Aperçu grammatical du faisceau dialectal andalou, perspectives synchroniques, diachroniques et panchroniques, written by Federico Corriente, Christophe Pereira and Ángeles Vicente

In: Journal of Language Contact

If the inline PDF is not rendering correctly, you can download the PDF file here.

Keywords:

(Encyclopédie linguistique d’Al-Andalus, 1), 2015, 272 pages. Berlin/Boston : de Gruyter.

Les dialectes arabes d’al-Andalus proviennent des invasions du 8e siècle dans la péninsule ibérique par des Arabes et surtout des Berbères partiellement arabisés. Ces dialectes ont constitué un faisceau en subissant partout l’influence du substrat des parlers ibéro-romans. On rappellera que, sur le plan phonologique, ce faisceau est caractérisé par l’existence d’une imâla plus marquée en arabe andalou (= aa) que dans l’ensemble des parlers maghrébins (souvent le /â / de l’arabe classique (= ac) > /î /en aa). À propos des consonnes, les auteurs notent soigneusement (p. 28) que l’aa partage avec les dialectes arabes de souche ancienne la conservation des interdentales : le dialecte arabe citadin maghrébin de Cherchell (Algérie) p. ex. a aussi cette conservation, avec la même exception que dans l’aa : ac ṯamma > aa et Cherchell femma « là » (J. Grand’Henry, Le parler arabe de Cherchell, 1972, p. 159). La forme de Cherchell pourrait donc être le résultat d’un emprunt à l’aa.

Du point de vue du contact entre les langues, on observera que l’aa a un certain nombre d’emprunts au berbère, comme tâqrah « récipient » < berbère tagra(t) (p. 55), ce qui se comprend quand on sait que la plupart des tribus d’Afrique du nord qui ont envahi le territoire d’al-Andalus au 8e siècle étaient des Berbères partiellement arabisés. Il semble même possible de préciser qu’il s’agissait, pour ce qui concerne al-Andalus, de Berbères zénètes comme l’attestent plusieurs toponymes de la région de Valencia (p. 61). On trouvera aussi une liste de mots empruntés au berbère dans la partie lexicale à la fin de l’ouvrage (p. 224, § 4.2). À propos de l’aa kurânah « grenouille », peut-être un hybride du berbère agru et du roman (bas latin grana), rapproché du marocain ǧrâna/žrâna, on fera observer ici qu’il s’agit de variantes pan-maghrébines (voir p. ex. en Algérie Cherchell, p. 80, ǧrâna). D’autres phénomènes signalés comme marocains sont en fait pan-maghrébins, p. ex. nâḍ (= ac nahaḍa) « il se leva » (p. 69, note 190). Avant de terminer notre compte rendu de la partie phonologique de l’ouvrage, on mettra en exergue l’hypothèse des auteurs relative à la conservation générale de la gémination et de la vélarisation des consonnes en aa, alors que les parlers ibéro-romans ne connaissent aucun de ces phénomènes : cette conservation serait due au fait que ce sont des Berbères arabophones qui ont enseigné l’arabe aux romanophones andalous, ce qui aurait permis de conserver intacts en aa des traits phonétiques très présents en berbère.

Dans la partie morphologique (pp. 93–183), on relèvera en aa la présence des relatifs alledi et alle (Alcala, s.v. quien) considérés par les auteurs comme dépendant l’un (alle) de l’autre (alledi), alors qu’on peut considérer qu’il s’agit de formes parallèles (voir Cherchell, pp. 141–142) « ayant toutes deux valeur démonstrative à l’origine ». On observera ici que le relatif invariable alledi est une forme typique du moyen arabe, bien que ceci ne soit pas mentionné par les auteurs (voir J. Blau, A Grammar of Christian Arabic, iii, p. 549 § 431 : « ʾalladhî has become invariable and no longer agrees with the antecedent in number, in gender, and in case »). D’autres faits (de syntaxe, voir p. 188 § 3.2) relèvent aussi, selon nous, du moyen arabe, p. ex. la construction de l’annexion (˒iḍâfa) où l’état construit du sémitique n’apparaît pas, du type al-moftaḥ a dar « la clé de la maison » (au lieu de l’ac miftâḥu ˒l-dâr) qu’on rapprochera p. ex. de s-sensle d-dahab « la chaîne en or » (dans J. Lentin, Recherches sur l’histoire de la langue arabe au Proche-Orient à l’époque moderne, 1997, ii, p. 745). Il en va de même pour le pseudo-verbe négatif de l’ac laysa « il n’est pas » entièrement fléchi à toutes les personnes en ac mais devenu invariable et figé à la 3ème personne du masculin singulier non seulement en aa (p. 212, 3.7.1.3), mais aussi dans la plupart des textes de moyen arabe : « laysa has become, as a rule, invariable » (J. Blau, A Grammar of Christian Arabic, ii, p. 305 § 204).

On peut observer dans la syntaxe de l’aa beaucoup de phénomènes au stade initial d’évolution, comme la formation de locutions prépositives qui se sont généralisées plus tard dans les dialectes maghrébins contemporains : considérons p. ex. : hu bahal tabib « il est comme un médecin » (p. 206). On constate que l’andalou bahal (= ac bi-ḥâl « en situation ») est devenu la locution prépositive b-ḥâl « comme », répandue dans tout l’arabe dialectal maghrébin (voir le Dictionnaire arabe-français de M. Beaussier, 1958, p. 254). Il en va de même pour la conjonction temporelle sâ˓at « quand » (mot à mot : « heure ») (voir p. 207 pour l’aa) qu’on rapprochera de l’arabe algérien sâ˓atâš « quand » (Ph. Marçais, Esquisse grammaticale de l’arabe maghrébin, 1977, p. 254).

Enfin, les auteurs rangent sous l’intitulé « panchronie » les phénomènes de l’aa qui résultent de l’interaction et du contact des populations d’al-Andalus avec d’autres communautés linguistiques (pp. 227–235) : ceci explique qu’on trouve en aa des traits yéménites, berbères, romans (p.ex. des changements de genre où la forme arabe prend le même genre que le mot correspondant en roman).

On signalera pour terminer ce compte rendu que, si une réédition de ce volume était envisagée au bout d’un certain temps, il faudrait alors réviser le français utilisé. Certaines formulations françaises sont difficiles à comprendre : p.ex. p. 42 : « Plus souvent et surtout dans les positions finales tous les phonèmes sonnants pouvaient éventuellement se substituer (pour se substituer l’un à l’autre) (…) ». Seuls les exemples donnés permettent de comprendre qu’il s’agit de permutation des sonantes (ou liquides), ziwân/ziwâl « ivraie » p. ex. Le phénomène est d’ailleurs décrit un peu plus loin de façon systématique (p. 43, 1.2.14.1). Certaines approximations dans l’orthographe des mots français peuvent provoquer des ambiguïtés, p.ex. p. 48 en bas : morad « désire » peut passer pour la forme impérative du verbe « désirer » alors qu’il s’agit en fait du participe passif « désiré », ou encore p. 57 : /alburayǧ / « le petit tour » (= la petite promenade) alors qu’il s’agit de « la petite tour », p. 107 : « les autres exceptions aux cultismes qui abondent dans la terminologie scientifique », « subtypes » pour « sous-types » (p. 122), « une vase » pour « un vase » (p. 136 § 2.2.6), « baissier » pour « baiser » (p. 182 en haut), « les pouces » pour « les puces » (p. 193), « cherchée » pour « recherchée » (p. 235), « procès » pour « processus » p. 228, etc.

On doit cependant être reconnaissant aux auteurs d’avoir publié une synthèse fouillée qui permet pour la première fois à notre avis, d’avoir une vue globale sur le faisceau dialectal andalou : l’ouvrage présente une grande quantité d’exemples tirés de tous les travaux partiels publiés jusqu’ici et les analyse en profondeur, avec de nombreuses références aux travaux récents de Á. Vicente et Ch. Pereira portant sur l’arabe maghrébin (Libye et Maroc surtout). Il n’est pas douteux que de telles recherches doivent être poursuivies à l’avenir, mais il serait souhaitable que les recherches futures prennent davantage en compte les résultats récents des recherches sur le moyen arabe, en particulier ceux de l’Association internationale pour l’étude du moyen arabe et de l’arabe mixte (aima), à travers les trois volumes d’Actes déjà publiés de ses congrès réunis à Louvain-la-Neuve en 2004 (F. Corriente y a présenté une communication dont les références figurent dans la bibliographie fournie par les auteurs, p. 266, sub 2008d), à Amsterdam en 2007, à Firenze en 2010 et à Atlanta en 2013 (en cours de publication).

If the inline PDF is not rendering correctly, you can download the PDF file here.

Content Metrics

All Time Past Year Past 30 Days
Abstract Views 9 0 0
Full Text Views 235 215 16
PDF Downloads 39 37 4