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Le français en Haïti, le français d’Haïti

Du Xviie Siècle à nos jours

In: Journal of Language Contact
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Focusing on French, I show how ecological factors influence language evolution. After explaining what the ecological approach consists of, I provide a chronological description of language contacts involving French in Saint-Domingue / Haïti. I focus on the various effects of these contacts, particularly on the emergence of a French-based creole thanks to speakers’ informal acquisition of French. After providing a description of the French spoken by the founding fathers of the ex-colony, I turn to different contributions by Haitians to representations and descriptions of French in Haiti. I conclude by providing some elements of Haiti’s modern sociolinguistic situation.

Abstract

Focusing on French, I show how ecological factors influence language evolution. After explaining what the ecological approach consists of, I provide a chronological description of language contacts involving French in Saint-Domingue / Haïti. I focus on the various effects of these contacts, particularly on the emergence of a French-based creole thanks to speakers’ informal acquisition of French. After providing a description of the French spoken by the founding fathers of the ex-colony, I turn to different contributions by Haitians to representations and descriptions of French in Haiti. I conclude by providing some elements of Haiti’s modern sociolinguistic situation.

1 Introduction

L’objectif de cette étude est de présenter quelques faits et évènements qui ont contribué à faire du français ce qu’il est devenu en Haïti, en privilégiant une perspective sociohistorique en accord avec Sankoff (2001 : 640).

Comme il s’agit de s’intéresser à des processus évolutifs, la présentation se veut ‘écologique’ au sens complexe défini par Mufwene (2001, 2005 : 93 ss. entre autres), et soucieuse de ce fait d’identifier tant les facteurs ‘externes’ que les facteurs ‘internes’ qui ont contribué à l’émergence de cette variété langagière.

Dans cette approche, les locuteurs d’une variété constituent son écologie externe ‘directe’ : s’ils sont les agents des changements subis par une variété langagière, on ne doit pas perdre de vue le fait que leur comportement (qui influence leur manière de parler, y compris la variété langagière qu’ils choisissent de parler ou apprennent à utiliser) est influencé par l’écologie externe ‘indirecte’. Il convient d’entendre par là, non seulement la période historique où se situent les locuteurs, mais également le système économique qui impose une structure de population spécifique. Cette structure détermine l’organisation interactive (qui peut interagir avec qui, dans quelles conditions, et donc qui peut influencer, et être influencé par qui ?). Ces facteurs ne peuvent influencer l’évolution d’une variété langagière qu’indirectement, par l’intermédiaire de ses locuteurs, dans la mesure où ils sont eux-mêmes influencés par le temps, le lieu, et la structure de population dans laquelle ils évoluent, laquelle impose une échelle de valeurs spécifique. Le temps et la structure de population sont cruciaux dans la mesure où ils permettent d’identifier la variété à laquelle une population d’apprenants a été exposée et les conditions particulières de son apprentissage. Le système économique est important en raison de son rôle dans la distribution des statuts et des valeurs associées aux fonctions socio-économiques et par conséquent aux variétés langagières correspondantes.

On entend par écologie interne la nature des structures propres à une espèce linguistique (une langue communautaire, distincte des idiolectes individuels) ainsi que la variation qu’elles manifestent.

Dans les lignes qui suivent, on s’efforce de mettre l’accent non seulement sur ce qui distingue en propre ‘le français en Haïti’ (grosso modo son écologie externe) et ‘le français d’Haïti’ (son écologie interne)1 d’autres français mais aussi sur ce qui les en rapproche.

Il est fait usage du mot ‘contact’ dans deux acceptions, contacts de populations et contacts de langues, avec comme arrière-plan constant l’idée que sans locuteurs au moins bilingues il n’y a pas de contacts de langues, le lieu ultime du contact étant le locuteur (Weinreich, 1953).

La contribution s’organise en quatre parties. Après un aperçu chronologique des contacts dans lesquels le français s’est trouvé engagé à Saint-Domingue/Haïti et de leurs effets (partie 1), il s’agit de dégager quelques-unes des caractéristiques du français des fondateurs de l’ex-colonie (partie 2). On se propose ensuite de faire part d’un ensemble de contributions haïtiennes à la connaissance du français d’Haïti (représentations et descriptions des usages des locuteurs francophones – partie 3). Enfin, la situation contemporaine fait l’objet d’une dernière partie (partie 4).

2 Le français dans ses contacts : de Saint-Domingue à Haïti

C’est au 17e et au 18e siècles qu’essaimé par une colonisation de peuplement, le français s’est expatrié aux Grandes et aux Petites Antilles. D’un point de vue typologique externe, il faut préciser que la diffusion du français hors de France n’est pas toujours associée à une colonisation de peuplement (elle a pu être portée par une colonisation d’exploitation, en Afrique sub-saharienne par exemple) et que les colonies de peuplement n’ont pas toutes donné lieu à l’émergence d’un créole (cf. l’Algérie).

L’île d’Hispaniola (île centrale du nord de l’arc antillais, seconde île des Antilles par la superficie) est colonie espagnole lorsque les premiers Français, flibustiers et boucaniers, s’installent dès 1630 au nord de sa partie occidentale, sur l’île de la Tortue, dans un premier temps, seul point fixe d’implantation des Européens non espagnols. Entre 1664 et 1674, la culture du tabac sera, selon d’Ans (1987 : 111), à l’origine d’un premier mouvement de sédentarisation agricole dans ce qui deviendra la ‘partie française de (l’île de) Saint-Domingue’, une trentaine d’années après que le même phénomène s’est produit à la Guadeloupe et à la Martinique. La généralisation des indigoteries vers 1685 va ensuite préparer le paysage et la société de Saint-Domingue au développement de l’agro-industrie sucrière. Jusqu’au Traité de Ryswick (1697) qui concède à la France la partie occidentale de l’île et qui marque son entrée dans l’ère proprement coloniale, l’histoire du territoire est marquée par de nombreux mouvements de population avec les Petites Antilles (Saint-Christophe et la Martinique en particulier).

Dès les débuts de l’implantation, dès l’époque de la ‘boucane’,2 le français s’est trouvé en contact dans la partie nord-occidentale de l’île avec une autre langue romane, l’espagnol local, du fait des relations de concurrence entre boucaniers français (ainsi que leurs ‘engagés’3 français) et boucaniers espagnols pour l’exploitation de la ressource en bétail (bovidés et cochons sauvages) qui n’avait cessé de se multiplier, suite à l’effondrement de l’entreprise sucrière espagnole dans la dernière partie du 16e siècle et à l’abandon de la plus grande partie de l’île par de nombreux Espagnols. Ces contacts du français avec l’espagnol n’ont pas cessé au cours des siècles avec des périodes d’intensité variables, en relation avec des évènements politiques : occupation de la partie espagnole de l’île par la France à partir de 1795, reprise de celle-ci par l’Espagne en 1810, unification de l’ensemble de l’île par le président haïtien Boyer de 1822 à 1844 (date de l’Indépendance de la République dominicaine), etc. Ces contacts ont laissé quelques traces dans le lexique du français, y compris pour les toponymes à date ancienne. Plus de deux siècles plus tard, on ne peut que souscrire au constat de Pompilus (1961 : 134), le découvreur du ‘français d’Haïti’ :4

Il est fort possible que la situation change à l’avenir […]. Mais actuellement les hispanismes ne constituent pas dans notre français la masse compacte que l’on pourrait supposer. [eu égard à la situation d’Haïti au centre du bloc hispano-américain]

Le français n’a jamais été sur ce territoire en contact direct avec la langue des habitants amérindiens d’Hispaniola, connue depuis le 19e siècle sous le nom de taïno. Lorsque les Français réussirent à prendre pied sur l’île, cette langue avait disparu depuis quelques décennies du fait de l’effacement tragique du peuple taïno qui la parlait. Après quarante ans d’occupation espagnole, le génocide des Taïnos est consommé.5D’Ans (1987 : 60 ss.) explique que cette catastrophe tint à un ensemble de causes dont les effets se cumulèrent : caractère cynique et impitoyable de l’agression ibérique, faiblesse des institutions indiennes, épidémies, démolition du paysage agricole consécutive à l’introduction de l’élevage, famines.

Le taïno, première langue amérindienne avec laquelle les Européens entrèrent en contact, fut aussi celle qui a marqué le plus profondément le lexique de l’espagnol et, par son intermédiaire, d’autres langues européennes dont le français. Des mots comme patate, maïs, hamac, canot, cannibale, marron ou cacique sont d’origine taïno. Il importe de distinguer, comme le propose Jansen (2012 : 116), les taïnismes par voie d’entrée, selon les situations diverses dans lesquelles le contact linguistique s’est effectué. À côté des taïnismes savants (entrés anciennement en français général par voie écrite, à travers des traductions de chroniques), et des taïnismes récents qu’on trouve surtout en Haïti où, par exemple, l’occupation de la partie espagnole par des troupes haïtiennes entre 1822 et 1844 a laissé des traces dans les langues en contact, une autre catégorie d’emprunts au taïno ‘les taïnismes du baragouin’ est particulièrement intéressante pour notre propos car elle va nous permettre d’introduire la notion de ‘français des îles’. Jansen fait l’hypothèse (2012 : 117) que, par l’intermédiaire de l’espagnol, ces taïnismes circulaient probablement depuis le XVIe siècle dans la bouche des Français qui croisaient dans les eaux de la Caraïbe et se servaient d’une langue véhiculaire simplifiée, une lingua franca aux structures réduites, appelée ‘baragouin’ dans les sources françaises, pour communiquer avec les Indiens des petites Antilles. Avec les marins, négriers et les colons, ces taïnismes ont voyagé à travers l’empire colonial français et en particulier vers les îles de l’Océan Indien. Comme exemple, on peut citer le mot mar(r)on (fugitif ; qui vit dans les bois), un hispanisme d’origine taïno dont l’histoire restituée (Jansen, 2012 : 127–133) permet d’illustrer de manière exemplaire la complexité des échanges linguistiques dans l’espace antillais.

Ces taïnismes font partie d’un ensemble constitué de mots d’origines premières diverses (espagnole, caraïbe, tupi, ou française comme habitation et habitant dont la signification a été modifiée, du fait de leur adaptation aux réalités locales,6 etc.). Ils font partie du lexique panfrancophone qui a été étudié sous la dénomination de ‘termes de voyage’ (Arveiller, 1963) ou dans le cadre du ‘Vocabulaire des Isles’ (Chaudenson, 1974 : 590 ss.). Signalons qu’il existe un outil remarquable pour appréhender la dynamique du lexique français à travers l’espace francophone : il s’agit de la Base de données lexicographiques panfrancophone (BDLP),7 une entreprise lexicographique qui représente ‘l’étape la plus récente du mouvement de reconnaissance de la variation géographique du français, lequel s’est manifesté nettement à partir des années 1970’ (Poirier, 2005 : 483).

L’expression ‘taïnismes du baragouin’ ne doit pas porter à confusion : s’il est probable que les emprunts au taïno ont effectivement d’abord circulé dans le baragouin de la Caraïbe (les citations de baragouin dont on dispose figurent dans des textes de chroniqueurs religieux datant du 17e siècle), tout indique que la langue qui s’est diffusée d’une région du monde à l’autre (des îles de la zone américano-caraïbe vers celles de l’Océan Indien) était bien du français et non pas du baragouin. C’est par le truchement du français qu’ont été importés de la région caraïbe à l’île Bourbon/la Réunion des mots constitutifs de différents champs onomasiologiques (termes géographiques, faune et flore, canne à sucre, structures économiques et sociales).8 Il faut ici rappeler que la colonisation française dans l’Océan Indien a eu lieu plus tardivement que dans les Antilles (l’installation des Français sur l’Ile Bourbon/la Réunion date de 1665) et qu’elle a mis en place des stratégies en vue de faciliter l’installation et l’adaptation des nouveaux colons et, par là, d’accélérer le processus de mise en place des infrastructures qui permettront le développement économique. Comme le souligne Chaudenson (2003 : 80 ss.), on cherche partout et toujours à provoquer des migrations de colons d’une colonie ancienne vers les nouvelles. Ces migrations ont eu des conséquences importantes sur le plan linguistique, entraînant une hétérogénéité accrue du fait de la rencontre de différents usages régionaux du français de l’ouest français.

La situation géographique de Saint-Domingue/Haïti a favorisé, à date ancienne, les contacts du français avec l’anglais. Mais c’est probablement au 19e et surtout au 20e siècle qu’ils se font les plus intenses : à propos des anglicismes du français d’Haïti, Pompilus (1961 : 201–239) retrace les contacts qui ont favorisé la pénétration d’un certain nombre de mots anglais avant 1915 (débuts de l’occupation américaine d’Haïti, qui prend fin en 1934). Il note que les emprunts du français à l’anglais après l’occupation américaine ont été bien plus nombreux, accusant un tout autre caractère: « Avant 1915, il n’y a pas de calque, après 1915 les calques se multiplient » (ibid. : 207). Par la suite, la dépendance d’Haïti par rapport à l’économie américaine a favorisé l’entrée de mots anglais dans le vocabulaire de l’automobile, de la mécanique, de l’électricité, de l’usine et du commerce. Et c’est à l’anglais que l’on doit la postposition du nom en apposition, courante dans les enseignes commerciales (Nirvana Restaurant, Quisqueya Station, etc.)

Les premiers contacts du français avec des langues africaines9 se sont produits dans le cadre de ce que Chaudenson a identifié dans différents travaux (entre autres 2003) comme la première phase de l’histoire des sociétés coloniales, la ‘société d’habitation’. Au cours de cette phase qui dure entre 30 et 100 ans (selon le territoire) et qui se caractérise par la mise en place des structures et infrastructures indispensables au développement agro-industriel à venir, les colons français sont plus nombreux que les esclaves africains qui sont, presque sans exception, en petit nombre dans une même exploitation agricole (habitation) et très fortement intégrés dans le milieu familial et social des colons. Lors de cette phase, la population croît lentement, surtout de façon endogène, par les naissances ; tous les enfants créoles (il faut entendre par là les enfants d’esclaves ou de colons nés dans la colonie)10 parlent le français. Tout le système colonial est organisé de façon centripète en direction du français qui est l’idiome usuel et/ou la langue-cible de tous ; tous disposent donc d’un input français suffisant en fréquence, en quantité et en qualité et les quelques esclaves nouveaux arrivants sont francisés en moins d’une année, exclusivement par acquisition orale.

Lors de la seconde phase, dite ‘société de plantation’, l’écologie externe du français se voit considérablement modifiée. Le temps du développement agro-industriel de la colonie étant venu, le besoin d’une main d’œuvre nombreuse se fait sentir : le nombre des esclaves augmente alors de façon considérable, par croissance exogène. Cette modification de la structure de population a des conséquences sociales qui impactent l’écologie interne du français (le plan linguistique). Les esclaves créoles, toujours en contact direct aves les colons et leurs familles, se voient confier des fonctions d’intégration, d’encadrement et de socialisation des esclaves nouveaux, les bossales, déportés en masse dans le cadre de ‘l’infâme trafic’.11 Entre les uns et les autres, esclaves de cour ou à talents d’un côté, esclaves de houe ou de pioche de l’autre, une hiérarchie s’instaure de facto. Un point essentiel est le changement intervenu dans la dynamique des interactions sociales : les bossales de cette deuxième phase ainsi que leurs descendants ne sont que très rarement en interaction directe, permanente, avec les colons, à la différence des esclaves qui les ont précédés dans la colonie (que ces derniers soient ou non nés sur place). Et leurs interactions avec les esclaves créoles maîtrisant le français sont insuffisantes pour empêcher que se produise, au cours de cette seconde phase, l’autonomisation d’un système devenu, de façon graduelle, suffisamment différent (structurellement divergent) du français pour qu’on le nomme plus tard, à la fin du 18e siècle, par métonymie, le ‘créole’. La discontinuité naturelle (Meillet, 1914 / 1982 : 79) qui s’observe dans toute acquisition de langue et qui est reconnue comme facteur incontestable de changement linguistique se double, dans le cas qui nous occupe, d’une rupture du contact avec la cible d’acquisition.

S’il n’est pas la seule langue concernée, des langues africaines l’ont été également,12 le français expatrié aux 17e et 18e siècles a été massivement sollicité lors de cette recomposition, tant au plan lexical, qu’au plan grammatical et au plan phonético-phonologique, comme le révèle dans sa diversité géolectale le parler créole des unilingues ruraux haïtiens (Fattier, 1998 ; 2013) qui, pour ce qui est de ses aspects conservateurs incontestablement français,13 constitue une ressource très précieuse pour la reconstruction du français parlé à l’époque coloniale. Il existe également d’autres ressources (textes anciens, textes littéraires) sans compter, bien entendu, la comparaison avec les variétés de français des Amériques qui partagent le même contexte socio-historique que Saint-Domingue.

Le mot ‘créole’ ne désigne donc absolument pas, contrairement à une idée reçue solidement ancrée, une catégorie particulière de langues. Il n’y a pas de combinaisons de traits structuraux qui définissent un créole, il n’y a pas non plus de processus de restructuration spécifique, il n’y a donc pas de critères linguistiques non sociohistoriques pour identifier comme créoles des variétés langagières particulières. De ce fait, l’emploi des mots ‘créolisation’ ainsi que d’autres (‘décréolisation’ etc.) est injustifié, comme l’écrit à juste titre Mufwene (2005 : 54-55) à qui l’on doit cette mise au point indispensable pour l’épistémologie de la créolistique. Il ajoute également (ibid. : 195) que l’interprétation la plus charitable que l’on puisse donner à l’usage du terme ‘créolisation’ est qu’il « désigne un acte social par lequel une variété langagière coloniale développée par une population d’ascendance surtout non européenne, à partir d’une langue européenne dans une colonie de peuplement dépendant surtout d’une industrie agricole, est marginalisée, considérée comme une déformation outrancière de la langue de base ».

Une sorte de preuve indirecte de la validité de l’hypothèse de Chaudenson sur le caractère essentiel du passage de la société d’habitation à la société de plantation (qui provoque un grand changement dans l’écologie externe) pour expliquer l’émergence des créoles français14 est l’absence de créoles espagnols en République dominicaine ou à Cuba, ex-colonies espagnoles où la durée de la phase de société d’habitation a été cinq ou six fois plus longue que dans les colonies françaises ou anglaises, ce qui a grandement modifié les conditions de l’exposition à l’espagnol et facilité son acquisition, en multipliant les occasions de contact et d’interaction. Certes des sociétés de plantation se sont également développées dans ces ex-colonies mais tardivement, au 19e siècle, soit après trois siècles de présence espagnole sous l’unique régime de la société d’habitation, donc sans changement dans l’écologie externe : la proportion démographique des locuteurs ayant déjà appris l’espagnol était alors telle que les restructurations divergentes opérées par les bossales au cours de leur acquisition de l’espagnol au 19e siècle ne conduiront pas à l’émergence de variétés langagières suffisamment différentes pour être reconnues comme nouvelles.

Ni l’indépendance d’Haïti acquise en 1804, ni les changements intervenus dans les périodes suivantes ne bouleverseront fondamentalement cette donne : la rupture du contact entre la plus grande partie de la population et le français est effective jusqu’à nos jours.15 De ce fait on peut présenter Haïti comme la juxtaposition16 d’une communauté monoglosse créolophone (ultra-majoritaire, largement rurale) et d’une communauté diglossique (minoritaire, très généralement urbaine, détenant le pouvoir politique et économique), faisant usage du créole pour les fonctions B et du français pour les fonctions H. En illustrant, entre autres, à l’aide du cas d’Haïti son célèbre article sur la diglossie, Ferguson 1959 s’est focalisé sur la seule communauté diglosse, en faisant l’impasse sur l’existence d’une très importante communauté monoglosse en Haïti. Si une telle situation a perduré grosso modo jusqu’à nos jours, dans la période récente se sont produits des glissements du français au créole pour remplir certaines fonctions, en relation avec divers changements de nature glottopolitique touchant le créole qui ont modifié l’écologie externe.

En résumé, le français dans son développement à Saint-Domingue/Haïti s’est trouvé en contact indirect avec la langue des Taïnos (via des emprunts à l’espagnol) ; il s’est trouvé en contact direct avec l’espagnol, certaines langues africaines, l’anglais. Les contacts avec l’espagnol ont laissé relativement peu de traces ; les contacts avec l’anglais ont davantage marqué le français, surtout à partir du 20e siècle.

Le contact du français avec les langues africaines a laissé une empreinte visible, quoique réduite, dans le lexique, en palliant souvent des lacunes dénotatives du français (zonbi, vodou). Il faut aussi prendre en compte, à la suite de Mufwene (2005 : 132), l’influence plus subtile qu’exercèrent des langues africaines dans la sélection que firent les Africains entre variantes du français, favorisant celles qui étaient en congruence avec les options attestées dans leurs langues africaines déjà parlées (L1 et probablement L217 ‘substratiques’).18 L’émergence d’un créole se conçoit comme le produit d’une acquisition informelle du français, marquée dans un premier temps par un contact d’abord intense d’une minorité avec la cible d’acquisition, puis dans un second temps par la rupture du contact avec cette cible pour l’immense partie de la population, qui provoque l’évolution divergente de ses façons de parler. Le point important est que d’une phase à l’autre la cible d’acquisition reste la même. Et pour cause : il n’y a en effet pas de solution linguistique alternative.

3 Le français des fondateurs de la colonie de Saint-Domingue

S’interroger sur ce français-là est essentiel du point de vue de l’écologie linguistique pour comprendre l’évolution ultérieure du français comme le co-développement du créole. Etant donné que la diffusion du français hors de France a été portée par plusieurs vagues de colonisation (17e-18e siècles ; 19e-20e siècles), il convient d’insister sur une spécificité de la première vague : l’émigration française des 17e et 18e siècles est remarquablement homogène tant au plan géographique (l’immense majorité des expatriés provient de l’ouest de la France), qu’au plan social (beaucoup d’artisans, anciens soldats ou marins) et au plan linguistique : la langue dont on usait était une variété de français parlé. À partir du constat de cette homogénéité de départ qui permet de distinguer les émigrations françaises des 17e-18e siècles et celles du 19e-20e siècles, il ne faut pas conclure trop rapidement : l’ouest de la France étant à l’époque structuré en différentes régions, il est clair qu’il y avait hétérogénéité géographique des francophones de l’ouest dans la période fondatrice qu’il faut du reste envisager dans la durée plutôt que comme un instant t0’.

Ce sont des créolistes qui ont été les premiers à mettre en évidence le rôle prépondérant du français dans la formation des créoles à base française.19 On peut citer pour mémoire Chaudenson (1973 ; 1974), Bollée (1977), Valdman (1974 ; 1978), sans oublier le précurseur, l’Haïtien Jules Faine (1936). Dans la période plus récente, en 2009, le francisant Chauveau, connaisseur des dialectes de la France de l’Ouest, s’est interrogé lors de la lecture des épreuves du Dictionnaire étymologique des créoles français de l’Océan Indien (DECOI), devant des explications de termes créoles comme des emprunts à ces dialectes. Après avoir examiné quelques données supposées d’origine dialectale dans le DECOI, il souligne l’évidence forte et multiple que la langue qui s’est expatriée au 17e siècle, c’est le français commun et non pas tel ou tel dialecte (d’oïl). Il présente à l’appui de son assertion de solides arguments. Les communautés qui ont émigré en groupes soudés et qui ont conservé leur dialecte de départ comme les Wallons du Wisconsin partis à la fin du 19e siècle sont, écrit-il, l’exception qui confirme la règle. Ce que l’on constate, ajoute Chauveau, c’est que les groupes français expatriés parlaient français et même assez souvent un français « d’excellente facture », comme le montre le cas du Québec (Wolf, 1991). En prenant également appui sur le travail d’Asselin et Mc Laughlin (1994), il remarque que lorsque l’on étudie la genèse de ces français expatriés, on ne trouve aucun premier rôle à faire jouer aux dialectes [ou ‘patois’], au point même que certains se demandent si les immigrants étaient dialectophones. La situation est selon Chauveau a priori encore plus défavorable au dialecte dans le cas des créoles. Pourquoi les dialectalismes se seraient-ils mieux conservés dans les îles des Caraïbes ou des Mascareignes que sur le continent américain ?

Son entreprise de comparaison lexicale systématique entre français commun, français régionaux, français expatriés, et créoles français se donne pour objectif de constituer ‘une base suffisamment riche et variée pour permettre une reconstruction de la situation linguistique de l’époque classique’. Un tel programme de recherches se poursuit avec, entre autres, un travail récent sur les régionalismes originels, ou au moins précoces, du français des Antilles, ceux du français de la France de l’époque classique qui se sont durablement installés dans les Caraïbes, au cours de la période fondatrice (Chauveau, 2012). Ce travail qui se fonde sur l’étude d’un dictionnaire du créole de l’île de Marie-Galante (Père Maurice Barbotin, 1995), un créole réputé archaïque, montre tout l’intérêt de la démarche qui consiste à passer par un créole français pour essayer de caractériser ce que pouvait être le français des fondateurs de la colonie et de ceux qui les ont rejoints au cours de la période formatrice. Un tel détour permet en outre d’éclairer, selon Chauveau, ‘le français parlé par les milieux populaires de l’époque classique, bien moins connu que celui des œuvres littéraires’.20

L’un des acquis de cette caractérisation porte sur le véritable statut d’unités lexicales considérées parfois trop rapidement comme des emprunts à des dialectes. Chauveau (2012 : 52) précise que les français expatriés, comme les créoles, comprennent de nombreuses unités qui n’appartiennent pas et n’ont jamais appartenu au français commun, mais qu’on a fréquemment enregistrés dans les parlers dialectaux de l’ouest de la France, ceux de la zone qui a fourni la majeure partie des immigrés. Il ajoute :

Comme les variétés de français qui se sont répandues dans les colonies fondées à l’époque moderne n’ont jamais été des dialectes mais des français marqués par des particularités essentiellement lexicales, l’hypothèse la plus probable est que ce ne sont pas des emprunts à des dialectes qui expliquent ces particularités, mais des régionalismes du français.

En se donnant comme point de départ les unités lexicales possiblement d’origine normande, Chauveau identifie dans le créole archaïque de Marie-Galante des régionalismes issus d’autres zones de l’ouest de la France que la Normandie (rip « copeau », sourit « souris »), des régionalismes du français populaire, certes connus en Normandie, mais aussi ailleurs et qui relèvent d’un niveau de langue supra-régional (chodsouri « espèce de chauve-souris carnivore »), des normannismes dont l’implantation a pu se faire sans l’intervention de Normands, par le canal de régionalismes largement diffusés (kanni « moisi, piqué par les champignons »), des normannismes (directs possibles et probables) susceptibles d’avoir été implantés par des Normands, spécialement des Hauts-Normands (chatou « pieuvre »), ainsi que des régionalismes cachés. En se fondant ensuite sur différents dictionnaires des créoles des Petites Antilles (ibid. : 96), il précise que 58 régionalismes ont connu dans les Antilles une bonne diffusion, ce qui lui permet de faire l’hypothèse que ces types lexicaux ont fait partie de la langue d’usage entre les différentes îles et que s’est déterminé très tôt un français commun antillais dans lequel se sont intégrés des régionalismes de diverses origines.

Nombre des régionalismes mis au jour par Chauveau ont des ‘cognats’21 dans le créole des unilingues d’Haïti, ce qui permet de faire l’hypothèse qu’ils appartenaient au français ciblé à l’époque saint-domingoise et donne une assise supplémentaire à la notion de français commun antillais de l’époque classique. Ce français commun n’était pas dépourvu de variation interne. Bien au contraire : la longueur du voyage par mer d’immigrants français venus de régions diverses de l’ouest puis, par la suite, les circulations de populations entre colonies favorisèrent la koïnèisation (les contacts internes entre variétés parlées) en modifiant la dynamique de coexistence des traits en compétition. Le français colonial était variable non seulement d’une colonie à l’autre mais également au sein d’une même colonie : l’Atlas linguistique du créole d’Haïti offre de nombreux témoignages indirects d’une telle variabilité (chouk < chouque/souch < souche ; fèk < faire que + V/fèrenk < faire rien que +V).

Un tel contexte d’absence de pression d’une norme ‘haute’ s’exerçant sur tous (Moreau de Saint-Méry, l’historien de Saint-Domingue, a par exemple déploré de voir la colonie dans la fin de son existence ‘sans nul établissement propre à donner de l’éducation à ceux des enfants que la fortune de leurs parents ne permet pas d’envoyer en France’), d’absence de modèle linguistique imposé (le français colonial évolue en liberté, à l’écart de la codification linguistique à l’œuvre en France) à quoi s’ajoutent des échanges et des circulations des populations entre les différents territoires22 ouvre la voie à de nombreux types de changements et recompositions. Des facteurs cognitifs (simplicité, brièveté, régularité, saillance perceptuelle, transparence sémantique, invariabilité, fréquence des formes) conduisent les locuteurs à privilégier certaines variantes (Chaudenson / Mougeon / Beniak, 1993). On peut citer dans le domaine grammatical par exemple, le succès des périphrases verbales (être après, sortir de, (ne) faire que, aller + infinitif) qui, tout en ayant soit une valeur aspectuelle soit une valeur temporelle, ont pour elles l’avantage de mettre en œuvre des formes d’auxiliaire fréquents et un verbe invariable. Elles ont donné lieu en créole à différentes grammaticalisations sous la forme de particules de temps ou d’aspect (> ap ; > sot ; > fèk ; > va) préposées au verbe créole qui n’est pas fléchi (Fattier, 2003). Ces formes créoles donnent à penser que les périphrases verbales, dont la création est associée dans des ouvrages portant sur l’évolution du français, au 16e siècle (par exemple Marchello-Nizia 1999 : 18)23 étaient d’un emploi très fréquent dans les territoires coloniaux de la France au 17e siècle.

Le lexique24 doit s’enrichir pour tenir compte, entre autres, des realia locales : par emprunts indirects à des langues amérindiennes (du caraïbe : canari ; du tupi : boucan), emprunts directs à des langues d’adstrats (langues coloniales en contact : espagnol (hatte)), emprunts à des langues africaines (calenda, Vaudoux, zombi), emprunts précoces ou plus tardifs ; innovations formelles par dérivation (boucanier) ou composition (figue-banane, franc-Congos, garde-corps), innovations sémantiques (habitant, habitation) ; ‘régionalismes’ de fréquence, etc. Ce qui ne l’empêche pas, par ailleurs, de conserver un héritage gallo-roman important : diastratismes25 (mitan, cabaret) et diatopismes26 (mouche à miel).

Dans une perspective de typologie historique interne, la présence de cet héritage gallo-roman (tant en créole haïtien et dans les autres créoles français que dans les ‘français régionaux’27 qui sont en symbiose avec eux) est à souligner : l’expatriation du français au 17e siècle a eu cet effet que les mots autrefois maintenus en périphérie mais considérés comme régionaux dans l’usage central constituent de nos jours l’une des principales catégories de régionalismes dans les zones où l’implantation du français est très ancienne, que ce soit, comme l’explique Thibault (2010 : 47) dans les régions de France, en Suisse romande, en Wallonie ou dans les anciennes colonies françaises (17e-18e s.) du Nouveau Monde. À l’inverse, on en répertorie beaucoup moins au Maghreb ou en Afrique subsaharienne, étant donné le caractère plus récent de l’implantation du français dans ces zones.

4 Le français d’Haïti : représentations et descriptions

Il n’existe pas de corpus oral construit28 permettant d’appréhender les spécificités du français parlé en Haïti. Il n’existe pas non plus de description récente de ce français. On dispose en revanche d’un riche gisement de sources (primaires et secondaires) d’information29 sur ses états anciens ou plus récents.

On peut citer en premier lieu le corpus des textes anciens qui traitent de Saint-Domingue/Haïti dont certains ont déjà fait l’objet d’études systématiques.

Sans viser l’exhaustivité, on signalera le dictionnaire languedocien-français anonyme dont Pierre Rézeau (2009) a restitué l’intérêt lexicologique dans son article « Aspects du français et du créole des Antilles (notamment Saint-Domingue) à la fin du 18e siècle, d’après le témoignage d’un lexicographe anonyme ». À l’issue d’un séjour aux Antilles, ce lexicographe a rédigé ce dictionnaire où il traite, dans des digressions inattendues, de la langue, de la flore, de la faune et des coutumes des Antilles. Ses notes portent essentiellement sur le lexique et ne distinguent pas le créole comme un système linguistique différent du français (Rézeau 2009 : 196).

L’imposante Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’Isle Saint-Domingue de Moreau de Saint-Méry (1797 / 1958) est riche de régionalismes, qui se trouvent dans le texte lui-même et/ou dans les différents appareils critiques qui l’accompagnent (par exemple ibid. : 14-16, l’Explication de quelques termes employés à Saint-Domingue). Si la plupart des régionalismes sont lexicaux, certains traits grammaticaux sont également relevés comme l’exemple suivant (figurant ibid. : 14) :

A. L’usage du signe du datif remplace souvent, à Saint-Domingue, celui du génitif. Ainsi, au lieu de dire l’habitation Galiffet ou de Galiffet, on dit l’habitation à Galiffet, la case à un tel, la rivière à Mancel, la ravine à Prévost, etc.

Autre source précieuse, le Manuel des Habitans de Saint-Domingue de S. J. Ducoeurjoly (1802) : la partie linguistique de ce manuel publié en 1802 et destiné aux futurs colons et voyageurs français à Saint-Domingue est constituée d’un vocabulaire français-créole et de conversations françaises-créoles. La liste des entrées françaises du vocabulaire intègre les mots communs au créole et au français régional qui n’ont pas, à l’époque, d’équivalent en ‘français de France’ (bagasse, bigaille, calalou, canari, coui, manchette, maringouin, figue d’Adam, figue banane, patte (au sens de ‘main de banane’), etc.). De ce fait, le Manuel offre une description involontaire du français régional de Saint-Domingue, le tout premier inventaire des particularités lexicales d’un français évoluant de pair avec un créole.

Autre corpus riche, celui des ouvrages littéraires. Pompilus (1985 : 66) a signalé la ‘déclaration fracassante’ que fait un romancier haïtien, Fernand Hibbert, dans son roman Les Simulacres (1923) par le truchement de l’un de ses personnages :

Par l’action du milieu, le français que nous parlons n’est pas plus le français de France que l’anglais des Etats-Unis n’est l’anglais des îles britanniques, et j’ajoute que rien n’est plus ridicule qu’un puriste haïtien.

Tout un pan de la littérature haïtienne d’expression française30 s’est écrit dès les débuts du 20e siècle et pendant sept à huit décennies dans un français fortement marqué de régionalismes, accompagnés parfois d’incrustations en créole. L’intérêt pour le français du pays est donc précoce chez les Haïtiens. Chez ceux des écrivains qui ont fait le choix d’utiliser littérairement le français régional en mettant à distance les normes prescriptives, on ne relève pas le sentiment d’insécurité observé de façon courante de la part de locuteurs-scripteurs d’une ‘périphérie’ vis-à-vis de l’ancien centre (Francard, 1993) qui peut les conduire à éviter l’emploi de tout régionalisme. Leurs représentations sont souvent très réalistes, pour autant qu’on puisse en juger par des comparaisons avec la langue parlée. L’emploi de régionalismes du français dans la littérature semble s’être estompé dans la période récente, ce qui est sans doute à mettre en relation avec le développement d’une littérature en langue créole (Dalembert / Trouillot, 2010 : 49-53) et, peut-être, avec l’irruption dans le champ littéraire en Martinique et en Guadeloupe, du mouvement de le Créolité31 dont les tenants écrivent dans une langue intermédiaire, entre français et créole.

Des travaux de linguistique ont été entrepris pour rendre compte des usages, ceux de l’Haïtien Pradel Pompilus (déjà cité) en particulier.32 Dans sa thèse il annonce : ‘Notre étude, qui embrassera la phonologie, la grammaire, le vocabulaire, se limitera à la période allant de 1915 à 1959’ (Pompilus, 1961 : 21). Pompilus procède cependant à quelques élargissements à la période antérieure, en prenant en compte des romans datant du début du 20e siècle (comme ceux de Fernand Hibbert), dès lors qu’un fait de grammaire ou de lexique attesté à cette période l’est également plus tard.

Pour ses exemples, Pompilus explique (ibid. : 21) qu’il a systématiquement donné le pas aux faits de langue usuelle, c’est à dire de la langue parlée et de la langue ‘cursive’ : il entend par là (à la suite de H. Frei qu’il cite), la langue des lettres familières, celle des enseignes, celle des journaux, qui représentent des ‘transpositions’ du langage parlé, celle des dialogues de romans et de comédies enfin qui reproduisent parfois des propos pris sur le vif.33 Pompilus tient à rendre compte du titre de son étude (ibid. : 22) en insistant sur un trait du français d’Haïti qui l’oppose au créole : le fait qu’il se maintienne par voie savante lui vaut de présenter, sur tout le territoire, une plus grande unité que le créole. La conclusion de son introduction est fort instructive :

Il nous paraît maintenant nécessaire de préciser pour nos compatriotes, si attachés à la langue française et si chatouilleux sur ce chapitre que notre travail n’est pas une critique de leur langage, mais une œuvre d’observation objective qui aidera peut-être nos professeurs de français à discerner des éléments sur lesquels leur enseignement devrait insister : notre point de vue n’est pas celui d’un censeur ; nous ne relevons pas des fautes, nous faisons au contraire la description objective des aspects réels du français parlé chez nous par la moyenne des locuteurs. (Pompilus, 1961: 22)

La langue française est bien en Haïti, pour certains groupes de locuteurs au moins, une passion haïtienne avec trop souvent des débordements dans le champ de la didactique du français où les adeptes d’une surnorme, bien éloignée d’une langue réelle, non stéréotypée, sont nombreux.

Pour réaliser sa phonologie, il a mené deux enquêtes, l’une utilisant et adaptant le questionnaire employé par Martinet (dans La prononciation du français contemporain), l’autre constituée de 10 phrases à lire.34 La démarche de mise au jour des phonèmes est classique (emploi de paires minimales pour cerner l’identité phonologique des sons). Pour le phonème ⁄ r ⁄, voilà ce que note entre autres Pompilus (1961 : 33) :

En nous fondant sur l’observation personnelle, nous pourrions dire que c’est une fricative sonore vélaire, moins profonde que le r français et très proche de la semi-consonne w. […] En position explosive et suivi des labiales o, oe, ü, u, w, il se ramène presque à un w : ainsi rot, heureux, rue, roue, roi se prononcent à peu près comme wo, oewoe, wü, wu, wa.

La grammaire (deuxième partie) insiste davantage sur la syntaxe que sur la morphologie, dans une approche différentielle. Pompilus explique le choix (non classique) d’une telle position par la forte cohérence du système morphologique du français et par l’application consciente que les Haïtiens mettent forcément à l’assimiler : cela l’a préservé de l’influence d’une langue populaire (le créole) dont le système morphologique est différent de celui des langues indo-européennes, en ce qu’il ne connaît pas les flexions.

Il est traité successivement du nom, de l’adjectif, des représentants personnels et du verbe, de l’adverbe, des relations par les prépositions et enfin de la phrase. Nombre des observations relatives au français parlé (ou écrit) sont toujours valides de nos jours.

Ainsi pour ce qui est des exemples cités dans le passage consacré au remplacement des pronoms possessifs français par des formes spécifiquement haïtiennes (Pompilus, 1961 : 65) :

  1. (1)Mammi, je vais nettoyer ma part, entendez : les miens (G. S. P., 6 ans).
  2. (2)Dans ta part [i. e. ton réfrigérateur], il y a de la place pour les œufs (Mme G. L. c. moy. 30 ans).
  3. (3)Ma part [mon enfant, le mien] ne va pas encore à l’école (un employé de magasin, 35 ans environ).

Ainsi encore s’agissant de l’indéfini chaque à propos duquel Pompilus relève (ibid. : 65) qu’il est, en français haïtien, employé avec le pluriel à peu près par tout le monde :

  1. (4)L’eau d’arrosage, elle ne venait plus sur leur terre que chaque trois jours.

Dans son chapitre III (Les représentants personnels et le verbe), Pompilus (ibid. : 77) cite l’emploi de l’accusatif du représentant personnel à la place du datif :

  1. (5)Demande-la pour moi si elle travaille,35

beaucoup plus fréquent que l’inverse (datif pour accusatif) et qui se décèle même dans le langage des parleurs de culture élevée et dans la langue cursive. Un tel emploi est bien attesté de nos jours.

Il cite également l’emploi des prépositions, brouillé selon lui en français d’Haïti par suite des hésitations et des caprices du français normé ou par des survivances et des faits décadents, et soumis également à l’influence du créole (ibid. : 97) : « le sujet parlant transpose purement et simplement le créole qui ignore le ‘de’ en fonction d’ablatif et qui exprime par une seule et même préposition (nã) l’origine ou le terme du mouvement » :

  1. (6)J’étais sorti dans l’abîme où j’étais plongé (élève de 4e, 1945).
  2. (7)Sortez dans l’eau (W. B., brevet élém., 1953).

S’il est exact que le créole haïtien dispose d’une telle préposition, ce qui ne peut manquer de favoriser le maintien en français régional, on peut se demander si un tel emploi ne fait pas partie du français d’Haïti et même du français commun antillais ancien depuis toujours. On note en effet l’emploi en créole guadeloupéen d’un mot ‘adan’ (issu de ‘dans’) au sens de ‘de, hors de’ (Ludwig et al., 1990) :

  1. (8)Désann adan pyébwa-la ! ‘Descends de l’arbre !’

Un tel emploi est attesté dans tous les créoles de l’Océan Indien (Chaudenson, 1974 : 958-959 ; Bollée, 2000), ce qui plaide en faveur de l’idée qu’il s’agit là d’un héritage de l’Ouest français.

Cette remarque de Pompilus fournit l’occasion d’insister sur une représentation assez partagée dans les territoires créolophones, consistant à imputer au seul créole local toutes les particularités du français local : c’est l’hypothèse dite des ‘créolismes’. Il est rarement question de voir dans ces particularités le maintien d’archaïsmes, de traits anciens ou encore la réalisation de mots, de sens ou de développements grammaticaux possibles mais non attestés en français de référence (voir cependant Jules Faine 1936 qui évoque p. XI « ces anciens provincialismes qui se sont perpétués dans notre parler et que nous appelons à tort des créolismes »). De même n’est pas facilement envisagé le maintien de telles particularités, de façon parallèle, en français régional et en créole. L’hypothèse des créolismes revient en fait à poser que les français régionaux (d’Haïti, des Petites Antilles, etc.) sont des variétés d’apparition récente et pour expliquer leur émergence, à calquer les faits sur ceux qui se sont produits en Europe où le français s’est diversifié par diffusion et superposition à un substrat dialectal (les dialectes galloromans) en France, en Belgique et en Suisse. Cela conduit à traiter les particularités du français aux Antilles comme des équivalents des wallonismes (par exemple) alors que leur histoire est bien différente. Contrairement à ce que pensent de nombreux locuteurs, le rapport entre créole(s) et français n’est pas un rapport de ‘langue de substrat’ à une langue qui s’y serait superposée.

S’il est certain que dans leur co-évolution symbiotique, les deux langues s’influencent constamment l’une l’autre, il faut rappeler que du point de vue historique l’implantation du français en Haïti est plus ancienne que celle du créole. L’hypothèse des créolismes a une base idéologique, celle du monolinguisme, qui n’est pas articulée de façon très explicite, ni très consciente : les mots doivent être bien rangés, de préférence dans une seule langue ; il faut qu’il n’y ait qu’une langue première (L1). Elle empêche de saisir que le lieu où les langues entrent en contact n’est pas un lieu géographique mais l’individu bilingue (Weinreich 1953) et qu’il existe des cas d’acquisition initiale bilingue. Elle sous-estime la difficulté bien réelle de cerner les critères qui permettent d’attribuer certaines particularités (de tous ordres) à l’une et/ou l’autre des langues en cause quand celles-ci sont non seulement génétiquement apparentées mais également en coexistence synchronique. On peut ici évoquer le fait maintes fois signalé à propos du français dans d’autres écologies (français de Belgique, français d’Alsace, français du Canada, etc.), consistant pour les observateurs à imputer à ‘l’autre langue’ en coexistence la présence d’un trait de langue non central/non standard. Faut-il ramener un tel penchant à un fantasme de pureté de la langue lié au français ? Ne s’agit-il pas bien plutôt d’un universel des situations plurilingues ?

La partie de la thèse de Pompilus consacrée au lexique (1961 : 133-244) est divisée en trois chapitres : les haïtianismes (‘emprunts que le français fait à la langue locale, le créole’);36 les anglicismes (récents et anciens) ; les traces de la langue classique. Les haïtianismes entrent dans trois rubriques (ibid. : 136) : ‘mots et expressions qui n’existent pas dans le lexique du français de Paris et qui sont courants et même indispensables en F.H. pour désigner des particularités locales’ ; ‘termes du lexique français qui, tout en conservant, pour les Haïtiens leurs acceptions normales, se sont enrichis d’un sens nouveau, soit qu’on les emploie seuls, soit qu’ils entrent dans une locution’ ; ‘images transposées du créole et couramment usitées’. Ils sont le plus souvent illustrés par des contextes comme ce verbe cuiper typique (faire un clic, en signe de désapprobation),37 le mot estomac (poitrine) ou le mot marassa (jumeau, jumelle ; mot d’origine africaine) :

  1. (9)Comme elle demanda le chef de bureau et qu’on ne lui répondit pas, dédaigneuse, elle secoua sa souquenille, cuipa longuement, puis murmura … (Léon Laleau, 1919, La danse des vagues)
  2. (10)Boutonne ta chemise, ton estomac est à l’air (Mme P. L., le 10/12/1955)
  3. (11)Votre mère était marassa (Antoine Innocent, Mimola : 124)

Pompilus note (1961 : 137) fort justement qu’il est rare qu’une conversation entre Haïtiens, quel qu’en soit l’objet, se déroule en français d’un bout à l’autre. Dès que la passion entre dans le jeu, dès qu’il devient nécessaire de détendre un peu l’interlocuteur, d’exprimer une idée d’une façon vive, familière ou enjouée, dès qu’il éprouve une gêne quelconque, le parleur recourt à l’alternance codique :

  1. (12)Parfois je l’enferme [mon gosse) dans une chambre ; alors il se met à tempêter jusqu’à ce que ou vini louvri pòt-la ba li38
  2. (13)Se sa ki fè m di que tu peux venir39

Telle qu’elle se présente avec ses qualités et ses défauts, la thèse de Pradel Pompilus est incontournable pour qui souhaite s’intéresser au français d’Haïti.

Il existe d’autres sources de connaissance sur le français d’Haïti : citons pour mémoire d’autres travaux de Pompilus (1973, 1975) et les études d’autres linguistes (Jules Faine en particulier qui a, entre autres, préparé dans les années cinquante un dictionnaire français-créole revu et publié en 1974 sous la direction de Gilles Lefebvre). La contribution de Vilaire-Chéry (2000) est également à signaler : y sont relevés en majorité, à côté de quelques créations lexicales postérieures à 1986 (période ouverte en Haïti par le 7 février 1986, date de la chute des Duvalier, survenue après de longues années d’exercice du pouvoir), les « mots, expressions ou manières de dire bien français » du discours politique, économique et social que la communauté linguistique haïtienne ne s’est véritablement appropriés qu’à partir de 1986 (Chéry, 2000 : 15).

L’ensemble de sources (textes anciens, ouvrages littéraires, travaux de linguistique) qui vient d’être présenté constitue une abondante documentation textuelle sur le français tel qu’il est pratiqué des origines à nos jours. Pour faire l’histoire de la langue, il est sans égal dans les Antilles. Les Haïtiens ont été précurseurs, représentant et décrivant leur norme endogène du français, à une époque où cela n’était pas à l’ordre du jour dans les départements créolophones de l’Outre-Mer français. Ce n’est en effet que depuis les années 1980, d’abord en Martinique puis progressivement dans l’ensemble des DOM, qu’une norme endogène et pansystémique est objet de reconnaissance (Prudent, 2005 : 111).

L’ensemble de sources cité est constitué pour l’essentiel d’écrits, y compris de représentations de l’oral à l’écrit. Pour se faire une idée du français parlé des temps les plus anciens, on dispose de la ressource de l’Atlas linguistique du créole des unilingues ruraux d’Haïti, celui des habitants (paysans). Cet ensemble de variétés de l’immense majorité de la population haïtienne n’était pas, lors des enquêtes de terrain, en contact avec le français régional d’Haïti (à la différence du créole des bilingues francophones en contact permanent avec ce français régional et, par l’intermédiaire de certains médias, en contact épisodique avec le français de France). L’Atlas a permis de mettre au jour, à côté de nombreuses innovations, le caractère massif de l’héritage français : on sait de source sûre par exemple qu’il s’est trouvé certains colons de Saint-Domingue pour employer à l’oral une tournure que le grammairien Vaugelas n’admettait que chez les poètes (Grevisse, 1969 : 63), celle qui consiste à user de ‘autant comme’ ou ‘tant comme’ comme outils de comparaison :

Jusque dans le 17e siècle, autant, aussi, tant, si, au lieu d’être suivis du corrélatif que, pouvaient être suivis de comme : […] Ce beau feu vous aveugle autant comme il vous brûle.

Dans le créole des habitants, pour introduire une proposition de comparaison d’égalité, on use selon les régions des variantes suivantes : tankou, kankou, tankòm, kou, kòm, (Fattier, 1998, carte et commentaire n° 2045). La variante tankòm, la moins divergente par rapport à l’étymon, s’emploie dans une région isolée d’Haïti, à l’extrême pointe de la presqu’île du Sud.

5 Quelques remarques conclusives : le français en contact avec le créole haïtien dans la situation contemporaine

En Haïti,40 le français coexiste avec le créole haïtien (kreyòl), qui très longtemps a été une langue parlée, rarement écrite, dépréciée et confinée dans un rôle vernaculaire. Dans la seconde moitié du 20e siècle le créole a été engagé dans un processus de standardisation (cf. entre autres Valdman, 2005). Le choix a été fait parmi les premiers producteurs de textes, issus des milieux religieux catholiques et protestants, bientôt rejoints par de célèbres écrivains, d’une norme fondée sur le créole des unilingues de la région de la capitale (Port-au-Prince), en relation avec l’objectif central des premières initiatives d’instrumentalisation du créole haïtien : permettre à la grande masse des créolophones unilingues de recevoir des messages rédigés dans une langue familière. Comme le précise Valdman (ibid. : 40),

Cette norme se départ de la notion de déviance maximale par rapport au français. En effet, si elle témoigne d’un effort conscient de se démarquer de la variété que l’on pourrait nommer mésolectale du CH parce que cette dernière se rapproche du français, par contre elle évite les traits faisant partie du parler dit rèk (frustre, grossier) attribués aux locuteurs ruraux éloignés de la capitale (Fattier-Thomas, 1984).

La norme retenue pour le créole d’Haïti, évite tant les traits considérés comme les plus ruraux et/ou régionaux que les traits marquants du « créole mésolectal » (selon la terminologie de Valdman qui parle également de « norme à orientation basilectale » dans le même article)41 c’est à dire du créole francisé des diglosses (voyelles antérieures arrondies, r postvocalique, emploi de la préposition de/deu,42 emploi du subordonnant ke/keu, alternance codique vers le français) qui reflètent la stratification sociale. Une orthographe autonome systématique à base phonologique a été élaborée puis officialisée en 1979. Une quinzaine de dictionnaires, pour la plupart des bilingues (avec une majorité de bilingues créole/anglais), lui ont été consacrés.43 Son instrumentalisation littéraire se poursuit (Dalembert / Trouillot, 2010 : 49-60).

Ce vernaculaire est doté d’une très grande vitalité (Stewart, 1968). Il n’est pas menacé, il est de plus en plus fonctionnellement diversifié. C’est la langue acquise dans la prime enfance par environ 10 millions d’Haïtiens, selon un bon connaisseur de la situation locale, le linguiste Dejean (2011).44 De tous les créoles du monde (de toutes ‘bases’ confondues), il est celui qui compte le plus grand nombre de locuteurs.45 Il est doté d’une certaine historicité46 et d’autonomie. Pour faire face aux besoins lexicaux, il se dote de nouvelles ressources empruntant selon le domaine soit au français, soit à l’anglais (fizyoloji, konpitè, globalizasyon, konferansye, tank, kewozin, mòp, refòm kontitisyonèl, pratik sosyal, manifestasyon solidarite, vilbreken, etc.).

Selon l’évaluation communiquée par Dejean 2011, seule une minorité de la population est reconnue comme bilingue (créole-français), ‘c’est à dire comprenant et parlant couramment le français’ : 300.000 personnes environ constitue une estimation vraisemblable. Le contact avec le français ne constitue une expérience dominante, quotidienne que pour cette seule minorité.

D’après Coriolan (2004 : 149) qui utilise pour rendre compte de la situation haïtienne la grille d’analyse mise au point par Chaudenson,47 la quasi-totalité de la production langagière est en créole, le français étant réservé aux situations publiques ou formelles. Haïti relève du type très largement majoritaire en francophonie, celui où les valeurs de status du français l’emportent de beaucoup sur celles de son corpus.

Haïti est un état officiellement bilingue depuis 1987, date à laquelle le créole a été promu au rang de langue co-officielle. Longtemps le français fut la seule langue à avoir ce statut officiel, de facto à la suite de l’indépendance proclamée en 1804, puis de jure avec la constitution de 1918 : ‘Paradoxalement, c’est la constitution de 1918, élaborée, votée et plébiscitée au fort de l’occupation américaine, qui a la première proclamé le français langue officielle d’Haïti’ (Pompilus, 1985 : 78).

En faisant abstraction des bilinguismes créole-anglais et créole-espagnol pour lesquels l’information manque crucialement mais qui concernent, selon toute vraisemblance, moins de locuteurs que le bilinguisme créole-français, en Haïti du moins,48 on peut considérer qu’Haïti est une ‘situation à un seul type de contact’ pour employer la terminologie de Gueunier (1995) qui s’efforce de prendre en compte l’aspect qualitatif des contacts (avec quoi dans les situations de francophonie le français coexiste-t-il ? Des standards, des dialectes, des vernaculaires (etc.) ? Quelles conséquences en résultent pour la description et l’analyse de ces situations ?).

La situation haïtienne fait coexister un vernaculaire en cours de standardisation et une langue standard, l’un et l’autre étant par ailleurs génétiquement apparentés. Mais la densité du contact n’y est pas comparable à celles observées à propos des créoles de France (Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion) qui subissent, comme l’écrit Prudent (2005 : 104), ‘le contact permanent d’une langue standard qui est aussi leur langue source’.

Dans leur grille typologique, Gadet, Ludwig et Pfänder (2009 : 148) insistent sur l’aspect structuro-typologique du contact :

Le degré de proximité typologique entre le français et la langue de contact peut avoir une incidence sur le degré et la nature des transferts linguistiques. Par exemple, le français et les franco-créoles partageant étymologiquement l’essentiel de leurs vocabulaires, la proximité lexicale fonctionne souvent comme une charnière facilitant tout type de transfert.

Ce type de contact (français-créole) est également propice à l’alternance codique tant au niveau du discours qu’à ceux de la phrase et du syntagme. Les deux langues sont du point de vue typologique sériel proches l’une de l’autre : il s’agit de langues SVO qui ont de nombreux traits VO en commun (Fattier / Sörès, 1999). Etant donné que bien des éléments sont ordonnés en surface de la même façon en français et en créole, il n’est pas surprenant que la ‘contrainte de l’équivalence’ trouve souvent à s’exercer (proposée par Poplack, 1988 ; elle stipule en bref que l’alternance peut se produire librement entre deux éléments quelconques d’une phrase, pourvu qu’ils soient ordonnés de la même façon selon les règles de leur grammaire respective). Les bilingues francophones ne se privent pas de faire jouer ces possibilités, comme en témoignent de façon savoureuse, les extraits49 suivants d’écrits spontanés, des commentaires de lecteurs prélevés au mois de février 2003 dans le quotidien francophone (en ligne) Le Nouvelliste.

  1. (14)Que demande le peuple à part vivre dans la dignité « kom tout moun dwe viv ». Chapo ba !!!!

    (‘comme tout le monde doit vivre. Chapeau bas’)

  2. (15)Nèg k ap mete meilleur commentateur n’est pas à la hauteur.

    (‘la personne qui met ‘meilleur commentateur’ [aux auteurs des commentaires des articles du Nouvelliste] n’est pas à la hauteur’)

  3. (16)J'ai été tropic, je suis tropic et, je resterai tropic, tropic ou nan kè m.

    (‘Tropic tu es dans mon cœur’ [il s’agit du célèbre orchestre Tropicana))

  4. (17)Pourquoi aucun journaliste n’a jamais demandé à Martelly ou son ministre des finances konbyen kòb leta ayisyen peye pou banboch voyaj li yo ?

    (‘combien d’argent l’état haïtien a payé/paye pour ses voyages festifs ?’)

  5. (18)Tropic tu n'es autre que notre patrimoine national et international … pa gen pase w.

    (‘il n’y a pas mieux que toi’)

  6. (19)Tropic a fait son parcours calmement, comme le ténor qu'il est, reprenant au passage certains de ses anciens succès tels que « Ti Joslin », prouvant du même coup que « Tropic fè sa l vle, jan l vle, kote l vle ! »

    (‘Tropic fait ce qu’il veut, comme il veut, où il veut’)

  7. (20)Mon cher Patrick, pa pran ka DIGICEL la konsa. DIGICEL se yon gro compayi ki konn zonn nan byen e yo te pran tan pou yo etidye teren an avan yo te rantre.

    (‘ne prends pas le cas de Digicel comme ça. Digicel c’est une grosse compagnie qui connaît bien la zone et ils ont pris le temps d’étudier le terrain avant d’y entrer’)

  8. (21)Respè pou Zenglen, ça c’est une institution.

    (‘respect à Zenglen’)

Différents observateurs haïtiens, acteurs à différents titres de la standardisation du créole, ont mentionné pour s’en inquiéter le rapprochement du créole avec le français, au cours de la seconde partie du 20e siècle et tout particulièrement en ce début de 21e siècle. Une expression éloquente – ‘parler créole en français’ – a même été forgée par le poète Castera (2001) et reprise avec un certain succès pour rendre compte de ce qui apparaît comme un phénomène relativement récent. Il semble en effet que les différentes promotions dont le créole a fait l’objet (officialisation de son orthographe en 1979, introduction dans le système éducatif au début des années 1980, développement fulgurant de ses moyens de communications de masse (radios) et, de façon concomitante, extension de la gamme de ses domaines d’emploi et de ses fonctionnalités, évolution statutaire), sur fond de dégradation continue du système éducatif, ont eu des effets paradoxaux sur sa forme interne, entraînant, chez certains groupes de locuteurs du moins (jeunes journalistes et plus largement, personnes ayant accès aux médias), une francisation accrue, avec l’emploi de variantes françaises ou ‘jugées’ françaises, à des fins socio-stylistiques. Cette francisation peut se porter sur la syntaxe (avec par exemple la modification de l’ordre linéaire créole Verbe-Adverbe ou de celui de la construction à double objet direct qui place le Récepteur avant le Thème), sur la morphologie (avec l’introduction d’une flexion adjectivale en créole ou le remplacement de prépositions créoles par des prépositions françaises), sur le lexique (avec le choix d’un lexique recherché, à dessein différent de celui du créole : ‘procéder à la distribution’ au lieu de ‘distribuer’) ou sur la phonologie (provoquant souvent l’emploi d’hypercorrectismes).

Un tel effort de francisation peut être vu comme l’adoption par les locuteurs d’une solution optimale, consistant à prendre simultanément en compte deux exigences conflictuelles pour aboutir à un compromis instable : contrainte de l’expression en créole (langue dotée de la plus grande vitalité) pour toucher le plus grand nombre et contrainte de donner à son créole une forme prestigieuse pour le distinguer de la langue orale familière (peut-être aussi pour se distinguer des locuteurs unilingues, soit l’immense majorité : le milieu social bilingue véhicule parfois des représentations plutôt négatives à leur propos). Pour cela, puiser dans la ressource française ou dans ce qu’on pense connaître d’elle : la hiérarchie de prestige qui s’établit entre les membres de la paire créole/français ne semble en effet pas près d’être fondamentalement remise en cause, même si le prestige du créole s’est accru localement de façon sensible dans la période récente.

En prenant un peu de distance, il est possible de soutenir que ce mouvement de francisation a probablement toujours été à l’œuvre, mais à bas bruit : c’est le moment de rappeler avec force que l’acquisition informelle du français parlé au 17e et 18e siècle est à l’origine de l’émergence du créole haïtien. La tendance accrue à franciser le créole donne à penser que le processus d’acquisition est toujours à l’œuvre, qu’il ne connaît pas de borne temporelle.

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1 Les ‘particularités’ du français considérées individuellement ne sont pas toutes exclusives, ni originales.

2 Le mot « boucane » est construit sur « boucanier », de la même façon que « flibuste » est dérivé de « flibustier ».

3 Nom des ‘espèces d’esclaves blancs’ (Moreau de Saint-Méry, tome 1, p. 45) que les boucaniers faisaient venir de France, dont ils payaient le passage et qu’ils obligeaient à les servir pendant trois ans avant l’introduction des esclaves africains.

4 Né en 1914, Pradel Pompilus a été professeur de français et de latin à Port-au-Prince, la capitale d’Haïti. En 1961, il part à Paris soutenir ses thèses de doctorat ès-lettres : la thèse principale, La Langue Française en Haïti, paraît la même année chez Protat Frères en 1961.

5 À la différence du taïno parlé dans l’aire géographique des Grandes Antilles, l’autre langue indigène majeure de la région, le caraïbe insulaire parlé dans l’aire des Petites Antilles, a pu influencer de manière directe le français des Petites Antilles du fait des contacts entre marins, flibustiers, colons et missionnaires français d’une part et Caraïbes (habitants autochtones des Petites Antilles) d’autre part. De nos jours il est admis que les deux langues (taïno et caraïbe insulaire) appartiennent à la famille arawak.

6 Habitation : exploitation agricole ; habitant : exploitant agricole, paysan.

7 Sites : www.bdlp.org et pour l’aire antillaise www.bdlp.org/antilles.asp.

8 Pour le détail, cf. Chaudenson (1974 : 1090-1093).

9 Il s’agit des langues de la famille Niger-Congo que parlaient les esclaves déportés dans la zone américano-caraïbe (ils ne formaient pas des groupes ethniquement et linguistiquement homogènes, ce qui a favorisé l’acquisition du français). Dans l’Océan indien les langues maternelles (L1) des esclaves ne relevaient pas de cette famille.

10 Il s’agit là de l’acception première et ancienne du mot qui renvoie à une catégorie sociologique définie avant tout par le lieu de naissance.

11 Expression courante dans les travaux spécialisés pour désigner les traites négrières.

12 Pour la grammaire créole, citons la série verbale de comparaison d’inégalité (litt. ‘il est grand à dépasser untel’, ‘il boit à dépasser untel’). Une construction comparable est employée de nos jours dans différentes langues d’Afrique de l’Ouest.

13 On peut citer outre le lexique, la syntaxe des pronoms personnels disjoints, la position de l’adjectif par rapport au nom ou encore, dans certaines variétés régionales de créole (Nord d’Haïti), l’emploi d’une marque de complément déterminatif du nom (pitit a Bouki « enfant à Bouki »), héritage de la construction française (‘fille à Marie’) ou l’emploi de consonnes latentes.

14 Un tel changement s’est produit pour tous les créoles français (zone américano-caraïbe et Océan Indien).

15 Ce n’est pas le cas dans les Antilles françaises où au cours du 20e siècle l’usage du français s’est largement répandu au sein de la population du fait de l’accès croissant à la scolarisation et de l’exposition massive aux média métropolitains.

16 Cette juxtaposition n’implique pas qu’il y a étanchéité entre les deux communautés.

17 Comme le souligne Manessy (1996 : 62), les captifs transportés aux Amériques disposaient d’un répertoire linguistique comportant « outre leur idiome propre, le plus souvent une langue de communication interethnique, véhiculaire ou variante commerciale d’une langue régionalement dominante ». Les L2 sont susceptibles, comme les L1, d’être la source d’interférences.

18 Nous n’avons pas d’exemples de telles influences subtiles précisément parce qu’elles sont subtiles et faute de connaître en profondeur les langues africaines diverses qui ont été celles des immigrants à Saint-Domingue. L’idée nous semble précieuse à retenir du point de vue heuristique, ne serait-ce que pour se garder d’avoir une vision trop simpliste de l’héritage africain dans le créole d’Haïti (quand elle est conçue seulement en termes d’interférences).

19 Les tenants de ce courant théorique dans les études créoles sont parfois dénommés ‘superstratistes’. Valdman présente les différents courants théoriques ayant cours en créolistique dans le volume 25/1 (2002) de la revue Etudes créoles qui a pour titre La créolisation : à chacun sa vérité. Il écrit (ibid. : 9) : « le terme de ‘superstratiste’ rend mieux compte [que le terme ‘gradualiste’] des positions théoriques des tenants du courant gradualiste car, effectivement, la cible que restructurent les apprenants est bien la langue socialement dominante, ce qu’indique le préfixe ‘super’. » D’un point de vue historique, ce terme ‘superstratiste’ ne nous paraît pas devoir être retenu dans cette acception, dans la mesure où les immigrants africains ainsi que leurs langues sont arrivés plus tard que les européens dans les territoires coloniaux. Pour une clarification terminologique et conceptuelle, cf. Goodman (1993 : 65) qui écrit notamment à propos du terme ‘superstratum’ : « In contrast, some contemporary creolists equate the term with what is also called ‘the base’ or ‘lexifier’ language, which necessary preceded the creole in the aera where the latter ultimately evolved, and which, in fact […], also generally preceded the so-called substrata in the same area. »

20 Quels moyens a-t-on de connaître ce français populaire ? Pour étudier le français régional des époques antérieures au 19e / 20e siècles, bien souvent, en l’absence de documentation d’époque, on ne peut se fonder que sur la dispersion géographique contemporaine et sur la variété des registres concernés : français expatriés, créoles, dialectes, français régionaux. Cela suppose donc d’utiliser ces données à l’intérieur d’une reconstruction des états de langue du passé (Chauveau, 2012 : 35).

21 On entend par ‘cognats’ les mots créoles issus des mots français en question, leurs aboutissements.

22 Aucun des territoires n’a été totalement indépendant des autres.

23 Elle note qu’en français de la Renaissance, ‘périphrases verbales et locutions adverbiales se créent en quantité’.

24 Tous les exemples cités sont empruntés à Moreau de Saint-Méry (1797 / 1958, vol. 1).

25 Mots qui ont toujours été considérés comme étrangers à la norme du français ‘neutre’, selon la typologie présentée dans Thibault 2010.

26 Mots qui à l’époque, connaissaient en France même, une diffusion géographique relativement circonscrite.

27 J’utilise cette expression par facilité de même que ‘variété’, ou ‘régionalismes’, et ‘particularités lexicales’ (termes tous critiquables et critiqués mais la place manque pour en rendre compte).

28 J’entends par là un ensemble constitué de données sonores transcrites et accompagnées de commentaires descriptifs permettant de saisir les spécificités du français parlé en Haïti, tant pour ce qui est de la phonologie que pour ce qui est du niveau syntaxique, lexical ou discursif, ensemble édité ou mis à disposition en ligne. Internet permet cependant d’obtenir des échantillons radiophoniques variés.

29 Pour le détail, cf. Fattier (2012).

30 On peut citer pour mémoire les noms de Frédéric Marcelin, de Justin Lhérisson, d’Antoine Innocent, de Fernand Hibbert, de Jacques Roumain, d’Edris Saint-Amand, de Jacques-Stephen Alexis … Les écrivains haïtiens n’ont pas tous été dans ce cas de faire emploi d’usages locaux du français. Dalembert et Trouillot mentionnent (2010 : 50) ceux qui ont « fait le choix d’une langue française ‘pure’, avec ce côté un tantinet désuet et décalé par rapport au réel ».

31 Mouvement qui s’est constitué avec la publication en 1989 du manifeste littéraire Eloge de la créolité (oeuvre de trois auteurs martiniquais, deux romanciers, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, et un linguiste, Jean Bernabé). Eloge se donne entre autres pour objectif de codifier une nouvelle démarche littéraire.

32 À l’époque en France la prise en charge de la variation diatopique du français n’était pas vraiment d’actualité, même si quelques monographies avaient paru (celle d’A. Brun 1931 sur le français de Marseille et celle de J. Séguy 1950 sur le français parlé à Toulouse).

33 On pourrait évidemment se demander dans quelle mesure la langue de l'immédiat communicatif, à l'écrit (terme de Koch / Oesterreicher, 2001) permet effectivement d'atteindre « la langue ». Mais cela a déjà été traité dans de nombreux travaux (ceux de Gadet, 2007 par exemple).

34 Où on retrouve le problème du rapport oral/écrit et le paradoxe qui consiste à faire lire pour savoir comment on prononce.

35 Un tel usage est répandu dans plus d’une variété de français.

36 Le mot ‘créolisme’ a été délibérément écarté par Pompilus car ‘il ne s’entend que des fautes contre la langue française consistant dans l’emploi involontaire d’un mot ou d’une tournure du dialecte populaire’ (1961 : 136).

37 Ce verbe est construit sur une onomatopée (imitation du clic).

38 ‘… jusqu’à ce que tu viennes lui ouvrir la porte’ (le passage au créole fait aussi passer de la 1ère à la 2e personne).

39 ‘C’est ce qui me fait dire …’

40 Haïti a une superficie de 27.750 km2, soit grosso modo celle de la Bretagne (27.208 km2, ce qui représente 5% de la France métropolitaine).

41 Du fait de notre expérience de la dialectologie haïtienne, nous n’avons jamais pu nous approprier une telle terminologie, à notre sens non adéquate lorsqu’elle est appliquée à la situation haïtienne : en effet très tôt, lors de nos premières enquêtes pour l’Atlas linguistique, nous avons repéré l’existence de traits censés être « acrolectaux » ou « mésolectaux » dans des variétés de créole (Nord d’Haïti en particulier) que certains caractériseraient comme « basilectales ».

42 Le graphème ‘e’ code la voyelle antérieure mi-fermée. Le digramme ‘eu’ (il ne figure pas dans l’inventaire des graphèmes) code une voyelle antérieure labialisée.

43 Le plus avancé de ces dictionnaires du point de vue de la technique lexicographique est le dictionnaire bilingue réalisé sous la direction de Valdman (2005).

44 Dans son article paru dans le quotidien Le Nouvelliste le 12 juillet 2011, Dejean estime à 3 millions le nombre de personnes totalement illettrées.

45 En comparaison, les autres créoles français de la région comptent beaucoup moins de locuteurs. C’est le cas en particulier en Louisiane (où le créole est moribond), en Guyane (229.040 habitants, d’après l’enquête INSEE de janvier 2010) et, dans une moindre mesure, en Martinique (394.173 habitants) et en Guadeloupe (430.355), territoires où contrairement à Haïti la population n’est pas toute créolophone. Les îles de Sainte-Lucie et de la Dominique où sont parlés des créoles français se trouvent également dans ce cas.

46 On n’était pas loin d’une forme de reconnaissance officielle lorsqu’avec la littérature officielle révolutionnaire en créole, à la fin du 18e siècle, les textes en créole signés de Polverel, de Sonthonax, de Leclerc ou de Bonaparte ont marqué de façon paradoxale les débuts d’une institutionnalisation.

47 La grille typologique LAFDEF (outil universel) se fonde sur la notion de contact qu’elle appréhende de deux points de vue complémentaires, à partir de critères externes, celui du ‘status’ (ensemble de caractéristiques décrivant le statut et aussi les fonctions, les représentations de la langue, etc.) d’une langue par rapport aux autres langues en présence et celui du ‘corpus’ (usages, production linguistique et compétences des locuteurs, etc.). Le dernier état de la grille se trouve dans Chaudenson / Rakotomalala (2004 ; disponible sur Internet) où sont présentés les résultats de l’application de la grille à 59 situations de francophonie, dont celle d’Haïti.

48 Les adstrats anglais et espagnol sont de plus en plus présents en Haïti, avec une montée en puissance de l’anglais amplifiée à la suite de la catastrophe du 12 janvier 2010, Il est difficile d’évaluer l’importance des diasporas haïtiennes aux Etats-Unis, au Canada ou en Europe.

49 Les extraits sont restitués en respectant les introducteurs de citation (guillemets), avec des modifications mineures consistant en la mise en italique des fragments créoles et parfois en la rectification du découpage erroné des suites de mots créoles. Les traductions du créole figurent entre parenthèses, à la suite des extraits. Dans l’orthographe du créole, le graphème ‘e’ code le son [e].

4

Né en 1914, Pradel Pompilus a été professeur de français et de latin à Port-au-Prince, la capitale d’Haïti. En 1961, il part à Paris soutenir ses thèses de doctorat ès-lettres : la thèse principale, La Langue Française en Haïti, paraît la même année chez Protat Frères en 1961.

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