« Le Kivu, c’est notre Alsace-Lorraine, monsieur ! » : Femmes d’origine congolaise dans l’espace public belge et contraintes de la dénonciation en situation postcoloniale

in African Diaspora

Résumé

A partir d’une situation d’interpellation parlementaire mettant en scène une tribune de femmes d’origine congolaise dénonçant la situation de guerre et de violence sévissant à l’Est du Congo, cet article se penche sur la présence croissante de femmes d’origine congolaise dans l’espace public belge. Tout d’abord, l’article met en relation l’histoire de l’évolution des rapports sociaux de sexe au Congo et la socialisation politique de certaines femmes d’origine congolaise dans l’espace public belge à travers notamment le développement d’un tissu associatif congolais particulièrement féminisé. Ensuite, le cadre dans lequel la dénonciation faite par les femmes prend place est analysé par le biais d’un outillage théorique innovant, articulant des concepts de la sociologie pragmatique (Boltanski et al. 1984; Boltanski et al. 2007) et de la théorie des mouvements sociaux (Snow et al. 1986). L’analyse montre que les rapports postcoloniaux belges peuvent donner lieu, dans l’espace public, à des situations d’interaction paradoxales où l’histoire coloniale, alors qu’elle sous-tend l’ensemble des échanges, doit être gardée sous silence sous peine de grever la légitimité et la cohérence de la prise de parole en public. Cette stratégie d’évitement du cadre postcolonial permet aux femmes de faire entendre leurs voix.

Abstract

Résumé

A partir d’une situation d’interpellation parlementaire mettant en scène une tribune de femmes d’origine congolaise dénonçant la situation de guerre et de violence sévissant à l’Est du Congo, cet article se penche sur la présence croissante de femmes d’origine congolaise dans l’espace public belge. Tout d’abord, l’article met en relation l’histoire de l’évolution des rapports sociaux de sexe au Congo et la socialisation politique de certaines femmes d’origine congolaise dans l’espace public belge à travers notamment le développement d’un tissu associatif congolais particulièrement féminisé. Ensuite, le cadre dans lequel la dénonciation faite par les femmes prend place est analysé par le biais d’un outillage théorique innovant, articulant des concepts de la sociologie pragmatique (Boltanski et al. 1984; Boltanski et al. 2007) et de la théorie des mouvements sociaux (Snow et al. 1986). L’analyse montre que les rapports postcoloniaux belges peuvent donner lieu, dans l’espace public, à des situations d’interaction paradoxales où l’histoire coloniale, alors qu’elle sous-tend l’ensemble des échanges, doit être gardée sous silence sous peine de grever la légitimité et la cohérence de la prise de parole en public. Cette stratégie d’évitement du cadre postcolonial permet aux femmes de faire entendre leurs voix.

Introduction

En 2008, avec la reprise de la guerre dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC), les cas de violences sexuelles contre les femmes se sont multipliés1. De nombreuses femmes d’origine congolaise vivant en Belgique se sont alors regroupées afin de dénoncer cette « guerre dans la guerre »2. Depuis lors, la mobilisation n’a eu de cesse de se déployer à travers l’émergence de nouvelles structures associatives : le Collectif des femmes congolaises pour la paix et la justice, dont nous analyserons une action de plaidoyer, FIREFEC (Forum Inter-Régional des Femmes Congolaises pour le développement international) ou encore la plate-forme Tous ensemble pour la cause des femmes congolaises.

Le présent article entend apporter un éclairage sur la présence de ces femmes d’origine congolaise dans l’espace public belge – entendu ici au sens d’espace de la Polity belge3 –, sur les formes de plaidoyer qu’elles y déploient concernant leur pays d’origine et enfin, sur la place du fait colonial dans leur argumentaire public. Pour ce faire, nous croisons plusieurs recherches, historiographiques et ethnographiques, en mobilisant, d’une part, les recherches historiques effectuées par l’association Mémoires Vives Congo Afrique, dont Césarine Bolya est l’animatrice culturelle et d’autre part, un matériau ethnographique récolté entre 2008 et 2013 par Marie Godin et Nicole Grégoire, majoritairement issu de l’observation des mobilisations féminines congolaises à Bruxelles.

Notre contribution s’inscrit dans la lignée d’une série de récents travaux belges qui entendent placer la question postcoloniale au cœur de leur problématique4. Cette approche qui conduit à penser la présence de la population congolaise en Belgique, en interrogeant les liens entre l’histoire coloniale et les rapports sociaux contemporains, reste marginale dans l’espace académique belge. Ceci est d’autant plus le cas que la population congolaise a longtemps occupé un statut minoritaire dans le champ des études migratoires et que les enjeux de mémoire autour du passé colonial n’ont pas fait l’objet d’un débat public en Belgique (Gillet 2007; Demart 2013). Objet de controverses localisées, sporadiquement médiatisées, ils opposent souvent ceux qui entendent mettre en avant les « aspects positifs de la colonisation » à ceux qui souhaitent voir reconnaître la violence fondatrice de l’entreprise coloniale et le fait que les descendants des colonisés ne peuvent être considérés comme des « étrangers » dans l’ancienne métropole5.

Dans cet article, la question postcoloniale ne sera pas posée à partir d’un cadre théorique issu des postcolonial studies mais articulera les outils développés par la sociologie pragmatique, en tant que sociologie de la critique (Boltanski et al. 1984; Boltanski et al. 2007) avec un autre corpus théorique, celui de la littérature sur les mouvements sociaux s’inspirant de la sociologie des cadres de l’expérience d’Erving Goffman (Goffman 1974; Snow et al. 1986). Sans renoncer à l’ambition portée par les postcolonial studies de développer une sociologie et une histoire critique des rapports entre anciennes métropoles et anciens territoires coloniaux (Mbembe 2006), nous proposons d’interroger, au travers de l’analyse d’une situation d’interaction, l’état de la critique postcoloniale en Belgique. Cette boîte à outils théorique innovante permet, en effet, de montrer que les rapports postcoloniaux belges peuvent donner lieu, dans l’espace public, à des situations d’interaction paradoxales où l’histoire coloniale, alors qu’elle sous-tend l’ensemble des échanges, doit être gardée sous silence sous peine de grever la légitimité et la cohérence de la prise de parole en public.

Le champ des mobilisations orientées vers le pays d’origine est loin d’être homogène au sein de la diaspora congolaise. Depuis le début des années 2000, le mouvement des Combattants, opposé au pouvoir en place à Kinshasa, occupe une visibilité grandissante au sein de l’espace public, agrégeant d’autres mobilisations (voir Bodeux et Demart dans le présent numéro; Garbin et Godin 2013). Si la majorité est le fait d’hommes, les femmes sont loin d’être en reste. Tout aussi politisées, elles s’expriment cependant, comme nous allons le voir, à partir d’autres sphères publiques. Notre article est divisé en trois parties. D’abord, nous nous intéresserons à l’évolution des rapports sociaux de sexe au Congo, afin de mettre en lumière des éléments qui, déjà dans le pays d’origine, ont ouvert à la voie à la socialisation politique de certaines femmes d’origine congolaise. Ensuite, nous nous pencherons sur l’histoire de l’immigration féminine congolaise et sur le développement de l’engagement associatif des femmes. Cette analyse genrée permettra de mieux comprendre les profils-types de ces femmes engagées. Enfin, nous analyserons une situation d’interpellation parlementaire mettant en présence les responsables du Collectif des femmes congolaises pour la paix et la justice et des représentants politiques belges. Dans la lignée épistémologique avancée par la sociologie pragmatique, qui consiste à « prendre au sérieux (. . .) les capacités critiques des acteurs » (Boltanski et Claverie 2007: 411), nous développerons donc dans cette partie une sociologie de la critique (plutôt qu’une sociologie critique) postcoloniale, interrogeant la place du postcolonial dans les mobilisations congolaises contemporaines en Belgique.

1. Colonisation, rapports sociaux de sexe et résistances féminines

En termes de participation à la vie publique, les femmes ont été les grandes perdantes de la colonisation belge (1885-1960). Le projet colonial d’exploitation des richesses impose en effet un ordre où l’homme est d’abord une main d’œuvre que l’on forme aux besoins de la société, tandis que la femme est renvoyée à la sphère privée. Eclaté en fonction des besoins du nouvel ordre social, le rôle féminin donne à voir quatre grandes figures qui se dessinent selon l’environnement (ville/campagne) et le statut (célibataire/mariée) : l’agricultrice rurale et l’employée citadine, l’épouse et la célibataire, communément traitée de femme « libre ». Ces deux types de statut antagonistes marqueront des rapports de rivalité, de méfiance et de condescendance entre les femmes, et fragiliseront sans pour autant empêcher, leurs regroupements militants ultérieurs (Bolya 2007).

Cependant, l’évolution des rapports sociaux de sexe au Congo donne à voir, à partir des années 1940, des transformations socio-politiques qui ont offert aux femmes un accès à l’enseignement et leur ont ouvert la voie à une certaine socialisation politique (Comhaire-Sylvain 1968: 10-63). Sous le régime colonial, les femmes congolaises prennent progressivement conscience de leur statut inférieur et s’engagent donc sur la voie de l’émancipation. Dès les années 1940-1950, elles saisissent les opportunités d’alphabétisation et de formation aux activités familiales et sociales ouvertes aux citadines pour se rassembler. Alors que la période coloniale voit émerger une « classe d’hommes congolais éduqués (appelés « évolués ») » (Shapiro 2003: 283-84), il faudra attendre la fin de la colonisation pour voir se développer une scolarisation féminine qui ne se limite pas à l’apprentissage de la bonne tenue du ménage (Yates 1982: 133-41). Parallèlement, une quête d’émancipation naît au sein d’associations féminines, au départ confessionnelles puis de plus en plus laïques, d’entraide ou de loisirs : les « miziki », sortes de « sociétés d’élégance ». Si ces « sociétés » semblent anodines, en réalité, elles permettent aux femmes de se créer des espaces de pouvoir et de liberté qui échappent aux institutions coloniales, aux clans et aux hommes. A l’indépendance, les sociétés d’élégance se transforment en un mouvement politique pour l’émancipation, nettement féminin, qui regroupe plusieurs associations : Association générale des femmes du Congo, Femmes de l’Alliance des Bakongo, Union des Femmes Africaines – Congo (UFAC)6. Ces regroupements s’engagent dans diverses formes de dénonciation publique, notamment contre la vision négative de la femme libre et contre un droit de vote exclusivement masculin (Comhaire-Sylvain 1968: 323).

Malgré son devenir dictatorial, la période mobutiste consacre une série d’acquis que les femmes vont exploiter : le droit de vote, la nomination de la première femme ministre et des premières femmes bourgmestres et l’émergence d’espaces de concertation sur le genre. La révision du Code de la famille, par exemple, qui dure dix ans (1976-1986), s’opère notamment sous la houlette du Secrétariat général de la condition féminine mis sur pied en 1975, et constitue un moment intense de discussion sur le statut de la femme. Lors de la Conférence Nationale Souveraine (1990-92), les femmes, tant mobutistes qu’opposées au régime, sont présentes non seulement dans la commission qui leur est consacrée, mais dans toutes les autres. Sur le plan légal, la femme célibataire est l’égale de l’homme, tandis que sous la pression de l’Eglise catholique, la femme mariée reste sous la tutelle juridique de son mari. Sur le plan de l’instruction, on observe une avancée formidable des filles, qui font leur entrée à l’université et s’intègrent dans presque tous les corps de métiers auparavant réservés aux hommes (journalisme, police, armée, mais aussi chauffeur de taxi ou pompiste, par exemple). Les femmes seront également représentées à tous les niveaux du parti unique et, durant les 32 ans de mobutisme, prendront part à de nombreux débats publics.

Si la perte de confiance progressive de la population dans la classe politique congolaise signera le déclin des élites féminines mobutistes et des militances qu’elles avaient incarnées, ces dernières ont marqué leur époque et leur descendance, dont une large partie est venue étudier en Belgique et s’y est parfois établie durablement. Les hommes, puis les femmes ayant eu accès à l’instruction pendant et après la période coloniale, ont en effet eu à cœur de voir leurs enfants – y compris leurs filles – se former intellectuellement. Aujourd’hui, il ne viendrait en effet pas à l’idée d’un Congolais d’affirmer qu’il n’est pas nécessaire pour sa fille d’aller à l’école. Au contraire, l’attachement à l’instruction est tel qu’une jeune fille s’entendra souvent dire : « Ton diplôme, c’est ton mari ! ». Dans les années 1950 déjà, certaines familles d’ « évolués », mécontentes de la qualité de l’enseignement donné à leurs filles, envoyaient ces dernières à Brazzaville, au Congo français, connu pour dispenser un meilleur enseignement : « Elles y apprendraient au moins le français » (Yates 1982: 141). Plus tard, pour la bourgeoisie congolaise qui émerge au lendemain de l’indépendance, la scolarisation des enfants dans l’ancienne métropole constituera un signe de distinction sociale. Avec la démocratisation de l’enseignement sous le régime mobutiste, de plus en plus de femmes issues de milieux plus humbles accèdent à leur tour à l’instruction et, partant, aux bourses d’études permettant d’étudier à l’étranger. Les femmes d’origine congolaise qui prennent aujourd’hui la parole dans l’espace public belge sont, pour beaucoup, les héritières de ces évolutions féminines qui ont vu le jour à la veille et à la suite de l’indépendance congolaise.

2. Migrations féminines vers la Belgique et développements militants

L’indépendance congolaise signe l’intensification de flux migratoires estudiantins vers la Belgique. Si, au départ, ceux-ci sont surtout masculins du fait du retard accusé par les filles dans l’accès à l’enseignement, ils se féminisent progressivement. Parallèlement, des femmes congolaises arrivent par regroupement familial pour rejoindre un mari étudiant (Kagné 2008: 24). Elles formeront également une part importante des demandes d’asiles lorsque celles-ci commencent à constituer, dans les années 1980, une voie d’accès centrale vers le territoire belge7. Les clivages féminins dessinés par la société coloniale et post-coloniale congolaise se prolongent et se traduisent en Belgique autour de divers critères de distinction, notamment celui du niveau d’instruction : il y a les « intellectuelles », celles qui « ont étudié » et les autres, qui ont rejoint un mari étudiant ou un Belge épousé au Congo, sans avoir elles-mêmes été au-delà de l’enseignement primaire ou secondaire. Sans surprise, ce sont surtout les premières que l’on verra progressivement émerger dans l’espace public belge. Les données ethnographiques dont nous disposons montrent que plusieurs d’entre elles sont les descendantes des femmes instruites qui ont participé, au travers de la vie associative, à l’émancipation des femmes congolaises à partir des années 1940.

La socialisation politique de ces femmes, qui s’est opérée au sein même de la famille, se prolonge au travers des différents « cercles » qui entourent la vie estudiantine. Pour d’autres, la socialisation commence au sein de ces cercles estudiantins, espaces de formation et d’action politiques, au Congo comme en Belgique. C’est le cas de l’UGEC, Union Générale des Etudiants Congolais, association transnationale avant la lettre, fondée en 1961 au Congo et regroupant des élites en formation dans le jeune Etat indépendant, mais aussi en Belgique, en France et aux Etats-Unis, et amenée à jouer un rôle prépondérant dans la définition de la politique mobutiste (Ndaywel è Nziem 1998: 648-50). Les décennies qui suivent l’indépendance voient également se développer, sous la houlette d’(anciens) étudiants et d’exilés politiques, divers groupements politiques d’opposition au régime politique congolais, devenu zaïrois en 1971 (Kagné 2001: 234). S’ils sont majoritairement masculins, ces cercles de réflexion et d’actions politiques orientées vers le pays d’origine seront aussi fréquentés par des femmes lettrées.

Parallèlement, des regroupements féminins s’opèrent autour de pratiques d’entraide concernant la situation dans le pays d’accueil (Kagné 2008: 24-25). L’organisation Lisanga ya ba Mama zaïroises na BelgiqueAssociation des mamans zaïroises de Belgique est ainsi fondée en 1985 pour combler le manque de « moments de rencontre entre les mamans ». Les années 1990 voient progressivement émerger un champ associatif « africain » formel dans l’espace associatif belge. A l’image d’autres organisations « ethniques », les statuts d’asbl – associations sans but lucratif – congolaises se multiplient au Moniteur Belge, journal officiel de Belgique. A côté de leur orientation souvent genrée et dans la lignée du champ associatif africain en général, les associations féminines congolaises ont fréquemment un double objet: d’une part, « l’intégration » des personnes d’origine congolaise, voire, plus largement, africaine ou étrangère en Belgique, et, d’autre part, « le développement » du pays d’origine.

Outre le développement d’un secteur associatif congolais, largement féminisé, c’est l’intégration par plusieurs migrantes d’origine congolaise d’espaces associatifs et militants féminin(st)es belges qui consolidera leur capacité d’action, à la faveur d’un dispositif politico-institutionnel promouvant les droits des femmes et l’égalité entre les hommes et les femmes. Situé dans la commune bruxelloise de Saint-Josse, le Centre Amazone rassemble ainsi une série d’associations féminin(st)es belges qui se sont ouvertes aux femmes d’origine immigrée, congolaise notamment.

La visibilité des femmes issues du monde associatif s’est également traduite au cours de la dernière décennie par un investissement de l’espace politique belge. La plus haute fonction politique occupée par une personnalité d’origine congolaise, est celle de secrétaire d’Etat à laquelle Gisèle Mandaïla a été nommée en 2004. Aux niveaux régional et local, plusieurs figures féminines d’origine congolaise occupent ou ont occupé des postes de sénatrice, de conseillère communale ou d’échevine (adjoint au bourgmestre). On observe donc une émergence progressive des femmes d’origine congolaise sur la scène publique belge, une évolution qui ouvre la voie vers le statut d’interlocutrices légitimes dans les débats où elles souhaitent intervenir.

3. Vie associative et militantisme – une étude de cas

L’agency de ces femmes sur la scène publique belge, on l’a dit, sera illustrée à partir d’une situation de dénonciation significative en ce qu’elle met en jeu ce qu’Anna Triandafillydou nomme un « capital transculturel », à savoir, « l’usage stratégique de savoirs, savoir-faire et réseaux acquis par les migrants au travers de connexions avec leurs cultures d’origine, qui sont activés dans leur nouvelle place de résidence » (Triandafillydou 2009: 102, notre traduction). Le capital transculturel implique que la qualité de migrant soit transformée de position désavantageuse dans la société d’accueil – l’étranger, l’autre, celui qui n’appartient pas à la communauté nationale – en qualité positive – celui qui, parce qu’il vient d’ailleurs mais est bien « intégré » « ici », présente l’avantage de maîtriser différents idiomes linguistiques et culturels et de disposer de réseaux sociaux, à la fois dans le pays d’accueil et dans celui d’origine. C’est précisément ce capital transculturel qui permet aux militantes d’origine congolaise de se faire entendre et reconnaître comme interlocutrices légitimes dans l’espace politique belge.

Depuis 1997, sous le régime de Laurent-Désiré puis de Joseph Kabila, le Congo vit dans une situation d’instabilité et de guerre permanentes impliquant ses pays voisins, en particulier le Rwanda (Jackson 2001). Cet état de violence endémique fait des femmes des victimes de première ligne. Les rapports alarmants émanant d’organisations internationales se succèdent8 et, en Belgique, les discussions parlementaires sur les mesures d’intervention se multiplient également9. La recrudescence en 2008 de luttes armées dans les deux Kivu est allée de pair avec celle des exactions commises sur la population civile et, plus spécifiquement, avec la multiplication des viols en série ciblant la gent féminine. Plusieurs groupes de femmes d’origine congolaise ont alors vu le jour afin de prendre part au débat public sur la question. C’est dans ce contexte, que le Collectif des femmes congolaises pour la paix et la justice (ci-après le Collectif ) a pu obtenir une tribune au Parlement fédéral le 9 décembre 2008, afin d’interpeller les députés de la Commission des relations extérieures et de leur demander, entre autres, de plaider au niveau européen pour l’envoi en RDC de troupes suppléantes à celles de la MONUC – Mission des Nations-Unies au Congo – jugées défaillantes10.

Cette intervention a pu voir le jour grâce à l’ancrage social multiple des femmes du Collectif et aux liens de nature diverse (professionnels, d’affinité politique ou amicaux) qu’elles entretiennent avec plusieurs acteurs et actrices du champ de la Polity belge. Le Collectif constitue, selon ses propres dires, « un mouvement citoyen, une association de fait créée par les femmes congolaises issues des associations, de la société civile et aussi de partis politiques [belges] »11. En réalité, les « carrières » de ces femmes oscillent régulièrement entre différentes formes d’associationnisme (plutôt orienté vers des pratiques d’entraide, ou plutôt orienté vers le militantisme politique, par exemple) et d’engagement partisan. Ces trajectoires donnent à voir la pluralité des sphères sociales dans lesquelles elles s’inscrivent, et forment « l’espace de la cause des femmes » congolaises12. A travers leur plaidoyer, ces femmes tentent d’élargir le cercle d’acteurs politiques adhérant à leur cadre d’interprétation de la situation prévalant à l’est de la RDC. Dès lors, le Collectif « s’invite dans le débat dans le but de sensibiliser, de conscientiser et de plaider la cause particulière des femmes congolaises »13.

C’est sur leur efficacité argumentaire que nous souhaitons à présent nous pencher, en examinant cette interpellation parlementaire. L’interpellation a d’abord pris la forme d’une dénonciation s’inscrivant dans le cadre d’une cause largement reconnue, celle des femmes victimes de viols utilisés comme arme de guerre (Nahoum-Grappe 2006), avant de donner lieu à une controverse sur la répartition des richesses et sur les frontières entre le Congo et son voisin rwandais.

Afin de saisir les contours et les soubassements de la dénonciation opérée et de sa recevabilité, nous mobilisons des outils théoriques à la fois issus de la sociologie pragmatique (Boltanski et al. 1984; Boltanski et al. 2007), et des travaux de David Snow et de ses collègues sur le rôle central joué par l’alignement des cadres d’interprétation dans la mobilisation collective (Snow et al. 1986). Dans l’analyse qu’ils opèrent de la dénonciation publique, Luc Boltanski, Marie-Ange Schiltz et Yann Darré (1984) organisent leur réflexion autour de ce qu’ils dénomment le « système actanciel ». Ce dernier est composé de quatre actants, terme qui invite à considérer tout intervenant, individuel ou collectif, par la position qu’il occupe dans la dénonciation. Le « dénonciateur » accomplit l’acte de la dénonciation ; la « victime » est l’actant « en faveur [duquel] la dénonciation est accomplie » ; le « persécuteur », est celui « au détriment duquel la dénonciation est accomplie » ; et enfin le juge, celui « auprès de qui elle est opérée ». En analysant les caractéristiques de ces actants et leurs relations, Boltanski et ses collègues tâchent notamment de saisir les propriétés structurales qui rendent la dénonciation publiquement recevable. Ils mettent d’abord l’accent sur la « taille » des actants, qui se doit d’être équivalente. Distribuant les actants sur un axe allant du particulier (individu isolé) au collectif (groupe), ils montrent que l’homologie de taille entre actants constitue une condition de recevabilité centrale de la dénonciation. Dès lors, lorsque le dénonciateur s’adresse à l’opinion publique, il est nécessaire qu’il « se grandisse ». Ainsi, « pour grandir la victime, il faut (. . .) connecter son affaire à une cause constituée et reconnue » (Boltanski et al. 1984: 22), à savoir généraliser l’injustice dénoncée et/ou se rattacher à un collectif, par exemple, au moyen de titres (président de l’association untel).

Ces travaux ne sont pas sans lien avec les recherches américaines sur les mouvements sociaux, et plus particulièrement, avec les travaux s’inspirant de la sociologie goffmanienne (1974) pour interroger les processus interprétatifs à l’œuvre dans l’action collective14. Snow et al. (1986) ont mis en lumière les différents procédés de « cadrage interprétatif » ( frame alignement), à savoir la construction d’ « une représentation commune de la situation [que l’on cherche à dénoncer] comme injuste et immorale », représentation qui permet de motiver l’action collective. Au cours de ce processus, il s’agit pour les acteurs en présence de « s’accorder sur un diagnostic de la situation, sur un moyen d’y remédier ou tout au moins de s’y attaquer et, finalement, sur la nécessité d’agir » (Contamin, 2009: 40). Le cadrage est dès lors destiné à produire un « alignement » des schèmes d’interprétation d’une situation et peut s’opérer de quatre façons : (1) par « connexion » (frame bridging), en ralliant structurellement des cadres que l’on perçoit comme déjà « alignés » ; (2) par « amplification » (frame amplification), en reliant le cadre militant à des valeurs et croyances que l’on suppose partagées par les adhérents potentiels et sur lesquelles on met l’accent ; (3) par « extension » (frame extension) en incluant dans le cadre des problématiques secondaires par rapports à celle primordialement définie, mais supposées importantes pour les adhérents potentiels ; (4) par « transformation » (frame transformation), en proposant une interprétation qui se distingue de celles en vigueur (Snow et al. 1986: 467-76).

L’étude de l’interpellation parlementaire met en exergue différentes stratégies de cadrages interprétatifs déclinant plusieurs processus de généralisation de la part du Collectif, centrales pour la recevabilité de la dénonciation publique, au sens de Boltanski et al. (1984). Les femmes congolaises parviennent à occuper une position homologue à celle de leur interlocuteur, sur l’axe singulier/collectif, position qui leur permet de dénoncer publiquement et de façon recevable, une situation d’injustice. Comme le soulignent David Snow et ses collègues, « les cadres d’interprétation, de quelque nature qu’ils soient, sont une condition nécessaire à toute forme de participation, quelle que soit sa nature et son intensité. C’est également un processus qui repose typiquement sur les interactions, toujours en train de se faire » (Snow et al. 1986: 467, notre traduction). Notre grille de lecture théorique permet d’appréhender ce qui se joue dans cette situation d’interpellation, notamment en saisissant, dans les interactions, les désalignements interprétatifs de certains interlocuteurs et en montrant par quels procédés et à quel coût ces femmes, en tant qu’entrepreneurs de la cause des femmes congolaises, travaillent à rendre recevable une dénonciation d’injustice auprès d’acteurs politiques belges. L’ensemble de ces observations permet de voir se déployer une grammaire de la vie publique belgo-congolaise, en Belgique, où la mise sous silence de l’histoire coloniale apparaît comme une contrainte avec laquelle il faut composer pour rendre audible des revendications.

a. Le plaidoyer : les formes de la dénonciation

L’interpellation effectuée dans l’arène parlementaire fédérale le 9 décembre 2008 met en présence quatre représentantes du Collectif (photo 1), six parlementaires et une audience composée d’environ 70 personnes, en large majorité issues du Congo, dont une quarantaine sont des femmes. Certaines sont vêtues de noir et de rouge, couleurs emblématiques du Collectif (photo 2). L’interpellation se déroule en six temps. D’abord, la présidente de séance, Hilde Vautmans, du parti Christen-Democratisch en Vlaams (CD&V)15, ouvre la séance en français en présentant les parlementaires présents, peu nombreux (cinq, hormis elle-même), mais dont elle vante l’implication dans le dossier congolais. Elle assure qu’ils relayeront le plaidoyer des femmes de façon plus large à l’Assemblée. Puis elle donne la parole au Collectif, c’est-à-dire à ses quatre représentantes qui siègent à la tribune. Il s’agit de trois femmes et d’une jeune fille.

Figure 1:
Figure 1:Conférence de presse de Victorine Yalibi, Secrétaire générale de l’UGEFCO, au cours d’une manisfestation interpellant le Premier ministre belge Paul-Henri Spaak sur les prises de position du gouvernement belge sur la rébellion et les troubles politiques au Congo, Ambassade de Belgique à Kinshasa, 29 janvier 1965. Source : Comhaire-Sylvain 1968.

Citation: African Diaspora 6, 1 (2013) ; 10.1163/18725457-12341243

Figure 2:
Figure 2:Les représentantes du Collectif (de g. à dr. : Lydie Basila, Isabelle Kidicho, Marie Yoka Mwika, Béatrice Lomami), interpellation parlementaire, Bruxelles, Parlement fédéral, 09/12/2008. © Cheik Fita.

Citation: African Diaspora 6, 1 (2013) ; 10.1163/18725457-12341243

Le plaidoyer du Collectif est lu en français par l’une de ses représentantes. Il est ponctué par la requête d’une minute de silence, « par respect pour les victimes de cette guerre », à laquelle tous les acteurs en présence se soumettent solennellement, en se levant. Puis, la jeune fille lit la traduction néerlandaise de la lettre poignante d’un enfant vivant à l’Est du Congo. Les parlementaires peuvent alors prendre la parole pour réagir. La présidente de séance redonne ensuite la parole aux représentantes du Collectif, afin qu’elles réagissent aux réponses des parlementaires, avant de clore les discussions. Dans la configuration actancielle de départ, le Collectif occupe la posture du « dénonciateur », tandis que celle de « victime » regroupe les femmes à l’Est du Congo, celle de « persécuteur », les violeurs, et celle de « juge », les parlementaires. L’exposé de la dénonciation et, plus largement, la situation d’interpellation, révéleront toutefois une relative indétermination des postures actancielles (Lemieux 2007: 368).

Près de la tribune, différents documents disposés sur une table par les femmes du Collectif permettent de situer son action, ainsi que le profil affirmé de ses représentantes. Le curriculum vitae de l’intervenante qui lira le plaidoyer est, par exemple, posé entre une feuille de présentation du Collectif, le texte de l’adresse que ce dernier s’apprête à faire au Parlement belge, et un appel à faire des dons pour le Kivu. Objet de légitimation, justifiant du sérieux et des compétences du dénonciateur, ce curriculum vitae est d’abord celui d’un médecin, gynécologue en l’occurrence, ce qui n’est pas sans lien avec le fait que les violences sexuelles constituent l’objet central de la dénonciation. Le document reprend les activités de médecin de l’intervenante au « Centre médical de la marine (Compagnie maritime du Congo) », au « Centre Médical de Kinshasa (Centre Médical Belge) ». Ces parenthèses, indiquant qu’il s’agit là d’institutions originellement belges, replacent ces dernières dans le temps long de l’histoire belgo-congolaise, tout en montrant que l’intervenante est en rapport depuis longtemps avec les espaces élitaires liés à l’ancienne métropole. Le curriculum vitae est ensuite celui d’une citoyenne belge ayant travaillé dans le domaine social : il se poursuit en déclinant les emplois successifs de l’intervenante dans un Centre Régional d’Intégration et dans un « foyer d’accueil pour mère et femme ». Il est enfin celui d’une femme engagée envers son pays d’origine, indiquant qu’elle a effectué du volontariat à Kisangani16 sur les maladies infectieuses, dont le SIDA. Le curriculum vitae fait également le point sur sa carrière associative en déployant plusieurs titres d’administrateur au sein d’associations congolaises, notamment celui de porte-parole du Collectif. Le document constitue un bel exemple de mise en avant du capital transculturel que les dénonciatrices s’apprêtent à « performer » devant les parlementaires.

La forme écrite du plaidoyer est en grande partie reprise ci-dessous :

Mesdames, messieurs, nous femmes congolaises, profitons de l’occasion qui nous est offerte pour vous exposer les préoccupations qui sont les nôtres. La situation qui prévaut à l’Est de la République démocratique du Congo, n’est plus à décrire (. . .). Vous, vous avez l’information de vos représentations diplomatiques, des agences internationales, et de vos médias . . . Nous, nous avons l’information directe du terrain, par le biais de nos familles, de nos amis, de nos collègues qui vivent ou plutôt qui survivent à cette guerre. Notre souci majeur est la perte des vies humaines qui s’élève aujourd’hui à près de 6 millions de morts ! 6 millions de morts ! Ce chiffre-là ne nous rappelle-t-il pas une autre tragédie qui est encore gravée dans la mémoire collective ? En 1994, il y eu le massacre de 800 mille Rwandais. On a parlé de génocide. Aujourd’hui, dans votre parlement, le spectre du génocide rwandais plane encore ! Actuellement on parle du Darfour. 800 mille morts ! Des voix s’élèvent partout dans le monde pour dénoncer ce désastre. Des troupes ont été dépêchées pour sécuriser les populations civiles. Aujourd’hui en République démocratique du Congo, nous déplorons 6 millions de morts, et personne ne s’en émeut. Alors, nous venons du haut de cette tribune vous demander : combien de morts faut-il pour que la Communauté internationale daigne protéger les populations civiles de ce pays ?! Une extermination intentionnelle des populations civiles par le génocide sexuel, la famine programmée et l’enrôlement militaire des enfants se déroulent au vu et au su de tous dans un silence complice !!! Depuis 2001 (ricanant), la MONUC est déployée en RDC (. . .). Malgré cela, nous assistons à une aggravation de la situation (. . .). Au vu de cette situation, nous les femmes congolaises, nous estimons que la seule solution valable aujourd’hui est l’envoi de troupes européennes avec des missions claires (. . .). Rappelez-vous qu’en 1994, le Congo, à l’époque Zaïre, a accepté d’accueillir 2 millions de réfugiés, armés pour certains, sur son territoire au nom, justement, de l’assistance humanitaire. Mesdames, Messieurs, la non-assistance à peuple en danger ne vaut-elle pas pour ce même Congo ? « Pour que plus jamais cela ne se reproduise ». Cette phrase célèbre que l’on apprend à nos enfants à l’école ne s’applique-t-elle pas aux Congolais ? (. . .) Nous qui sommes devant vous aujourd’hui, c’est au nom de l’humanité et sur base de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, que nous vous interpellons. Nous sommes dans un monde civilisé où toutes les horreurs du passé doivent nous servir de leçon. La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme dont le 60ème anniversaire se fête demain exclut-elle le Congolais ? Qu’avons-nous fait pour mériter le mépris, le dédain, l’ignorance de ce monde qui prône des valeurs et qui ne les respecte pas ? Aujourd’hui, l’histoire s’écrit et demain vos enfants vous interrogeront sur votre silence, votre complicité et votre inaction face au tsunami humain qui se déroule aujourd’hui en RDC. (. . .) Dites-nous qui donne droit à la vie ? Nous irons le trouver, car nous sommes fatiguées de pleurer, d’enterrer et de mourir. N’avons-nous pas droit à la vie, nous aussi ? (. . .)

Un premier point important à relever dans cette interpellation est l’argument d’apporter « une autre lecture » (sous-entendu, plus juste) de la situation congolaise, en vertu de l’origine congolaise et des liens entretenus avec les proches restés au pays. Cet argument constitue un élément important de la contextualisation de leurs revendications. Il est transmis par les premières phrases du plaidoyer et par la lecture de l’enfant. Les femmes du Collectif, en mobilisant ce capital transculturel, dépassent la position d’ « individus singuliers » pour prendre celle d’ « individus autorisés » (Boltanski et al. 1984: 7) à parler légitimement au nom de celles qui ne peuvent pas (ou plus) parler. Par ailleurs, on voit au fil du texte s’opérer une montée en généralité progressive, où la situation congolaise est d’abord mise en parallèle avec plusieurs conflits qui sont considérés comme traumatiques dans la mémoire collective occidentale, belge en particulier. Elles opèrent des connexions avec des cadres d’interprétations existants (frame bridging), notamment à propos des génocides juif et rwandais, qui sont, dans cet espace d’interpellation, pleinement reconnus comme tels. En établissant ces connexions, elles forment un agencement particulier qui leur permet de « grandir » les victimes, de généraliser leur cause, et d’opérer avec succès, c’est-à-dire, de façon recevable, leur critique politique et sociale.

Ensuite, la référence aux droits humains, et plus précisément à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, constituant ce que l’on appelle une « généralisation forte » (Boltanski et al. 1984: 21) parce que très englobante, est utilisée pour amplifier le cadre de la problématique congolaise (frame amplification). Cette connexion et cette amplification, forment, avec la dénonciation, un effet de boucle du cadrage rhétorique : on voit alterner des moments où la situation congolaise est connectée avec des conflits à la dimension traumatique reconnue, qui forment donc des causes constituées et reconnues, puis des moments où l’on revient à la dénonciation de la situation proprement dite, et enfin des moments où la situation congolaise est amplifiée au regard des droits humains. Par cet effet de boucle, les intervenantes du Collectif collectivisent la situation des femmes congolaises. Elles font de la cause particulière qu’elles défendent, « l’affaire de tous », d’autant plus que l’actant-dénonciateur se « grandit » encore, prenant, au-delà du Collectif des femmes et du peuple congolais, la forme de la descendance – « Vos enfants vous interrogeront sur votre silence » – et de la transcendance, en évoquant « celui qui donne droit à la vie ».

En termes de posture des actants, une ambiguïté se dessine également dans ces propos : la justification des bonnes raisons d’agir est opérée en plaçant celui auprès de qui la dénonciation est effectuée – le juge – en position de persécuteur potentiel, c’est-à-dire en position d’actant susceptible de constituer lui-même l’objet de la dénonciation, s’il se refuse à rejoindre le mouvement. Le manque de réaction, qualifié dans le discours de « silence », est en effet dénoncé comme « complice ». Or, dans le contexte belge, cette « complicité » prend une coloration particulière, que la suite de l’interpellation met en lumière. Lorsque l’actant-juge, refusant de souscrire au cadrage interprétatif proposé, glisse vers la position d’actant-persécuteur, on voit poindre un cadre tacite, plus englobant de l’interpellation, et plus généralement, des interactions : le cadre postcolonial, entendu comme cadre interprétatif mobilisant, soit de façon critique, soit de façon complaisante, selon les acteurs, le passé colonial unissant la Belgique et la RDC. C’est l’analyse des échanges de vue et des interactions off the record faisant suite à l’interpellation, qui permet de montrer que l’histoire coloniale intervient dans le débat comme un cadre implicite, mais central, autour duquel se négocie le cadrage de la situation est-congolaise.

b. La controverse : un cadre postcolonial implicite

Hormis la présidente de séance qui modère le débat, quatre des cinq autres parlementaires assistant à l’interpellation interviendront après le plaidoyer du Collectif : Francis Van den Eynde (Vlaams Belang), Herman De Croo (Open VLD), Xavier Baeselen (MR), Juliette Boulet (ECOLO). Alexandra Colen, qui n’interviendra pas, est également issue du Vlaams Belang17. Les intervenants du Vlaams Belang, du MR et d’ECOLO, s’inscrivent grosso modo dans le cadre proposé et le ton adopté par les femmes à la Tribune. Ils mettent tous les trois d’abord l’accent sur la dimension dramatique de la situation à l’est du Congo et s’alignent sur le diagnostic du Collectif. Par ailleurs, la solution envisagée à court terme – l’intervention de forces armées européennes – n’est pas remise en question. Leurs interventions sont accueillies avec calme par l’audience.

En revanche, l’attitude et les mots d’Herman De Croo (Open VLD) suscitent, surtout au cours des discussions, l’émoi du public d’origine congolaise. Ce dernier s’engage en effet dans un cadrage concurrent à celui du Collectif concernant la situation à l’est du Congo. Au fil des interactions, Herman De Croo se montre de plus en plus « désaligné » du cadre du Collectif, du moins en termes tactiques, et son discours va provoquer une controverse. Dans sa réaction au plaidoyer du Collectif, il se démarque de ses collègues parlementaires par le ton bien moins dramatique et compassionnel de son discours. A l’inverse de ces derniers, il ne commence pas par revenir ou insister sur la situation humainement tragique à l’est du Congo, mais il se lance directement dans sa propre analyse critique, plus froide, de la situation. Sur le constat, son analyse s’accorde avec celle du Collectif : spoliation des richesses, défaillance militaire sur place. De même, il s’aligne sur la désignation des persécuteurs, des victimes et de certains juges défaillants. Il s’éloigne par contre du discours des femmes du Collectif en nuançant la désignation de la Belgique comme potentiel juge défaillant. Alors que ces dernières dénoncent comme « complice » l’inactivité de la Belgique – si elle n’intervient pas auprès de la « Communauté internationale » –, il souligne la forte et suffisante implication de la Belgique en ce qui concerne la situation congolaise. Dans son propos, la Belgique ne peut être un juge défaillant puisqu’elle a agi, d’une part, en participant à la formation des militaires congolais, ce qui constitue pour lui une voie d’amélioration à long terme de la situation est-congolaise, et d’autre part, en co-organisant les élections de 2006 : « Nous avons beaucoup travaillé, la Belgique avec d’autres pays, à organiser des élections au Congo. ».

Les mots et le ton choisis par Herman De Croo pour développer son argument suscitent un mouvement de mécontentement dans la salle. Omettant de citer le Congo lui-même comme organisateur de ses propres élections législatives, ses propos font de la Belgique et « d’autres pays » les acteurs principaux de l’organisation des premières élections libres congolaises depuis la chute du régime mobutiste en 1997. Ses paroles sont accueillies avec un brouhaha ironique évoquant la critique – fréquente dans les milieux intellectuels congolais – de l’ingérence de la Belgique au Congo, continue depuis l’indépendance, notamment en termes de maintien, plus ou moins frauduleux, au pouvoir du leader servant au mieux ses intérêts18.

La suite du discours d’Herman De Croo va véritablement susciter la controverse. Elle concerne la marche à suivre envisagée par le Collectif : tout en se montrant ambivalent face à la requête du Collectif, alternant entre argument pour et contre, l’envoi de troupes européennes, Herman De Croo propose, en sus d’une meilleure formation de l’armée congolaise, déjà en cours avec l’aide de la Belgique, de « trouver un consensus sur une certaine répartition de richesses, (. . .) une sorte de . . . de . . . de paix malheureuse » entre l’ensemble des parties prenantes à l’est du Congo, afin d’ « éviter, Madame », dit-il en s’adressant à la lectrice du plaidoyer, « ce drame horrible dont vous avez à juste titre parlé, et pour lequel je me suis avec d’autres collègues, levé en signe de respect et de compassion ».

Ces derniers propos ne suscitent pas une réaction directe du public ; peut-être parce que leur auteur ne les développe pas et qu’ils ne sont pas suffisamment explicites. Mais, dans le moment de parole qui est accordé par la présidente de séance aux femmes du Collectif, après les interventions des députés, les discussions se cristallisent autour cette intervention. La lectrice du plaidoyer interpelle le député sur sa proposition de répartition des richesses : elle se dit « choquée, quand il dit que pour apaiser les gens, il faudrait partager les richesses. (. . .) Quelles richesses on va partager avec qui ? » Cette sortie déclenche un brouhaha d’approbation dans la salle : on entend fuser des « oui ! » et des applaudissements.

Herman De Croo tâche alors de se faire entendre au-dessus du bruit, et monte au créneau, visiblement énervé. Il évoque la présence au Congo d’un réservoir de bétail qui nourrit une partie du Rwanda, et la possibilité de revoir les frontières entre les deux états :

C’est ridicule de ne pas vouloir aller au fond des problèmes, aussi dramatiques que soient les choses, de ne pas les aborder. Vous savez fort bien – et je regrette fort profondément – qu’il y a cent mille têtes de bétail dans cette région-là et que ça sert d’approvisionnement du Rwanda ! Vous le savez fort bien aussi. Qu’est-ce qu’il faut faire alors ? Abattre le bétail ? Ou mettre une p.. p . . . (il bégaie d’emportement) proposition de frontière entre le Rwanda et cette région-là ? Ça, c’est la réalité !

Par ces propos, Herman De Croo opère un glissement du cadrage victimaire initial des femmes du Collectif vers une interprétation de la situation où les victimes ne sont plus (seulement) les femmes congolaises violées, mais aussi, potentiellement, les têtes de bétail rwandais. Sans surprise, cette intervention suscite un nouveau mouvement désapprobateur dans la salle et la présidente de séance doit intervenir pour calmer l’audience, insistant sur le fait que seules les femmes siégeant à la tribune, en tant que représentantes, ont voix au chapitre. L’une de ces femmes prend alors la parole et s’exprime en néerlandais :

Wat u, jullie voor Congo aanvaarden, zouden jullie nooit hier aanvaarden. Waarom zijn zo . . . (interrompue par les applaudissements nourris de l’audience) We [les Belges] hebben wetten voor migratie: degene die illegaal is, moet in een gesloten center blijven, en zijn casus moet gezien [worden], casus per casus. En degene die als illegaal beschouwd [wordt] moet weggestuurd [worden] naar de grens! (. . .) Het kan wel ook in Wallonië zijn, of in Vlaanderen, maar niet in Congo! Dat moeten jullie goed begrijpen! Wel hebben wij allochtonen van Rwandese oorsprong die zijn al geteld geweest. Ze waren 50 000. Allez, probeer mij één keer uit te leggen: van 50 000 tot 2 miljoen! Welk populatie kan zo groeien? Dus de plan is Congo . . . euh (se reprend) Kivu is ons Alsace-Lorraine, meneer! En mevrouw. Dat zullen we niet aanvaarden. Deze mensen moeten weg in [naar] Rwanda. Wij, Congolesen, gaan samen onze problemen oplossen.19

De même que dans le discours formel du plaidoyer, l’intervenante opère une nouvelle fois une connexion de cadre ( frame bridging) entre le contexte congolais et l’histoire traumatique des conflits du dernier siècle ayant ­particulièrement impliqué l’’Europe : « Le Kivu, c’est notre Alsace-Lorraine, Monsieur ! »20. En s’exprimant en néerlandais, elle appuie la définition du Collectif comme « panbelge » et, ce faisant, comme pleine partie prenante de la société civile de Belgique. Elle alterne d’ailleurs entre un « nous » désignant les Belges et un « nous » désignant les Congolais, se catégorisant donc comme partie intégrante des deux sociétés et réaffirmant par-là, la légitimé des femmes d’origine congolaises, dotées en capital transculturel, de parler et de s’exprimer au nom des femmes, à la fois et « d’ici » et de « là-bas ».

Dans la salle, une femme murmure à sa voisine : « De toute façon, on sait bien que tout le problème, c’est que le Rwanda, l’Ouganda, la Belgique, tous ces pays veulent les richesses du Congo. » Une autre femme, à la fin de la séance, se tourne vers sa voisine et commente d’un ton ironique : « Les vaches, c’est important, hein ? (. . .) Il ne faut pas risquer de les perdre. Les vaches, ça vaut plus que les Congolais ! » Plaçant une main sur son ventre, elle dit, en s’excusant : « Je me lâche, là, il faut que ça sorte ! » Un attroupement se forme autour d’Herman De Croo. Des journalistes d’origine congolaise l’interviewent (photo 3). Parmi les membres de l’audience congolaise, les sentiments d’humiliation et de colère sont palpables.

Mais, tranchant avec cette attitude, un homme d’origine congolaise aborde Herman De Croo avec déférence et lui indique que selon lui, « Au vu des relations qui unissent la Belgique et le Congo depuis longtemps, la Belgique devrait envoyer des forces armées au Congo ». Péremptoire, le député rétorque : « Vous savez, quand on dépense 1,4 milliards en aide au développement, c’est avec l’argent des gens. Donc, il faut leur expliquer. Envoyer une armée maintenant, ce n’est pas possible, non. Ils ne comprendront pas. Dans un an ou deux, peut-être. »

Le cadre postcolonial est donc bien présent et teinte les interactions et les réactions des participants. Cependant, les femmes du Collectif, dans leur argumentaire, n’ont pas explicitement mis en avant les anciens liens coloniaux entre la Belgique et le Congo. Elles ont préféré avoir recours au cadre plus général des responsabilités de la « communauté internationale » envers l’un de ses membres. De cette façon, il s’agit de garder une posture digne, non de supplication, mais de requête légitime, comme le montre également l’intervention d’une autre représentante du Collectif au cours du débat qui suit le déclenchement de la controverse à la tribune :

Figure 3:
Figure 3:Les femmes du Collectif dans l’audience, interpellation parlementaire, Bruxelles, Parlement fédéral, 09/12/2008. © N. Grégoire.

Citation: African Diaspora 6, 1 (2013) ; 10.1163/18725457-12341243

Figure 4:
Figure 4:Herman de Croo, interviewé à la fin de l’interpellation parlementaire du Collectif, Bruxelles, Parlement fédéral, 09/08/2012. © N. Grégoire.

Citation: African Diaspora 6, 1 (2013) ; 10.1163/18725457-12341243

Nous venons auprès des politiques belges non pas pour leur demander de l’aide, mais pour les mettre devant leurs propres responsabilités, parce que nous sommes, nous, les contemporains de cette guerre. D’aucuns étaient contemporains de la guerre 40-45. (. . .) Nous vous proposons la lecture de ce schéma-là, parce qu’on a l’impression qu’on prend les Congolais comme des gens qui sont objets de l’Histoire, pas sujets de l’Histoire. Comme si nous subissions cette histoire-là. On ne la subit pas, on la vit ! (. . .) Nous faisons partie de la communauté des nations ! (. . .) Si même notre président, allez, notre armée étaient défaillants, nous faisons partie de la société des nations ! En tant qu’êtres humains, tout simplement.

Faisant allusion à la dialectique entre sujet/objet de l’Histoire, son discours fait apparaître la rhétorique de la critique postcoloniale. Cependant, elle reste allusive et cette allusion tend, non pas à adopter une posture victimaire, mais plutôt à soutenir et justifier le processus d’agrandissement et de généralisation. Le cadre postcolonial intervient dans l’ensemble des échanges, tantôt par omission (caractérisée par l’absence de toute référence explicite au passé colonial dans la dénonciation opérée par les femmes du Collectif), tantôt de façon déclarée (comme le montre l’intervention de l’homme d’origine congolaise lorsque la situation publique d’interpellation est terminée). Si le cadre postcolonial n’est pas mobilisé dans la dénonciation proprement dite du Collectif, c’est qu’il rendrait incertain la stabilisation du système actanciel que la dénonciation propose. La mise en scène de postures actancielles contradictoires rendrait caduque le cadrage de la dénonciation et ferait basculer la situation dans une controverse postcoloniale. Dans sa version critique, le cadrage postcolonial placerait alors les autorités belges en position de persécuteur, alors que le cadrage de la dénonciation du Collectif pose ces autorités en juges, quoique potentiellement défaillants.

4. Conclusion

L’étude du cheminement historique et diasporique des femmes congolaises dans la vie publique, montre une évolution non linéaire de la condition de ces dernières. Tandis qu’en RDC, celle-ci semble se détériorer avec la dégradation plus globale des conditions socio-économiques du pays depuis les années 1990, l’étude du cas belge montre que là où elles forment la composante la plus ancienne hors du continent africain, ces femmes investissent de manière croissante l’espace public. Au fil de leur carrière associative et d’une socialisation militante qui s’inscrit dans l’histoire des évolutions de la condition féminine congolaise au XXème siècle, certaines femmes d’origine congolaise sont devenues de véritables personnalités investies à différents niveaux de la Polity du royaume, soit directement dans des espaces de décision politique, soit dans des institutions ou des associations qui peuvent peser sur ces décisions. Comme le montre l’étude de cas que nous avons développée, les interventions des femmes d’origine congolaise dans la sphère publique belge donnent à voir des compétences oratoires, notamment la maîtrise d’un vocabulaire politico-juridique, qui les y rend audibles et en posture d’être reconnues comme interlocutrices légitimes.

L’analyse de l’interpellation officielle et des interactions off the record a permis de mettre en lumière le cadre postcolonial dans lequel prend place cette dénonciation. Ce dernier est caractérisé par une situation de double contrainte : demander le soutien et l’intervention d’un pays – dont ces femmes sont devenues citoyennes – qui, en même temps, fait précisément l’objet de nombreuses critiques concernant son ingérence dans son ancienne colonie. Afin d’éviter cette posture ambivalente, les femmes du Collectif ont choisi d’adopter officiellement une stratégie d’évitement vis-à-vis d’un cadrage explicitement postcolonial. Le bon déroulement de l’interpellation implique en effet d’éviter la question postcoloniale qui, n’ayant pas encore pu se constituer en « grande cause » dans l’espace public belge, ne forme pas un argument suffisamment solide et qui, par ailleurs, risquerait de faire basculer le cadre du débat, de la « cause des femmes congolaises » dans une controverse sur la reconnaissance du fait postcolonial. Par ailleurs cette stratégie d’évitement permet aux représentantes du Collectif de ne pas se placer en position de subordination, et de se revendiquer pleinement sujets de l’Histoire, qu’elles comptent bien contribuer à écrire. Le cadre postcolonial, passé sous silence pour mieux dénoncer, sous-tend néanmoins l’ensemble des interactions.

Depuis cette intervention parlementaire de décembre 2008, le Collectif a activement continué son plaidoyer. L’année 2010 a été marquée d’une part, par l’anniversaire des 50 ans de l’indépendance du Congo le 30 juin 2010, et d’autre part, par l’organisation de la Marche Mondiale des Femmes (MMF) du 13 au 17 octobre 2010 à Bukavu (est de la RDC) représentée par une importante délégation belge, composée à la fois de femmes d’origine congolaise et de femmes « belgo-belges » (Godin et Chideka 2010). Le choix du Musée Royal d’Afrique Centrale pour le lancement de la MMF reflète néanmoins lui aussi le poids d’un cadre postcolonial qui façonne les interactions entre l’espace de la cause des femmes congolaises et les mouvements féminins/féministes belges. Présenté par plusieurs femmes comme un lieu idéal, marquant les liens de longue date qui unissent la Belgique et la RDC, le Musée représente en revanche, pour beaucoup de femmes d’origine congolaise, un lieu d’oppression qui nécessiterait, afin d’être réapproprié, un vrai travail sur la mémoire coloniale. Ces femmes ont eu le sentiment de n’avoir pas pu exprimer leur voix au sein du MMF. De fait, la prise en compte des voix des femmes migrantes au sein de mouvements de femmes plus établis a été particulièrement lente et reste jusqu’à aujourd’hui largement inachevée (Ouali 2012). L’ordonnancement implicite du cadre postcolonial dans les interactions belgo-congolaises au sein de cet autre espace de mobilisation, souligne son caractère transversalement omniprésent dans l’ensemble de la société belge.

1) Depuis le milieu des années 1990, suite aux conflits « inter-ethniques » post-démocratisation et suite au génocide rwandais, qui a provoqué l’afflux de nombreux réfugiés et miliciens de tous bords depuis le Rwanda vers les provinces congolaises frontalières (Nord-Kivu et Sud-Kivu), l’état de guerre est endémique dans cette région (voir notamment Jackson 2001).
2) Voir notamment les rapports de Human Rights Watch (2002 ; 2009).
3) La Polity se définit comme « l’ensemble des institutions et des acteurs politiques de la société belge. A côté des trois pouvoirs (législatif, exécutif et judiciaire) (. . .), elle inclut tous les autres acteurs et institutions qui prennent théoriquement part à la définition et à la gestion des affaires publiques dans une société démocratique. Il s’agit notamment des partis politiques, des syndicats, des lobbies et des groupes de pression divers, ainsi que du mouvement associatif » (Martiniello 1993: 171).
4) Voir l’introduction au présent numéro.
5) Voir notamment Télé-Bruxelles, « Le Débat. Vestiges coloniaux à Bruxelles », 24 septembre 2008.
6) Pour un recensement détaillé de ces espaces de regroupements et des personnalités qui les ont constitués, nous renvoyons le lecteur à la riche monographie que Suzanne Comhaire-Sylvain (1968: 258-95) a consacrée aux femmes kinoises.
7) Voir l’introduction à la présente revue.
8) Voir notamment les rapports de Human Rights Watch, cités plus haut.
9) Entre autres : Annales Parlementaires, Question orale de Mme Magdeleine Willame-Boonen au secrétaire d’État à la Coopération au développement sur « les abus sexuels commis à l’encontre des femmes et des jeunes filles dans l’Est du Congo » (nº 2-1036), Sénat de Belgique, 27/06/2002 ; Annales Parlementaires, Question orale de Mme Marie-Hélène Crombé-Berton au ministre des Affaires étrangères sur « la problématique des viols de masse en République Démocratique du Congo » (nº 3-430), 28/10/2004 ; Chambre des Représentants de Belgique, Doc. 52 0765/001, Proposition de résolution relative aux viols utilisés comme arme de guerre au Congo (déposée par Daniel Ducarme et Hilde Vautmans), 01/02/2008.
10) Cette rencontre n’a pas fait l’objet d’un rapport officiel. On en trouve trace dans le bulletin de la Chambre des Représentants : Informations parlementaires, 52e législature, semaine du 8/12/2008 au 12/12/2008, http://www.lachambre.be/doc/PMIP/pdf/52/ip044f.pdf, p. 18 (dernière consultation le 03/06/2013). Le matériau empirique utilisé dans cette section a été recueilli in situ par Nicole Grégoire.
12) Le concept d’ « espace de la cause des femmes » est défini par Bereni (2012 : 28) comme la configuration des sites de mobilisation pour la cause des femmes dans une pluralité de sphères sociales.
14) Voir à ce sujet Cefaï (2001).
15) Parti politique démocrate-chrétien flamand.
16) Kisangani est une ville située dans la Province orientale, à l’est de la RDC.
17) L’Open VLD et le MR appartiennent à la droite, respectivement flamande et francophone, de Belgique. Le Vlaams Belang est un parti flamand d’extrême-droite. Le parti ECOLO est un parti « post-matérialiste » francophone, prenant souvent position en faveur des immigrés (Jacobs 2004: 293).
18) Voir également à ce sujet l’article de Bodeux et Demart dans le présent numéro.
19) « Ce que vous proposez pour le Congo, personne n’oserait le proposer pour la Belgique. Nous [les Belges] avons des lois pour la migration : celui qui est illégal doit rester dans un centre fermé, et son cas doit être étudié, au cas par cas. Et celui qui est reconnu illégal doit être reconduit à la frontière ! C’est le cas en Wallonie, en Flandre, mais pas au Congo ! Vous devez bien comprendre cela ! Nous avons des allochtones d’origine rwandaise, ils ont déjà été recensés. Ils étaient 50 000. Allez, essayez donc de m’expliquer comment on est passés de 50 000 à deux millions ! Quelle population est capable de croître autant ? Donc, le plan c’est de . . . Le Kivu, c’est notre Alsace-Lorraine, monsieur ! Et madame. Nous n’accepterons pas cela. Ces gens doivent rentrer au Rwanda. Nous, Congolais, résoudrons ensemble nos problèmes. »
20) Les provinces françaises d’Alsace et de Lorraine symbolisent le contentieux historique entre les nationalismes français et allemand. Elles ont été annexées par l’Allemagne en 1871, avant d’être retournées à la France en 1919, à la fin du premier conflit mondial. Elles ont ensuite été réannexées par l’Allemagne lors de la Seconde Guerre mondiale qui, perdante, a dû les restituer à son voisin français en 1945.

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  • 1)

    Depuis le milieu des années 1990suite aux conflits « inter-ethniques » post-démocratisation et suite au génocide rwandais qui a provoqué l’afflux de nombreux réfugiés et miliciens de tous bords depuis le Rwanda vers les provinces congolaises frontalières (Nord-Kivu et Sud-Kivu) l’état de guerre est endémique dans cette région (voir notamment Jackson 2001).

  • 14)

    Voir à ce sujet Cefaï (2001).

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References
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  • 1)

    Depuis le milieu des années 1990suite aux conflits « inter-ethniques » post-démocratisation et suite au génocide rwandais qui a provoqué l’afflux de nombreux réfugiés et miliciens de tous bords depuis le Rwanda vers les provinces congolaises frontalières (Nord-Kivu et Sud-Kivu) l’état de guerre est endémique dans cette région (voir notamment Jackson 2001).

  • 14)

    Voir à ce sujet Cefaï (2001).

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    Conférence de presse de Victorine Yalibi, Secrétaire générale de l’UGEFCO, au cours d’une manisfestation interpellant le Premier ministre belge Paul-Henri Spaak sur les prises de position du gouvernement belge sur la rébellion et les troubles politiques au Congo, Ambassade de Belgique à Kinshasa, 29 janvier 1965. Source : Comhaire-Sylvain 1968.
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    Les représentantes du Collectif (de g. à dr. : Lydie Basila, Isabelle Kidicho, Marie Yoka Mwika, Béatrice Lomami), interpellation parlementaire, Bruxelles, Parlement fédéral, 09/12/2008. © Cheik Fita.
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    Les femmes du Collectif dans l’audience, interpellation parlementaire, Bruxelles, Parlement fédéral, 09/12/2008. © N. Grégoire.
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    Herman de Croo, interviewé à la fin de l’interpellation parlementaire du Collectif, Bruxelles, Parlement fédéral, 09/08/2012. © N. Grégoire.
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