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Photographies et missions chrétiennes

Production, interprétations et circulations des images en contexte missionnaire

In: Social Sciences and Missions
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  • 1 Université Paris 1 Panthéon, France, Paris
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Résumé

Les photographies dites « missionnaires » sont des objets matériels façonnés par de multiples opérations et différents regards. Cet article vise à étudier la pratique photographique sur le terrain de la mission, la collecte des images par les organismes missionnaires en France et la circulation des clichés entre leurs multiples espaces de conservation et d’ usage. A partir des fonds photographiques de la Société des Missions évangéliques de Paris et des Œuvres Pontificales Missionnaires, il tente de définir ce que sont les photographies dans le contexte missionnaire et la fonction qui leur est donnée.

Résumé

Les photographies dites « missionnaires » sont des objets matériels façonnés par de multiples opérations et différents regards. Cet article vise à étudier la pratique photographique sur le terrain de la mission, la collecte des images par les organismes missionnaires en France et la circulation des clichés entre leurs multiples espaces de conservation et d’ usage. A partir des fonds photographiques de la Société des Missions évangéliques de Paris et des Œuvres Pontificales Missionnaires, il tente de définir ce que sont les photographies dans le contexte missionnaire et la fonction qui leur est donnée.

1 Introduction

Dérivée du nom Propaganda Fide, la propagande missionnaire est définie par Jean Pirotte comme « la mise en œuvre de moyens d’ information pour propager une doctrine, sans y inclure nécessairement l’ intention de duper le destinataire »1. Apparue au sein des missions chrétiennes durant la seconde moitié du 19e siècle, la photographie est rapidement intégrée à la propagande des sociétés missionnaires comme support visuel d’ informations. Son apparente capacité à représenter ce qui a été2 est mise au service des missions pour encourager les vocations et les soutiens financiers et spirituels (réunions de prière et d’ étude des missions notamment). Publiés comme illustrations dans des journaux ou des livres spécialisés, vendus sous format carte postale ou exposés lors de fêtes ou de grands événements, les clichés envoyés par les missionnaires à leurs directions sont principalement destinés à un public chrétien occidental.

Les photographies dites « missionnaires » ont fait l’ objet de différentes études portant sur leur intérêt iconographique et sur leur diffusion. Geary et Jenkins ont montré qu’ elles constituent des sources majeures pour l’ étude des sociétés extra-européennes3. Dans un article intitulé « Image missionnaire française et propagande coloniale », Françoise Raison-Jourde remarquait de son côté que l’ évolution de l’ iconographie utilisée par les missions traduit la modification des rapports entre missionnaires et populations autochtones4. À travers les archives de la Norwegian Missionary Society, Marianne Gullestad a proposé une approche anthropologique des fonds photographiques missionnaires5. Enfin Jack Thompson a insisté sur la manipulation des images dans le contexte missionnaire6.

Les photographies sont en effet des objets matériels façonnés par de multiples opérations et différents regards. À partir de clichés réalisés en Afrique conservés et diffusés par deux organismes missionnaires français, la Société des missions évangéliques de Paris (SMEP ou Mission de Paris) et les Œuvres Pontificales missionnaires (OPM), cet article propose une analyse de la circulation des images entre leurs multiples espaces d’ usage, de la prise de vue à la monstration, pour mieux comprendre ce que sont les photographies dans le contexte missionnaire.

Une première partie présentera les conditions, notamment matérielles, dans lesquelles les missionnaires font des photographies et les principaux thèmes qu’ ils abordent. Nous analyserons ensuite les supports et les contextes dans lesquels les photographies sont présentées au grand public, avant d’ étudier la gestion et la conservation des images par les sociétés de mission.

2 Faire de la photographie sur le terrain de la mission

Au sein des archives missionnaires, les photographies les plus anciennes sont des portraits. Les prêtres et pasteurs sont souvent photographiés avant leur départ en mission, dans des studios professionnels. Face à l’ incertitude des perspectives de retour au 19e siècle, les images sont conservées par les sociétés de mission comme objets de mémoire. Elles servent à faire connaître les hommes et les femmes qui s’ engagent au service de l’ évangélisation du monde non-occidental et sont souvent publiées pour illustrer les annonces de départ, les notices nécrologiques ou les publications biographiques.

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Ill. 1

Audience au Palais royal, Madagascar, gravure d’ après une photographie de William Ellis, publiée dans Three visits to Madagascar during the years 1853, 1854, 1856 including a journey to the capital, with notices of the natural history of the country and of the present civilisation of the people, Londres : J. Murray, 1858

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Formé par le photographe Roger Fenton avant son départ pour Madagascar en 1853, William Ellis, membre de la London Missionnary Society, est un des premiers missionnaires à partir avec un appareil photographique7 (figure 1). Connu par ailleurs pour son ouvrage Polynesian researches8 tiré de ses observations des sociétés polynésiennes (où il séjourne de 1816 à 1835), Ellis est à Madagascar l’ auteur de nombreux portraits. Il s’ attache à rendre compte, via l’ image, de la culture malgache et de la vie de la population et de ses souverains. La pratique est toutefois compliquée sur le terrain de la mission outre-mer au 19e siècle. Appareils et matériel sont difficiles à transporter, il est difficile voire impossible d’ acquérir sur place les produits nécessaires (plaques, papiers, produits chimiques, etc.), l’ ensoleillement et le climat de nombreuses régions ne permettent pas de bonnes prises de vue et de bons tirages et bien souvent les missionnaires manquent de formation.

Au début du 20e siècle, la commercialisation d’ appareils de tailles plus petites et l’ apparition des négatifs sur films souples, plus légers et moins fragiles que les plaques de verre, accélèrent le développement des pratiques photographiques au sein des missions. Certains organismes comme la Mission de Bâle rédigent et publient des directives pour la production d’ images dès le début du 20e siècle9. Pour d’ autres comme la Société des missions évangéliques de Paris, aucune consigne ne semble avoir été donnée avant les années 1930-1940 pour encourager la pratique photographique et les pratiques sont celles d’ amateurs. La Société des missions évangéliques de Paris est créée en 182210. Elle envoie ses premiers missionnaires au Basutoland, actuel Lesotho et développe ensuite ses activités au Barotseland11, au Gabon, à Madagascar, en Nouvelle-Calédonie, etc. Parmi ses missionnaires, certains choisissent d’ acquérir par eux-mêmes un appareil afin de l’ emporter sur le terrain. Face au coût du matériel, quelques-uns font appel à des mécènes pour financer leurs équipements et fournitures. François Coillard, pasteur au service de la Société des missions évangéliques de Paris, bénéficie ainsi de la générosité d’ un comité des dames qui œuvre en faveur des missions et profite d’ un séjour en Europe pour s’ entraîner à la prise de vue et prendre conseil auprès de photographes professionnels12. Pour compenser un manque de formation, d’ autres missionnaires font appel à des photographes locaux pour se procurer des images13. Certains missionnaires photographes tentent de réaliser eux-mêmes des tirages à partir de leurs négatifs, mais les résultats ne sont pas toujours jugés satisfaisants comme en témoigne François Coillard dans de nombreux courriers où il se plaint de la piètre qualité de ses clichés et demande à ce qu’ on en fasse faire de meilleurs en France14.

Beaucoup de missionnaires envoient ainsi leurs négatifs vers la France afin que leur direction se charge de réaliser des tirages. On sait par contre peu de choses sur la circulation des images sur les lieux de leur prise de vue. Quelques missionnaires en utilisent lors de projections lumineuses, tels Henri Trilles, père de la Congrégation du Saint-Esprit au Gabon15 ou François Coillard au Barotseland parmi la population lozi. Des tirages sur papier ont aussi été présentés aux populations photographiées. Coillard raconte qu’ il montre régulièrement les portraits des chefs locaux qu’ il a « dans sa poche »16. Face à la méconnaissance technique qui entoure la photographie, ces objets provoquent de vives réactions parmi les autochtones et donnent à leurs possesseurs un statut particulier : les missionnaires apparaissent capables de garder avec eux, sous leur contrôle, l’ image de chefs respectés. À la vue de portraits de chefs exhibés par Coillard, la Mokwae lozi17 s’ écrit à propos du missionnaire « cet homme-là, il a de la sagesse, il a tout dans sa poche, les vivants et les morts ! »18. La possession symbolique de figures du pouvoir local permet au pasteur d’ asseoir son autorité auprès de la population. Comme le remarque Susan Sontag, « Photographier les gens […] c’ est les transformer en choses que l’ on peut posséder de façon symbolique »19.

Durant la seconde moitié du 19e siècle, de nombreux voyageurs (militaires, scientifiques ou explorateurs) utilisent la photographie pour rendre compte de leurs périples et présenter les peuples rencontrés et les territoires traversés. Comme eux, les premiers missionnaires photographes s’ attachent à photographier les régions et les populations qu’ ils découvrent au cours de leurs expéditions. Malgré leur apparente objectivité conférée par leur technicité qui implique peu la main de l’ homme, les images produites reflètent le regard particulier de leurs auteurs. Imprégnés de valeurs propres au contexte culturel et social dont ils sont issus, les missionnaires, comme les autres voyageurs, font des choix iconographiques, plus ou moins conscients, mais déterminés par leurs références et la destination possible de leurs clichés20. Si dans le cadre de la SMEP ou des Œuvres Pontificales missionnaires, les images ne répondent pas à des directives officielles, les missionnaires sont conscients que les photographies qu’ ils envoient à leurs directions serviront à la propagande des sociétés.

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Ill. 2

Pahouins de Lambaréné, Gabon, circa 1890

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Archives photographiques de la Société des missions évangéliques de Paris

Leurs images soulignent donc davantage les singularités de l’ Ailleurs et de l’ Autre vis-à-vis d’ eux-mêmes que leurs similarités. Dans un premier temps, les cadrages laissent délibérément hors-champ les Occidentaux (qu’ ils soient missionnaires ou non) pour présenter des régions vierges de toute présence occidentale. Les populations sont montrées dans des portraits en pied laissant voir la partielle nudité de certains. En 1890, Elie Allégret et Urbain Teisserès sont envoyés par la SMEP au Congo français (actuel Gabon) pour étudier la possibilité d’ y implanter une œuvre de la société. Ils réalisent plusieurs dizaines de photographies durant leur voyage, dont plusieurs portraits de groupes comme celui d’ un groupe de « Pahouins », près de Lambaréné (figure 2). Les images missionnaires s’ insèrent ainsi dans un discours mettant en avant l’ exotisme des régions non-occidentales, construit comme une forme d’ altérité mise en scène, réduite « au rang d’ objet de spectacle »21 et montrant une « fascination condescendante pour certains ailleurs »22. Cet exotisme est utilisé pour divertir, attirer l’ attention du public, mais aussi pour argumenter et justifier l’ envoi de missionnaires à travers le monde. Deux visions se superposent : d’ un côté, « une Afrique sauvage, dangereuse, valorisant les conquêtes et la nécessité de la mission civilisatrice23 » et de l’ autre, une « mise en avant de l’ angélisme d’ un paradis retrouvé, tout aussi illusoire24 ». Les images donnent ainsi à voir des pratiques et des aspects culturels que les Chrétiens souhaitent voir disparaître (polygamie, croyances, traditions, rites jugés « païens ») de façon à montrer que les populations autochtones ont besoin de la mission chrétienne « civilisatrice ». Elles permettent aussi de mettre en avant un territoire non touché par ce que les missions considèrent comme les méfaits de la colonisation (alcoolisme, mauvaises mœurs, recherche du profit financier au détriment de la religion, etc.) et dont les populations seraient dans l’ attente du message chrétien. Dans cette veine, la SMEP publie en 1911 le portrait d’ un homme noir, assis, la tête posée sur la main, dans une position passive25 (figure 3). La légende, « Quand viendra-t-il ? », donne une lecture explicite à l’ image. Cet homme, comme une métaphore des populations autochtones, attend le missionnaire et l’ Évangile pour se mettre en action.

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Ill. 3

Couverture de L’ Ami des missions, octobre 1911

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Au tournant du 20e siècle, après l’ exploration et la découverte de territoires lointains, le travail missionnaire lui-même devient peu à peu le sujet le plus mis en avant dans les photographies : enseignement, évangélisation, soins sanitaires, travaux manuels, etc. Le missionnaire est présenté dans ses différentes activités. Des portraits de groupe permettent aussi de présenter les équipes travaillant dans une zone géographique donnée. Dans les missions protestantes, épouses et parfois enfants apparaissent aux côtés des missionnaires, pour mettre en avant l’ engagement familial au service de l’ évangélisation (figure 4). Les jeunes enfants occidentaux sont aussi montrés dans leurs jeux et les épouses de missionnaires dans leurs tâches ménagères ou dans les activités qu’ elles organisent à destination des jeunes filles autochtones dont elles ont souvent la responsabilité. Ces photographies soulignent ainsi l’ implication totale des familles présentes sur le terrain de la mission et l’ importance pour les missionnaires d’ être secondés et soutenus par leurs épouses. Les images viennent aussi attester de la progression du christianisme sur le terrain de la mission : constructions d’ églises, d’ écoles, de stations. Les bâtiments marquent physiquement la présence chrétienne sur le territoire. La construction de l’ église de Lukona, station de la SMEP au Barotseland (figure 5), est par exemple photographiée à différentes étapes pour rendre compte de l’ avancée des travaux et attester de l’ implantation désormais permanente du christianisme dans la région. De la même façon, les portraits individuels de convertis ou les photographies de groupe présentant les élèves, les catéchistes ou les baptisés permettent d’ attester des résultats de la mission (figure 6). Ils entendent rendre compte positivement des actions missionnaires, en montrant le nombre croissant de Chrétiens parmi les populations autochtones et la formation progressive d’ une nouvelle communauté chrétienne autochtone26.

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Ill. 4

Conférence missionnaire à Madagascar, 1913

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Archives photographique de la Société des missions évangéliques de Paris

L’ iconographie des images réalisées par les missionnaires correspond finalement aux trois temps de l’ œuvre : avant, pendant et après l’ évangélisation. Certaines figures sont particulièrement mises en valeur et constituent des sujets majeurs pour les missions. Les enfants sont une cible privilégiée de l’ évangélisation, de façon à permettre la formation de nouvelles générations chrétiennes. Ils sont donc abondamment représentés, dans des portraits de groupe, puis davantage dans des activités hors cadre scolaire après la Seconde Guerre mondiale (catéchisme, scoutisme, travaux manuels, etc.). Les photographies d’ enfants sont aussi utilisées comme métaphores visuelles des populations autochtones qui seraient restées au stade infantile jusqu’ à l’ arrivée des Occidentaux et auraient besoin du christianisme pour passer à l’ âge adulte. Enfin, l’ innocence associée à l’ enfance est utilisée pour toucher les Occidentaux sur un plan émotionnel et les encourager à donner aux missions qui mettent en avant leurs activités de protection infantile.

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Ill. 5

L’ église de Lukona en construction, Barotseland

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Archives photographique de la Société des missions évangéliques de Paris
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Ill. 6

Le missionnaire Faure et son école, Gabon, 1910/1920

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Archives photographiques de la Société des missions évangéliques de Paris

Autre sujet photographique majeur, les femmes constituent des points d’ entrée privilégiés dans les sociétés autochtones. En charge des tâches domestiques et de la vie familiale, elles sont encouragées à éduquer leurs enfants dans la foi chrétienne. Elles permettent aussi aux sociétés missionnaires de rester à l’ écart des questions politiques qui touchent les différentes régions outre-mer à partir des années 1940. Face aux tensions liées aux revendications d’ indépendance, la SMEP semble prendre ses distances vis-à-vis des forces coloniales de façon à ne pas compromettre ses actions auprès des populations dans les pays d’ Afrique où elle est implantée. Les femmes, moins engagées dans le débat public, semblent alors constituer des sujets plus neutres que les hommes et sont davantage mises en avant dans les publications de cette société.

3 Diffusion des photographies auprès du grand public

Durant la seconde moitié du 19e siècle, les organismes missionnaires intègrent peu à peu l’ image au sein de leurs outils de propagande : bulletins d’ information, revues, cartes postales, mais aussi conférences illustrées ou expositions.

Fondée à Lyon en 1822, l’ Œuvre de la Propagation de la Foi soutient les missionnaires catholiques à travers le monde. Elle devient pontificale en 1922 et prend le nom d’ Œuvres Pontificales Missionnaires (OPM). Placées sous la direction de la Congrégation romaine de la Propagande, les OPM publient différentes revues faisant la promotion des œuvres missionnaires, comme les Annales de la propagation de la foi27 ou la revue Les Missions Catholiques créée en 1868. Des gravures faites d’ après photographies y apparaissent en 187228 et les images occupent jusqu’ à 30 % de la revue au début du 20e siècle29. Dans les publications de la SMEP, la place donnée à l’ iconographie est plus réduite. François Coillard est le premier pasteur à réaliser des photographies de la mission qu’ il dirige au Barotseland et ce sont ses images qui sont les premières à être diffusées par la Mission de Paris. En 1890, des gravures réalisées d’ après certains de ses clichés sont publiées dans le Journal des missions évangéliques (figure 7), puis en 1891, une vue de la chapelle de Sefula (Barotseland) est reproduite sur une double-page de cette même revue.

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Ill. 7

Au gué du Maricot

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Photographie de François Coillard reproduite en gravure dans le Journal des missions évangéliques. 1890

Utilisées de façon régulière mais peu fréquente dans le Journal des missions évangéliques, les reproductions photographiques sont plus nombreuses dans la revue que la SMEP propose aux enfants, Le Petit Messager des Missions évangéliques. D’ abord reproduites sous forme de gravures, les photographies y apparaissent en pleine page en 1893. L’ iconographie utilisée par les deux revues est semblable : vues des stations missionnaires, portraits des populations autochtones et des missionnaires, quelques paysages. Les photographies d’ enfants, autochtones et missionnaires, sont toutefois plus nombreuses dans le Petit Messager qui souhaite retenir l’ attention des jeunes lecteurs en leur présentant les missions sous le prisme de l’ enfance.

À partir de 1906, la SMEP propose aussi une nouvelle collection de livres intitulée « Récits missionnaires illustrés », sur le modèle des traités missionnaires illustrés publiés par la Société évangélique des missions de Bâle, qui œuvre en Afrique et en Asie. Portant sur des sujets divers, les textes sont écrits par des missionnaires et accompagnés de reproductions photographiques insérées dans le texte ou en pleine page.

Cette multiplication des images dans les publications imprimées n’ est pas propre aux missions chrétiennes. La presse illustrée se développe rapidement dès les années 1830 avec des titres comme le Penny Magazine en Grande-Bretagne ou le Magasin pittoresque en France30 qui publient de nombreuses gravures. Au tournant des 19e et 20e siècles, le développement des procédés de reproduction photographique comme la similigravure et « l’ objectivité supposée de l’ enregistrement photographique »31 s’ avèrent décisifs et permettent à la photographie de s’ imposer dans la presse face aux autres images. Dans le contexte missionnaire, une lecture des photographies est toutefois systématiquement donnée. Quand elle est en lien direct avec l’ article qu’ elle accompagne, la photographie est utilisée comme un témoin visuel de ce qui est écrit. Il est toutefois fréquent que les clichés n’ entretiennent aucun rapport avec les textes proposés dans les publications. C’ est alors la légende qui vient donner la lecture de l’ image. Celle-ci est construite en plusieurs étapes. Parmi les photographies conservées au sein des sociétés de mission, la plupart portent au dos quelques indications permettant de contextualiser ce qui est montré. Ces notes ne sont pas toujours celles du photographe. Elles sont parfois ajoutées par la direction de la société missionnaire, à partir d’ informations présentes dans le courrier accompagnant le cliché. Ces courtes descriptions ne sont elles-mêmes pas toujours utilisées au sein des publications missionnaires. Les images sont en effet fréquemment diffusées sous des titres ayant une portée plus universelle, donnant aux clichés une lecture encore différente. En 1903, la revue Les Missions catholiques publie par exemple le portrait de « deux femmes indigènes » du Gabon (figure 8), ne précisant ni qui elles sont, ni l’ endroit où elles vivent. En 1910, l’ Almanach des missions, édité par les étudiants de la faculté de théologie de Montauban en soutien aux activités de la SMEP, propose aussi un portrait de femme sous le titre « Une vieille chrétienne » (figure 9). Dates, lieux de prises de vues et noms des personnes photographiées ne sont pas précisés. Ce sont le genre, la religion et la culture non-occidentale qui sont mis en avant. Ces portraits sont présentés comme des images « type » de femmes du Gabon. La fabrication de la légende apporte donc une interprétation à l’ image potentiellement différente de celle du photographe qui avait déjà apporté, par le choix du cadrage, une subjectivité à l’ image lors de la prise de vue.

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Ill. 8

Gabon, deux femmes indigènes, photographie du R.P. Trilles, circa 1900

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Photographie reproduite dans la revue Missions catholiques en 1903

Cette absence de références géographiques et chronologiques s’ accorde avec la vision intemporelle et globale qui est associée aux terrains de mission outre-mer : l’ Afrique est présentée comme un territoire relativement uniforme, sans véritable histoire avant l’ arrivée des Occidentaux. Dans les légendes, la présence ou l’ absence des noms traduit le statut des personnes photographiées au sein de la mission. Les noms des missionnaires sont régulièrement cités, à l’ inverse de ceux des autochtones qui ne sont souvent définis qu’ en fonction de leur lien avec la religion : ils sont des « Chrétiens » ou des « Païens ». La légende permet ainsi aux organismes missionnaires d’ orienter la lecture des images. Les reportages où l’ image est la source principale de l’ information sont rares dans les publications missionnaires et la qualité esthétique des clichés n’ est pas un critère déterminant pour leur publication jusque dans les années 1930-1940. Les photographies intéressent les sociétés de mission en fonction de leur aptitude à montrer un sujet suivant un angle qui correspond à leurs discours. Jack Thompson écrit : « La photographie missionnaire était conçue pour un “public à domicile” et elle était un moyen d’ engendrer du soutien et de récolter des fonds pour l’ effort missionnaire »32. Les images sont mises au service du discours de propagande missionnaire et doivent contribuer à la formation d’ un regard positif sur le travail des sociétés de mission.

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Ill. 9

Une vieille chrétienne, Gabon, 1895/1910. Société des missions évangéliques de Paris

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Photographie publiée dans l’ Almanach des missions, 1910

Les photographies produites par les missionnaires servent aussi à la fabrication de vues pour projection. Afin de sensibiliser l’ Occident à l’ œuvre d’ évangélisation, les sociétés de mission et certains organismes spécialisés, comme la Maison de la Bonne Presse créée en 1873,33 proposent des conférences illustrées dans lesquelles des images réalisées sur le terrain de la mission sont intégrées dès la fin du 19e siècle. Outils éducatifs mis au service de la propagande missionnaire, ces séances sont animées par des missionnaires en tournée ou proposées par des personnes investies dans l’ animation missionnaire au sein des paroisses. Comme dans les publications, les images sont associées à un discours travaillé et sont utilisées pour apporter une « preuve » à ce qui est dit. Leur succession sur l’ écran crée toutefois une narration visuelle propre à ce dispositif. Les séances de projection sont comme des spectacles où sont présentés des territoires lointains et leurs populations. Accompagnées d’ un récit et parfois de musiques, elles visent à recréer un environnement semblable à celui de la mission afin que le spectateur puisse mieux s’ y immerger. Dans cette mise en scène, la valeur symbolique de la lumière est aussi utilisée pour renforcer le propos missionnaire, notamment auprès des enfants34. L’ obscurité précédant la projection représente l’ ignorance des peuples avant l’ arrivée des missions et doit permettre de faire naître de la crainte chez le spectateur. Puis la lumière qui apparaît avec les images est interprétée comme une métaphore de l’ arrivée du christianisme et doit rassurer.

C’ est finalement sous forme de tirages ou de cartes postales que l’ image prend sa plus grande autonomie par rapport au texte. En 1886, un tirage photographique collé sur carton représentant le pasteur Coillard et le groupe missionnaire qui l’ accompagne vers le Barotseland en 1882 est proposé à la vente dans le Journal des missions évangéliques. Cette vente à l’ unité se pratique aussi chez les missions catholiques. Ce mode de diffusion est supplanté au début du 20e siècle par la carte postale qui connaît un véritable essor. Elle offre à l’ image la possibilité de se déplacer « à l’ échelle du monde, partageant de vastes espaces, les reliant entre eux, et mettant en contact producteurs d’ images et consommateurs »35. Les missions chrétiennes s’ en emparent pour diffuser des images de leurs œuvres. Vendues par lots, les cartes sont regroupées par zone géographique ou par thème (évangélisation, missions médicales, faune, flore…). Alors que les paysages naturels sont un motif peu illustré par les images publiées dans les revues et les livres de la Société des missions évangéliques de Paris, ils constituent un sujet important pour ses cartes postales. Scènes de vie traditionnelle et populations autochtones sont aussi proportionnellement des thèmes plus présents que dans les publications de la Mission de Paris. Ces choix iconographiques s’ expliquent vraisemblablement par la nature du public auquel sont destinées ces images. Commercialisées auprès des fidèles par le biais des revues ou dans les expositions missionnaires, les cartes postales sont amenées à circuler largement, au-delà des Chrétiens intéressés par les missions. En utilisant des photographies de paysages ou des scènes de vie quotidienne, la Mission de Paris répond avant tout au goût des Occidentaux pour l’ exotisme, de façon à intéresser un public aussi large que possible à ses œuvres. Accompagnées de légendes souvent très génériques, les images sont détachées d’ un contexte particulier pour acquérir une valeur universelle. En dehors de tout contexte géographique ou temporel, un couple africain avec un bébé est ainsi présenté comme une « famille chrétienne » type (figure 10).

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Ill. 10

Une famille chrétienne, Gabon. Carte postale de la Société des missions évangéliques de Paris

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Enfin, les photographies sont aussi présentées au public dans le cadre des expositions missionnaires36. Présentant des objets divers collectés par les missionnaires, ces expositions ont pour objectif de faire connaître les missions en répondant au goût du public occidental pour l’ exotisme. Elles sont proposées dans des musées ouverts par les organismes missionnaires ou de façon temporaire dans des salles louées pour l’ occasion. Les organismes missionnaires participent aussi aux grandes expositions coloniales, comme celle de Vincennes en 1931. Les images qui y sont montrées sont utilisées pour permettre une mise en contexte visuelle des objets exposés. En convoquant le monde extérieur dans l’ espace muséal, elles donnent à voir l’ environnement naturel des collections exposées, apportant une garantie sur la provenance des objets et leur authenticité37. Comme pour les cartes postales, les photographies montrant paysages et populations autochtones sont davantage utilisées dans ce contexte car les expositions s’ adressent à des publics variés, méconnaissant souvent les missions chrétiennes et davantage intéressés par l’ exotisme des représentations.

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Ill. 11

Enfant Cadier avec un enfant Gabonais, Gabon, 1921

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Archives photographique de la Société des missions évangéliques de Paris

Suivant son contexte de diffusion, une image photographique peut donc être associée à des légendes différentes, induisant des lectures multiples38. En 1924, le pasteur Charles Cadier, missionnaire de la SMEP, publie la photographie d’ une de ses filles avec une enfant noire, accompagnée de la légende « Enfant de missionnaire et petite pahouine »39 (figure 11). La même année, cette image apparaît dans le Petit messager des missions évangéliques sous le titre « Deux bons camarades ». Cinq ans plus tard, cette revue la publie à nouveau sous le titre « Rapprochement ». En 1931 enfin, elle sert de modèle à une carte postale vendue par la SMEP dans le pavillon qu’ elle occupe à l’ Exposition coloniale. Elle porte alors la légende « Entente cordiale ». La photographie, mise en scène par Cadier et montrant deux petites filles au Gabon, devient alors une icône, représentative des liens établis entre les peuples à travers le monde par le biais du christianisme. Suivant les formes de médiation dans lesquelles ils les inscrivent, les organismes missionnaires adaptent donc les légendes qui accompagnent les images et donnent au public une lecture très subjective des images, correspondant à la propagande qu’ ils mettent en place.

4 Collecter, conserver et classer : les photothèques missionnaires

Tirages et négatifs photographiques accompagnent les courriers envoyés par les missionnaires à leurs comités directeurs ou aux organismes œuvrant en faveur des missions. Ils sont aussi déposés lors des périodes de congés et des retours en Europe. Au sein des sociétés de mission, les images semblent avoir été tout de suite conservées à l’ écart des courriers et classées de façon thématique, signe de leur spécificité et de leur usage récurrent.

Les OPM entretiennent des liens individuels avec certains missionnaires qui envoient directement des photographies à Lyon, mais elles se procurent aussi des documents iconographiques auprès des sociétés de missions catholiques. En 1927, de façon à mieux structurer et contrôler leur communication externe, les OPM créent Fides, une agence d’ information « destinée à fournir des documents concernant les missions aux directeurs de revues et à la presse catholique40 ». Bénéficiant d’ un réseau de correspondants locaux dans de nombreuses missions à travers le monde, l’ agence centralise les informations et les photographies qu’ elle reçoit pour les distribuer aux journaux intéressés. En proposant des images de bonne qualité, couvrant des sujets et des zones géographiques variés, les OPM professionnalisent peu à peu leurs services et se présentent comme un centre de ressources, notamment iconographiques, indispensable pour les missions catholiques. Dans les années 1960, la photothèque des OPM devient aussi le dépôt officiel pour la France du Centre international de reportages et d’ information culturelle (CIRIC), fondé à Genève en 1961. Elle propose les tirages de cette agence aux revues françaises intéressées par le catholicisme à travers le monde. Ce fonds permet aux OPM de proposer un choix plus vaste d’ images. En nombre, les clichés du CIRIC deviennent les ressources visuelles les plus importantes au sein de la photothèque. D’ un point de vue iconographique, si la thématique centrale reste la mission, ce sont plus largement les « pays en voie de développement » qui sont mis en avant avec ces images.

Du côté protestant, la SMEP opère un important changement dans la gestion de ses archives et de sa documentation photographique au début des années 1950. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, des mouvements d’ indépendance émergent dans de nombreux pays. En parallèle à la progressive décolonisation du monde, l’ œuvre des missions protestantes se modifie. Un nombre croissant d’ Églises issues du travail missionnaire prennent peu à peu leur autonomie. Le terme « propagande », largement utilisé par les sociétés de mission au début du 20e siècle, apparaît alors lié à l’ entreprise coloniale et dépassé. À la fin des années 1940, les différents procès-verbaux des comités directeurs de la Mission de Paris attestent de sa progressive disparition au profit du mot « information ». Le travail mené par la société autour de ses différents outils de communication ne change toutefois pas véritablement de nature. Il s’ organise même de façon plus rigoureuse.

Au cours de la première moitié du 20e siècle, la SMEP dispose d’ une « commission des publications ». En 1953, ne souhaitant plus limiter sa communication au seul public protestant mais aussi mettre en valeur ses actions dans la « grande presse »41, la société renomme cette entité « Commission de l’ information ». Pour permettre la transmission régulière de nouvelles, la SMEP souhaite mieux former ses missionnaires, actuels et futurs, au « devoir qui est le leur de prendre leur part à cet effort d’ information42 ». La société espère ainsi répondre favorablement aux demandes de documentation, notamment visuelle, provenant des Églises de France mais aussi de revues françaises et étrangères, de particuliers, etc. De façon à faciliter la circulation des documents depuis le terrain de la mission jusqu’ à un contexte de diffusion précis, la SMEP structure ce qui se faisait jusqu’ à présent de façon empirique. Elle nomme ainsi en 1949 un bibliothécaire-archiviste, responsable de la conservation de la bibliothèque et des archives de la société, mais aussi de la gestion des différentes publications de la SMEP (livres, revues, tracts, etc.). Comme dans les agences spécialisées43, il collecte, gère et archive les clichés qui lui parviennent de façon à développer une « documentation photographique44 ». Il demande aussi aux missionnaires-photographes de lui envoyer des clichés, parmi lesquels il opère une sélection, de façon à retenir ceux qui lui semblent répondre le mieux aux besoins de la SMEP. Dans les régions pour lesquelles la société dispose de peu d’ images, certains missionnaires sont encouragés à se mettre à la photographie ou à traiter des sujets pour lesquels la société a le plus d’ intérêt. La SMEP échange aussi des tirages, notamment avec des sociétés de mission étrangères45 ou des revues protestantes. Les photographies circulent ainsi d’ un organisme à un autre. Enfin, à partir des années 1940, la Mission de Paris commence à avoir régulièrement recours à des images produites par des agences officielles ou des photographes professionnels pour illustrer certains sujets. Si cette pratique n’ est pas nouvelle, le recours à des clichés « extérieurs » devient nettement plus important après la Seconde Guerre mondiale. Ce choix peut être dû à la qualité technique des photographies reçues, tous les missionnaires équipés d’ un appareil n’ étant pas de bons photographes. Il répond aussi à un besoin grandissant d’ images couvrant des thèmes variés46. Les images achetées à des organismes extérieurs ne traitent souvent pas des mêmes sujets que celles qui sont fournies par les missionnaires. Ces derniers photographient leur environnement, leurs activités et les différentes manifestations religieuses auxquelles ils participent. Les clichés acquis auprès des agences illustrent des sujets davantage éloignés des missions. Le recours à ces images répond à la volonté de la SMEP de présenter les populations et les pays de façon plus large qu’ uniquement à travers leurs liens avec les activités missionnaires. En février 1954, la SMEP publie ainsi en couverture de son Journal des missions une photographie acquise auprès de l’ Information Bureau of Northern Rhodesia (figure 12). Réalisée dans les années 1950, elle montre un enfant jouant avec un avion en bois. La légende qui lui est associée, « Le rêve de l’ aviation hante ce petit garçon des bords du Zambèze comme il hante ses petits camarades du monde entier », n’ entretient pas de rapport direct avec l’ œuvre missionnaire mais souligne la modernité dans laquelle s’ engage l’ Afrique au même titre que l’ Europe. Cette nouvelle orientation iconographique est le reflet des questionnements qui se posent aux organismes missionnaires alors que les mouvements d’ indépendance se développent et que les sociétés se modifient en profondeur.

En 1964, la photothèque des OPM conserve environ 30 000 clichés. À la même époque, la SMEP compte plus de 10 000 photographies au sein de son service de documentation. Pour gérer au mieux ces collections, les sociétés de mission mettent en place un classement qui leur permet de répondre le plus efficacement possible à leurs propres besoins comme à ceux de structures extérieures. Contrairement aux agences photographiques classiques, les photothèques des organismes missionnaires ne vendent pas de tirages. Les clichés sont loués et doivent être retournés aux photothèques propriétaires. Il est donc indispensable pour les gestionnaires des fonds d’ être rigoureux : les photographies sont numérotées et enregistrées dans des registres précisant les informations qui sont jugées importantes (numéro d’ inventaire, taille de l’ image, titre, etc.). Les auteurs et les dates de prise de vue ne sont souvent pas mentionnés, ce qui tend à montrer le peu d’ intérêt porté par les sociétés au contexte dans lequel les clichés ont été pris. Les images sont ensuite rangées dans des classeurs en fonction de leur sujet. Elles sont triées par région et, au sein de chaque zone géographique, par thèmes (Églises, écoles, vie quotidienne, action apostolique, mission médicale ou action charitable, etc.).

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Ill. 12

Enfant jouant avec un avion en bois, Rhodésie du nord, 1950/1960

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Photographie de Nigel Watt, Northern Rhodesia information department. Archives photographiques de la Société des missions évangéliques de Paris

Ce type de classement se retrouve dans la plupart des sociétés missionnaires qu’ elles soient catholiques ou protestantes. Il aboutit à la création d’ albums, dans lesquels les tirages sont fixés sur des pages avec des coins et accompagnés d’ une légende. Les organismes missionnaires ne se contentent donc pas de conserver des images photographiques. Avec les albums et leurs systèmes de classement, ils créent aussi des objets synthétiques dont ils définissent le sens. Ils participent ainsi à l’ histoire de ces clichés47. En associant chaque photographie à un thème correspondant à un de leurs domaines d’ activité, les sociétés de mission orientent leur lecture, annonçant leur utilisation dans les différents supports de la propagande missionnaire.

5 Une photographie missionnaire ?

Les images diffusées par les organismes missionnaires révèlent ainsi davantage le discours que ceux-ci portent sur eux-mêmes et leurs modes de propagande, que le quotidien des œuvres sur le terrain. Les photographies utilisées suivent un processus de sélection en plusieurs étapes, depuis leur prise de vue jusqu’ à leur publication ou exposition. Les populations et les territoires autochtones sont montrés à travers le prisme de la mission et de ceux qui l’ organisent. L’ identité qui leur est donnée est définie par les missionnaires. Diffusées par les organismes de mission dans le cadre de leur propagande à destination du grand public, ces photographies peuvent être qualifiées de missionnaires car elles ont pour fonction de promouvoir les missions.

En parallèle au chemin emprunté par ces images, de nombreux clichés prennent d’ autres voies. Toutes les photographies parvenant aux organismes missionnaires ne sont en effet pas diffusées publiquement. Le choix se porte sur les images auxquelles il est possible d’ associer un discours mettant en valeur l’ évangélisation du monde. Les images traitant de la vie privée des missionnaires sont plus rarement utilisées. Les missionnaires de la SMEP envoient pourtant des photographies de scènes de repos (comme ces quatre missionnaires sur la terrasse de leur maison au Gabon, figure 13), de jeux avec leurs enfants ou de leurs intérieurs à leur direction avec laquelle ils entretiennent des liens étroits. En parcourant les archives photographiques de la société, se dessine un portrait de l’ œuvre plus subtil que celui proposé par les publications illustrées.

Des images des missions sont aussi conservées dans des fonds qui ne dépendent pas d’ un organisme missionnaire. Certains prêtres ou pasteurs intègrent en effet des sociétés savantes, auxquelles ils font des comptes rendus de leurs expéditions et envoient des clichés. En 1888, la Société de géographie de Paris écrit qu’ elle doit « beaucoup à cette phalange d’ hommes qui résident au milieu de populations non civilisées, parlent leur langue, parcourent leur pays sans inspirer de défiance et sans autre arme qu’ un feuillet de l’ Evangile »48. Des missionnaires font ainsi parvenir des photographies à des sociétés savantes ou plus tard à des institutions publiques en charge de collections ethnographiques, comme le musée de l’ Homme à Paris ou le musée d’ ethnographie de Genève. Ces images montrent davantage les populations avec lesquelles les missionnaires sont en contact et leurs réalisations : architecture, artisanat, danses, etc. L’ administration coloniale collecte aussi des photographies prises au sein des missions. Elle en intègre certaines dans ses supports de communication, mais beaucoup servent essentiellement à documenter l’ activité des territoires qu’ elle gère.

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Ill. 13

La Farniente, Cap Lopez, Gabon, 1910

Citation: Social Sciences and Missions 33, 3-4 (2020) ; 10.1163/18748945-bja10008

Archives photographiques de la Société des missions évangéliques de Paris

Certaines photographies ne sont aussi envoyées qu’ à la famille et aux proches. D’ autres sont agencées dans des albums par les missionnaires eux-mêmes pour un usage privé. Ces images, longtemps restées invisibles, émergent depuis plusieurs années. Grâce aux différentes études qui leur sont consacrées, les fonds photographiques missionnaires sont aujourd’ hui davantage connus et suscitent l’ intérêt de familles souhaitant léguer leurs archives. Des albums, des plaques de verre ou des tirages papier rejoignent ainsi régulièrement des collections missionnaires comme celle de la Société des missions évangéliques de Paris. Les images sont souvent moins posées, davantage prises sur le vif. Elles montrent la mission sous un angle moins institutionnel et plus informel et permettent aujourd’ hui aux chercheurs de l’ aborder sur un plan plus intime49.

6 Conclusion

Face à ce foisonnement d’ images, est-il finalement possible de donner une définition de la photographie en contexte missionnaire ? Suivant les sujets qu’ elles traitent, les corpus dont elles sont issues, leurs parcours physiques, leurs diffusions, les modes de médiation dans lesquels elles sont inscrites, leurs lieux de conservation, les images connaissent des histoires différentes. Attentives aux populations au sein desquelles elles s’ implantent mais avant tout soucieuses de leur conversion, les missions utilisent la photographie comme objets d’ étude, mais surtout comme supports de propagande. Les photographies des missions chrétiennes ne sont toutefois pas toutes « missionnaires » et sont sollicitées par d’ autres. Elles intéressent des géographes, des anthropologues, des fonctionnaires coloniaux entre autres. L’ étude du territoire, des sociétés, la scolarisation de la jeunesse africaine sont en effet des domaines dont les enjeux ne sont pas seulement religieux mais relèvent aussi d’ autres structures, extérieures à la mission. Elles ont aussi aujourd’ hui une valeur historique, mémorielle et affective pour les familles des missionnaires et des personnes évangélisées. Traversées par de nombreuses histoires personnelles et collectives, les missions chrétiennes sont donc le lieu de production d’ images destinées à différents usages, tant privés que publics, missionnaires ou non, témoignant des échanges existant entre les sociétés de mission et des organismes tant administratifs que scientifiques. Les photographies révèlent les nombreuses facettes des œuvres d’ évangélisation chrétienne et leurs multiples utilisations témoignent des différents regards dont les missions font l’ objet.

1

Pirotte (2004), p. 213.

2

Dans son essai La chambre claire, Roland Barthes (1980) utilise la formulation « ça a été » pour caractériser ce qui fonde, d’ après lui, l’ image photographique : celle-ci permettrait d’ attester de la réalité de l’ objet représenté.

3

Geary, (1991) ; Jenkins (2001).

4

Raison-Jourde (1993).

5

Gullestad (2007).

6

Thompson (2012).

7

Peers (1995).

8

Ellis (1972).

9

Geary (2018), pp. 36-37.

10

Pour en savoir plus sur l’ histoire de la SMEP, voir Zorn (1993). Les archives photographiques de la Société des missions évangéliques de Paris peuvent être consultées sur le site Internet de la bibliothèque du Défap, http://www.defap-bibliotheque.fr (consulté le 13.05.2019) ou sur celui de International Mission Photography Archive (IMPA) de l’ Université de Californie du Sud, http://digitallibrary.usc.edu/cdm/landingpage/collection/p15799coll123 (consulté le 13.05.2019).

11

Région qui correspond au Royaume Barotse, à l’ ouest de la Zambie actuelle.

12

François Coillard, Journal, 15 janvier 1881. Archives de la SMEP.

13

Du côté catholique, Frédéric Garan (1999) cite le cas du Père Gervais en Chine. Jenkins (1994) suggère aussi que les sociétés missionnaires ont parfois acquis des images auprès de studios professionnels ou se sont échangé des images entre elles.

14

François Coillard, Lettre à Alfred Boegner, décembre 1885. Archives de la SMEP.

15

Trilles (1910), pp. 26-31.

16

François Coillard, Lettre du 10 décembre 1884. Archives de la SMEP.

17

Mokwae est le nom donné à la sœur du roi lozi. Elle est la responsable royale du sud du territoire occupé par la population lozi.

18

François Coillard, Journal, 20 mars 1886. Archives de la SMEP.

19

Sontag (2000), pp. 28.

20

Gullestad (2007), pp. 26-27.

21

Staszak (2008).

22

Idem.

23

Gervereau (2000), p. 75. Les remarques de Gervereau portent sur l’ ensemble des photographies faites en Afrique au début du 20e siècle.

24

Idem.

25

L’ ami des missions, octobre 1911, couverture.

26

Mrinalini (2018), p. 100.

27

Les Annales de la Propagation de la Foi sont publiées entre 1834 et 1974.

28

Voir aussi, dans ce numéro, l’ article de J.-M. Vasquez.

29

Burlats (2002), p. 80.

30

Voir Tétu (2008).

31

Gervais (2007), p. 10.

32

Thompson (2004), p. 21. Traduction de l’ auteur.

33

La Maison de la Bonne Presse diffuse, entre autres, des vues consacrées aux missions pour servir à l’ apostolat catholique.

34

Amiguet (1902), p. 19.

35

Geary (2007), p. 75.

36

Voir Zerbini (2004).

37

L’ Estoile (2007), p. 184.

38

Voir Garan (1999), pp. 306-307 et Gangnat (2011), p. 194.

39

Cadier (1924).

40

Sans auteur (1927), p. 569.

41

Procès-verbal de la commission des publications, séance du 17 octobre 1952, Archives SMEP. Cette volonté d’ étendre la diffusion de l’ information aux milieux non-protestants correspond à l’ élargissement de l’ iconographie missionnaire d’ après-guerre.

42

Idem.

43

Voir Blaschke (2009).

44

Étienne Krüger, Lettre au pasteur Dubs, 17 décembre 1958. Archives SMEP.

45

La SMEP et la London Missionary Society procèdent à des échanges de photographies à plusieurs reprises.

46

En 1953, la mise en page du Journal des missions évangéliques, principale publication de la SMEP, est complètement modifiée pour laisser davantage de place aux illustrations, mais la société manque régulièrement de photographies, notamment pour accompagner certains thèmes particuliers.

47

Edwards et Hart (2004), p. 49.

48

Société de Géographie de Paris (1888), pp. 398-399.

49

Voir Zorn, Granier et Gangnat (2018).

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