ; sed debuisset facere hoc argumentum : quia sunt a uoluntate primi, sunt uoluntaria, ergo a sapiencia sapiencia et a potencia potencia. […] Vnde prius est potencia et postea sapiencia et postea bonitas.
27Anonymi Magistri Artium Lectura in Ethicam nouam, p. 140, l. 16–18 : sine dubio bonum est unum proportione, quia diffinitio boni talis est : Bonum est diffusiuum sui esse in aliud aud multiplicatiuum. Cet adage, forgé à partir d’ expressions du Ps.-Denys (chez qui toutefois il ne se trouve pas à la lettre), se trouve en cette forme chez Philippe le Chancelier, Summa de bono, vol. I, p. 6, 20 : Bonum est multiplicativum aut diffusivum esse.
28On utilise la traduction de ce passage dans Libera 1996, p. 255. Cf. supra, n. 12.
29Eustrate de Nicée, Enarratio in primum Aristotelis Moralium ad Nicomachum, I, 4, p. 69, l. 85–95. Pour l’ explication de ce passage, cf. Trizio 2016, p. 125–128 ; sur l’ identification des universaux de Platon aux pensées sussistant dans la mens divine, cf. Giocarinis 1964, p. 172, n. 30. À propos de l’ origine des universaux comme logoi dans l’ esprit divin, cf. Sorabji 1990, p. 144–147.
30Libera 1996, p. 255.
31Cf. le texte cité à la note 11.
32Kilwardby l’ appelle « commentator super I Ethicae », cf. Robert Kilwardby, De ortu scientiarum, p. 135, l. 9–15, 17–23 ; p. 136, l. 2–6 ; p. 143, l. 11–20 ; p. 144, l. 15–16 ; p. 144, l. 20–p. 145, l. 1.
33Retucci 2013 ; Retucci 2018, en particulier 64–72.
34Thomae Eboracensis (= Thomas d’York), Sapientiale, III, 32, p. 100–101.
35Cf. Libera 1992, notamment p. 107–108 : la notion de « précontenance », qui ne figure ni chez Platon ni chez Aristote, se trouve chez Albert le Grand, lequel la « trouve aussi chez Denys (c’ est le προέχειν des Noms divins) mais dont il lit la même figuration platonicienne dans l’ analyse eustratienne du Bien comme ‘principe unique de tous les êtres’, ‘possédant tout être de façon éminente’ – superhabens ‘surpossédant tout’ – et praehabens : ‘précontenant tout’ – ‘en lui-même de façon surintellectuelle (superintelligibiliter) et suressentielle (supersubstantialiter)’. Cf. Eustrate de Nicée, Enarratio in primum Aristotelis Moralium ad Nicomachum, I, 4, p. 68,69–71 : Omne autem ens ipsius enuntiavit ut superexistentis quidem et superhabentis, omnia autem praehabentis in se ipso superintelligibiliter et supersubstantialiter. Cf. aussi Pagnoni-Sturlese 1980 et Libera 1984, qui souligne la matrice dionysienne de la doctrine de la précontenance.
36Cf. Retucci 2008.
37Albert le Grand, Super Ethica, I, lectio V, p. 25, l. 1–17. Ce texte est commenté par de Libera 1992, p. 105.
38Cf. Libera 1996, p. 256 ; Libera 1992, p. 97.
39Cf. Avicenne, Logica, f. 12 ra-va : Usus fuit, ut, cum haec quinque distinguerentur, diceretur secundum uno respectu sunt naturalia et alio respectu logicalia et alio intellectualia, et fortassis etiam diceretur, quod uno respectu sunt absque multiplicitate et alio cum multiplicitate. […] Sed quia omnium quae sunt comparatio ad deum et ad angelos est, sicut comparatio artificialium, quae sunt apud nos, ad animam artificem, ideo id quod est in sapientia creatoris et angelorum et de veritate cogniti et comprehensi ex rebus naturalibus, habet esse ante multitudinem ; quidquid autem intelligitur de eis, est aliqua intentio ; et deinde acquiritur esse eis, quod est in multiplicitate, et cum sunt in multiplicitate, non sunt unum ullo modo, in sensibilibus enim forinsecus non est aliquid commune nisi tantum discretio et dispositio ; deinde iterum habentur intelligentiae apud nos, postquam fuerint in multiplicitate. Hoc autem, quod sunt ante multiplicitatem […] noster tractatus non sufficit ad hoc, quia ad alium tractatum sapientiae pertinet. Pour une analyse de ces textes, cf. Libera 1981, p. 55–74.
40Cf. Libera 1992, p. 105–109. Dans sa présentation de l’ universel ante rem, Albert insère deux thèses : l’ une d’ Averroès, à savoir l’ adage selon lequel « les formes sont en acte dans le Premier moteur » (Cf. Auctoritates Aristotelis, I, 283, p. 139, l. 87–88 : Quicquid est in materia prima potentia passiva, in primo motore est potentia activa) ; et l’ autre d’ Aristote, l’ adage selon lequel « tout ce qui est en puissance est mené à l’ acte par ce qui est en acte » (Aristote, Metaphysica IX, 8, 1049b24–25).
41Cf. Costa 2006, en particulier p. 167–169. Sur le même sujet de l’ homonymie chez les commentateurs du XIVe siècle, cf. Costa 2012.
42Cf. Albert le Grand, Ethica X, I, 5, 12, 23, p. 72 : oportet nos positionem Platonis exponere. Ad hoc autem sex notanda sunt, quorum primum est, quod Plato posuit unum et universale principium, quod est omnia praehabens, sine consilio et deliberatione faciens per seipsum, et quod illud est agens et forma et finis universorum.
43Costa 2006, p. 188–189 : dans le commentaire aux Noms divins, Albert identifie la nature indifférente d’ Avicenne avec la participatio per se du corpus areopagiticum. Thomas d’ Aquin, selon Costa (p. 190), apprend cette doctrine d’ Albert et il l’ utilise (explicitement dans son commentaire aux Noms divins, implicitement dans le Quodlibet VIII) contre la théorie platonicienne des idées ; cf. infra, n. 53.
44Cf. Costa 2006, p. 163, n. 21, pour cette raison, selon Costa, l’ étude de Giocarinis (cf. note 7) « non rende giustizia del ruolo giocato dal trattato sui Nomi divini nell’esegesi di Eustrazio », tandis que la dépendance lexicale entre le commentaire d’ Eustrate et le corpus areopagiticum est révélé sans détour par la traduction de Robert Grosseteste, qui fut traducteur des deux ouvrages.
45Cf. Libera 1992, p. 108.
46Albert le Grand, Super Ethica, I, q. 2, p. 7,25–41.
47Libera 1992, p. 109.
48Cf. Eustrate de Nicée, Enarratio in primum Aristotelis Moralium ad Nicomachum, I,7, p. 77, l. 10–17 : Et ipse autem Aristoteles quibus in principio huius libri laudat enuntiantes bonum esse quod omnia appetunt velut bene enuntiantes manifestus est primum et universalissimum confitens bonum per hoc quod dicit bonum et quod omnia appetunt. Dictio enim haec scilicet bonum ab eis qui circa Platonem de primo et universali ponebatur et hoc ipsum dicere quod omnia appetunt universalissimum ostendit et primum. Si enim omnia illud appetunt, super omnia ex necessitate est.
49Proclus, Elementatio theologica, prop. 8, p. 7, l. 1–12.
50Cf. Trizio 2011, p. 22 ; Trizio 2015, p. 122.
51Libera 1992, p. 105 : il continue « ‘Il lui a fait dire’ (imposuit) que l’ universel en tant que nature participée était un et univoque et non pas un selon l’ analogie (per prius et posterius) ».
52Albert le Grand, Ethica, p. 72b–73a.
53Cf. Costa 2006, p. 177 ; pour l’ interprétation de EN I,4 offerte dans le deuxième commentaire, qui est une paraphrase de l’ EN, cf. Ibidem, p. 176–180.
54Cf. Costa 2006, p. 177. Albert critique Platon parce qu’ il n’ a pas utilisé la doctrine de l’ inchoatio formae, doctrine que le maître dominicain avait employé dans le Super Ethica, mais contre Aristote, tandis qu’ ici elle est utilisée contre Platon.
55Cf. supra n. 42.
56Cf. Costa 2006, p. 180 : « del tutto assenti sono […] il vocabolario e la struttura concettuale di provenienza neoplatonica di cui Alberto si era valso tanto nel sostenere quanto nell’avversare posizioni ‘platoniche’ » sont absentes ; dans la Sententia libri Ethicorum Thomas semble « il più radicale fra tutti gli aristotelici ».
57Cf. Costa 2006, p. 181 ; Thomas d’ Aquin, Sententia libri Ethicorum, p. 22, 87–96 : considerandum est quod Aristotiles non intendit improbare opinionem Platonis quantum ad hoc quod ponebat unum bonum separatum a quo omnia bona, nam et ipse Aristotiles in XII Metaphysice ponit quoddam bonum separatum a toto universo, ad quod totum universum ordinatur sicut exercitus ad bonum ducis ; improbat autem opinionem Platonis quantum ad hoc quod ponebat illud bonum separatum esse quandam ideam communem omnium bonorum.
58Cf. note 15 et les études citées. Cf. Gauthier 1947/8.
59Gauthier 1947/8, p. 203.
60Raoul le Breton, Questiones in Ethicam ; Pierre d’ Auvergne, Quaestiones supra librum Ethicorum, p. 1–110.
61Cf. Costa 2012. Dans la réception de l’ EN du XIVe siècle, l’ influence de deux commentaires d’ Albert le Grand s’ est éteinte, tandis que la doctrine thomasienne est encore présente, mais limitée aux commentaires de Raoul le Breton et de Guy Terrena. Pour un aperçu sur les commentaires à l’ EN du XIVe siècle, qui sont très peu étudiés, cf. Costa 2012b.
62Walter Burley, In Ethicam Nicomacheam, I, tr. 2, cap. 3 (daté 1333–1341).
63Cf. Costa 2013.
64Raoul le Breton, Questiones in Ethicam, p. 220, l. 56–63 : Et si Plato ita sensit sicut Aristoteles sibi imposuit, male posuit, scilicet quod illud bonum separatum esset eiusdem rationis cum istis inferioribus. Tamen Eustratius dicit quod Plato non intellexit sicut Aristoteles sibi imposuit, immo Plato intellexit quod esset unum bonum separatum et ydeale in quo consistunt ydee, idest perfectiones omnium entium, a quo omnia deriuata sunt, sicut est prima causa ; et Eustratius multum reprehendit Aristotelem eo quod istud Platoni imposuit, cum Plato sic non intellexit sicut Aristoteles sibi imposuit. Et hec sufficiant quantum ad primam questionem.
65Henri Bate, Speculum divinorum et quorundam naturalium, Parts XIXII.
66Henri Bate, Speculum divinorum et quorundam naturalium, p. 68.
67Cf. Sturlese 1984 ; Sturlese 1987.
68Berthold von Moosburg, Expositio super Elementationem theologicam Procli, Propositiones 66–107, prop. 67, p. 10, l. 72–p. 11, l. 100. Cf. Berthold von Moosburg, Expositio super Elementationem theologicam Procli, Propositiones 1–13, prop. 1, p. 74, l. 98–102 : Ibi enim, quanto aliquid est universalius, tanto est activius, quia hic est universalitas separationis, illic vero praedicationis. Et ideo, sicut universale logicum, cum sit potentiale, distinguitur per actum, ita e converso universale theologicum, cum sit actus vel actuale, distinguitur per potentiam.
69Cf. Libera 1984, en particulier p. 365–369.
70Berthold von Moosburg, Expositio super Elementationem theologicam Procli, Propositiones 1–13, Prop. 8, p. 164, l. 264–272 : Huic alludit Eustratius super I Ethicorum cap. 7 sic dicens : “Plato unum et ineffabile et bonum communem omnium causam dixit et super entia omnia unum ordinavit causam quidem omnium illud dicens, nihil autem omnium. Propter hoc et super ens et non ens, non ut ab ente deficiens, sed ut enti omni suprapositum”. Et infra conferens ipsum ad bona participantia dicit : “Illud autem superexpanditur supersimplex et nihil aliud quam bonum est. Propter hoc et unum principaliter et primo, ut non cum alio speculatum”.
71Cf. Zavattero 2005, p. 51–67.

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