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Obéissance aux clercs et entre soi

Le modèle masculin de l’ université Saint-Joseph de Beyrouth à la fin de la période ottomane

In: Social Sciences and Missions
Author:
Chantal Verdeil INALCO France Paris

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Résumé

Cet article se propose de considérer les institutions scolaires missionnaires comme un lieu où se forgent des masculinités. Il présente l’ idéal masculin que mettent en avant les missionnaires jésuites de la mission de Syrie à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Cet homme, qui appartient à une élite sociale, est avant tout un catholique soumis aux autorités religieuses, prêt à mourir pour sa foi et à lutter pour défendre sa patrie. Il est éduqué dans un entre soi masculin et intériorise une véritable ségrégation de l’ espace en fonction du sexe. Cette vision de la masculinité diffère d’ autres modèles en vogue à l’ époque, ce qui illustre aussi la diversité des modèles qui pouvaient alors circuler au Moyen-Orient.

Abstract

This paper deals with missionary schools as places where education shaped masculinities. It describes the ideal man the Jesuit missionaries at Saint Joseph University in Beirut wanted to promote at the end of the Ottoman period and the beginning of the Mandates. This ideal man was a Catholic man submitted to the religious authorities and ready to die for his faith and to defend his homeland. This man was educated in a masculine environment and internalized a strict gendered segregation of space. This Catholic view of masculinity differs from other models in vogue at the same time. This fact also illustrates the variety of models that circulated in the Middle East at the end of the 19th century.

Je travaillais déjà depuis quelques années sur l’ histoire de l’ université Saint-Joseph de Beyrouth quand j’ ai réalisé que cet établissement dessinait le cadre d’ un univers exclusivement masculin1. Fondé en 1875 par la mission jésuite de Syrie, cette institution scolaire ne scolarisait que des garçons, enfants et jeunes gens, âgés de 8 ans à 18 ans, dont une partie étaient internes. Ses enseignants, religieux missionnaires, jésuites ou non, prêtres, laïcs, appartenaient à la gent masculine. Les travaux domestiques n’ étaient pas davantage confiés à des femmes. À cette époque, la Compagnie des Jésus était divisée en deux groupes, frères et prêtres. Les premiers, des religieux qui ne se destinaient pas au sacerdoce, assuraient les « offices des frères » : cuisine, lingerie, porterie, sacristie, entretien du jardin2… Ces « coadjuteurs temporels » étaient aussi des hommes. Parmi les personnes étrangères à l’ établissement qui franchissaient ses murs crénelés, rares étaient les femmes. Les relations des jésuites, consuls, pachas, prélats, notables locaux, étaient des hommes. Quelles étaient celles qui pouvaient franchir ses murs ? Des religieuses missionnaires, dont les jésuites étaient souvent les directeurs de conscience ou les aumôniers, devaient parfois rendre visite aux pères. Les Sœurs des Saints-Cœurs de Jésus et de Marie, membres d’ une congrégation locale fondée à l’ instigation des jésuites dans les années 1850, devaient aussi se rendre à la résidence où elles s’ occupaient peut-être du linge (mais les archives mentionnent aussi des frères lingers). Ces femmes, qui s’ adressaient aux religieux, ne devaient pas être en contact, sauf fortuitement, avec les élèves. Les familles de ces derniers étaient reçues au parloir à des horaires déterminés et ne pénétraient pas davantage à l’ intérieur de l’ établissement. Jusqu’ aux premières années du XXe siècle au moins, les femmes furent exclues des représentations théâtrales données par les élèves et où se pressait une foule nombreuse. Les invitations le précisaient parfois explicitement : « seuls les messieurs [étaient] admis »3. Les dames pouvaient assister à la distribution des prix mais non à la proclamation des résultats4. Leur présence, drastiquement limitée, relevait plutôt de la faveur dictée par des considérations mondaines ou diplomatiques : il était délicat d’ inviter le consul ou les professeurs de la faculté de médecine à une cérémonie ou une pièce de théâtre sans convier leurs épouses voire leurs enfants. Bref, à l’ Université Saint-Joseph, les femmes étaient personae non gratae. Ce constat m’ interrogeait : qu’ est-ce que cette absence pouvait signifier de l’ éducation reçue par les élèves ? Quels effets pouvait avoir le fait de vivre dans un univers partiellement ou exclusivement (pour les internes) masculin5 ? N’ y avait-il pas là comme une invitation à réfléchir aux masculinités que façonnait l’ université Saint-Joseph ?

Le développement des études de genre sur le Moyen-Orient m’ encourageait aussi à questionner l’ histoire de l’ Université Saint-Joseph à travers ce prisme. Dans la lignée de travaux menés par Raewyn Connell depuis le milieu des années 19806, cet article considère les masculinités comme évolutives et plurielles. Fondé sur le dépouillement d’ archives de l’ université Saint-Joseph, établissement fameux fondé par la Compagnie de Jésus à Beyrouth en 1875, il décrit l’ éducation morale, spirituelle et physique qu’ y recevaient ses élèves, des garçons pour la plupart catholiques et chrétiens. Si cette contribution ne remet pas en cause, loin de là, l’ idée d’ une hiérarchie (elle-même changeante) des masculinités, elle n’ entend pas décrire précisément cette hiérarchie au Proche-Orient à la fin de la période ottomane. Elle s’ appuie sur différents travaux pour situer l’ idéal masculin des jésuites parmi d’ autres qui sont formulés ou transformés durant une période, correspondant à l’ apogée de l’ impérialisme européen, du règne d’ Abdul-Hamid II (1876-1909) à l’ ère des mandats. Dans cette perspective, elle commence par une revue de la littérature concernant les masculinités et leurs transformations à cette époque.

1 L’ école et les reformulations des modèles masculins au Moyen-Orient (1880-1930)

Les études de genre sur le Moyen-Orient ne se situent pas, le plus souvent, dans le champ de l’ histoire. La plupart de ces études se concentrent sur les évolutions les plus contemporaines et relèvent de l’ anthropologie, de la sociologie ou de la littérature. Leur usage de l’ histoire est avant tout généalogique : elles cherchent dans le passé les racines ou les sources du présent (qu’ elles trouvent !), alors que l’ histoire s’ intéresse au passé pour rendre compte de toute l’ épaisseur des possibles. Ce qui a le plus intéressé les chercheurs, et notamment les historiens qui s’ intéressent aux questions de genre, ce sont les femmes, leur place dans la société (celle qu’ elles occupent ou celle qu’ on leur assigne), leur capacité d’ action, leur identité (qu’ est-ce qu’ être une femme). Ces questionnements sont évidemment suscités et orientés par l’ actualité la plus brûlante (législation discriminatoire, port du voile…), mais ils n’ en permettent pas moins de rendre compte des transformations contemporaines du rôle des femmes durant les deux derniers siècles au Moyen-Orient, sous l’ effet notamment de l’ urbanisation, de la scolarisation et de la diffusion du salariat. On pourrait arguer que cette histoire des femmes est souvent aussi celle des relations entre hommes et femmes, et que l’ histoire la plus souvent écrite est celle des hommes, rédigée par des hommes et longtemps pour des hommes7. Se pencher sur les masculinités n’ est pas exactement la même chose. Il s’ agit de mettre en avant la pluralité et la diversité des expériences, des attitudes, des croyances, des pratiques des hommes, et leurs transformations.

Sur ce point, on l’ a dit, les recherches historiques concernant les sociétés du Moyen-Orient, pourtant unanimement qualifiées de patriarcales, sont certes florissantes mais éparses. Parmi les travaux qui adoptent une perspective historique (qu’ ils soient signés par des anthropologues ou des historiens de métier), un grand nombre s’ intéressent à l’ homosexualité et aux relations homo-érotiques, aspects qui ne seront que brièvement évoqués ici8. Nombreux sont les travaux qui tissent des liens entre les Empires, les mouvements nationalistes, la sexualité et le masculin. Cet intérêt pour le cadre impérial et les nationalismes rejoint celui des chercheurs qui se sont consacrés à l’ histoire des femmes au Moyen-Orient9. Leurs travaux s’ intéressent aux discours et aux groupes nationalistes, à la presse, à la littérature et aux productions culturelles au sens large. Plus rares sont les recherches qui considèrent l’ institution scolaire comme un lieu de formation de la masculinité des garçons et des jeunes gens, comme Inger Marie Okkenhaug qui décrit l’ éducation toute en muscles dispensée par un établissement anglican de Jérusalem10 des années 1880 aux années 1940.

L’ ouvrage pionnier de Mai Ghoussoub et Emma Sinclair Webb, Imagined Masculinities, privilégie les rites de passage, comme la circoncision ou le service militaire, pour observer la construction des identités masculines ou s’ appuie sur d’ autres sources culturelles : photographies, romans, cinéma11. Il considère les masculinités comme le résultat de processus dynamiques aux ambitions parfois contradictoires. Dans sa contribution très personnelle, l’ historien libanais Ahmad Beydoun oppose les valeurs que son père, proche d’ un leader (za’im) du Liban-Sud (Ahmad Bek Al-Asad), a essayé de lui transmettre et les idées qu’ il a découvertes à travers les écoles « modernes ». Cette expérience a fait qu’ il n’ est pas devenu l’ homme que son père était et que celui-ci aurait voulu qu’ il soit : en appelant son fils Ahmad, le père d’ Ahmad Beydoun le destinait à lui succéder comme homme du chef de la région et à devenir à son tour un leader12. Se disant petit et timide, Ahmad Beydoun ne présentait ni les traits de caractère, ni la condition physique requis pour succéder dignement à son père, qui savait s’ imposer par son audace et sa force. Mais ce qui a le plus compté, selon lui, pour qu’ il choisisse une autre voie que celle que son père lui avait tracée, c’ est l’ école du Liban mandataire puis indépendant. La période de l’ Entre-deux-guerres voit en effet se répandre le système d’ enseignement moderne apparu durant le XIXe siècle13, à la fois public et privé. Pour Ahmad Beydoun, l’ institution scolaire a été un lieu de rencontres avec d’ autres valeurs que celles transmises par la famille. À ses yeux, elle fut le lieu d’ une véritable révolution parce qu’ elle s’ inscrivait en dehors des hiérarchies religieuses ou politiques établies, qu’ elle contribuait à saper.

L’ école des États indépendants (ici des années 1930 en Irak) est aussi une des matrices des mouvements nationalistes comme le mouvement Al-Futuwwa en Irak, dont une partie des membres participera au coup d’ État de 194114. Mouvement officiel et paraétatique né durant les années 1930, Al-Futuwwa défendait une conception nationaliste de la jeunesse où chaque jeune gens devait se tenir prêt à sacrifier sa vie pour la nation. Les qualités prônées par ce mouvement alliaient virilité et nationalisme, force d’ âme, vitalité physique et esprit de sacrifice au nom de la soumission à un idéal supérieur : la nation. Pour Peter Wien, l’ école irakienne telle qu’ elle se met en place en Irak sous la houlette du nationaliste Sati’ al-Husri constitue un puissant vecteur de cette vision de la jeunesse et notamment masculine. La nouvelle génération, façonnée par un enseignement nationaliste arabe et irakien, et non pas formée, comme l’ ancienne, dans le cadre impérial ottoman, s’ oppose davantage aux Britanniques qu’ elle considère comme des occupants illégitimes. Elle est aussi influencée par ce qu’ elle perçoit de la modernité occidentale et de ses prouesses techniques que manifestent le développement de l’ aviation et la diffusion de l’ automobile. Elle puise enfin, à travers l’ école, la presse ou des revues, aux fondements de l’ islam dont les guerriers, emmenés par Mohammad, se battent contre les empires perses et byzantins, comparés aux empires britannique et français.

La reformulation des identités de genre quand les mouvements nationalistes prennent leur essor est aussi au cœur de l’ ouvrage de Jacob Wilson Chacko, Working our Egypt, effendi masculinity and Subject Formation in Colonial Modernity, 1870-194015. L’ auteur y explore comment les tentatives pour créer un « moi » égyptien le distinguent de celui véhiculé par les stéréotypes occidentaux qui présentent l’ Orient comme dégénéré et féminin. En réaction, les nationalistes mettent l’ accent sur les exercices physiques afin de modeler des corps énergiques habités par des âmes fortes et déterminées. Cette masculinité « effendi », du nom de cette bourgeoisie culturelle formée dans les écoles modernes (ce qui exclut les ouvriers et les paysans mais aussi une partie de l’ aristocratie) s’ affirme durant le premier XXe siècle. Cette période coloniale est aussi déterminante pour Joseph Massad, qui y voit le moment où prend forme, dans les milieux intellectuels arabes, une condamnation de l’ homosexualité sous l’ influence de la morale victorienne et en réaction aux stéréotypes orientalistes sur la décadence arabe16. La période de l’ essor des mouvements nationalistes apparaît donc comme un tournant dans la redéfinition des genres au Moyen-Orient, dont certains chercheurs relativisent cependant la portée. Si la nation est souvent idéalisée comme une femme, si les femmes participent pleinement aux luttes nationales, les nationalistes défendent une « féminité normée » et leur politique, une fois qu’ ils seront parvenus au pouvoir, n’ est pas toujours mise au service d’ une émancipation des femmes17. Au milieu du XXe siècle, les nationalistes kurdes étudiés par Ahmet Serdar Aktürk tiennent des discours sur l’ émancipation des femmes sans véritablement mettre en cause le caractère patriarcal de la société18.

Un autre ensemble de travaux s’ intéresse aux relations entre les hommes et les femmes, dont Raewyn Connell et James W. Messerschmidt notent qu’ elles sont fondamentales pour mieux comprendre les masculinités (le genre, rappellent-ils, est une question de relation19). À la fin de la période, la conception du couple se transforme dans l’ espace ottoman au moment où la condamnation de l’ esclavage puis l’ interdiction de la traite favorisent la disparition des harems. Au « foyer antisocratique impérial », « multiethnique et polyglotte » où se côtoient dans la même maison/maisonnée (household, difficilement traduisible en français) femmes et hommes libres, domestiques et esclaves d’ origines diverses se substitue le couple bourgeois, inséré dans un cadre plus étroitement national, et la famille nucléaire20. Cette transformation est elle-même liée aux évolutions démographiques : avec le recul de la mortalité, la famille nucléaire gagne en longévité et offre un cadre de vie plus pérenne à ses membres.21 Pionnier du féminisme égyptien, Qasim Amin ne voit-il pas la femme comme « la sœur de l’ homme, la compagne du mari, l’ éducatrice des enfants, la cultivatrice de l’ espèce » ?22. Dans les villes en plein essor, la presse imprimée, les revues ou des œuvres littéraires défendent une nouvelle vision du couple : au mariage arrangé qui lie deux inconnus l’ un à l’ autre se substitue l’ union de deux personnes qui partagent des intérêts communs. Ce couple doit être « uni, stable, monogame23 ». Les romanciers de la Nahda, la renaissance des lettres arabes, exaltent ce nouvel idéal matrimonial ; écrivains et femmes de lettres discutent du droit des femmes, prônent un meilleur accès à l’ éducation, dénoncent la polygamie, condamnent les mariages des très jeunes filles24.

À la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’ institution scolaire s’ impose comme un des lieux où se reformulent des masculinités. Ces reformulations sont inséparables des débats plus larges qui agitent la société à propos du rôle des femmes, du couple et de la famille. Cette réflexion est aussi de nature politique : la famille, modèle de toute organisation sociale, sert de modèle à la patrie, décrite comme une grande famille25. Force physique, audace et leadership, adhésion à la cause nationaliste, constituent autant d’ éléments autour desquels se définissent de nouveaux modèles masculins. Qu’ en est-il dans les écoles missionnaires ?

Les classes missionnaires, catholiques et protestantes, font partie des établissements scolaires modernes qui s’ épanouissent au Moyen-Orient à partir de la fin du XIXe siècle26. Tenus par des hommes et des femmes qui participent au projet colonial de régénérer un Orient considéré comme décadent (sans nécessairement adhérer à ses dimensions politiques et violentes), les établissements missionnaires véhiculent des discours « orientalistes » où se mêlent affirmation de la supériorité de la « civilisation » occidentale (elle-seule à même de régénérer l’ Orient et modèle à rattraper) et condescendance pour cet Orient en retard. Leurs élèves ne sont cependant pas les récepteurs passifs de discours qu’ ils intérioriseraient sans se les réapproprier voire les transformer. Le Syrian Protestant College, future université américaine de Beyrouth, est fameuse pour avoir été un des creusets de la Nahda et du nationalisme arabe27. Portés par l’ élan impérialiste et lieu de formation d’ une nouvelle élite bientôt gagnée par le nationalisme, ces établissements font pleinement partie de ces lieux où se sont reformulées des identités masculines dans un mouvement d’ admiration et de rejet de l’ Occident, de sa puissance politique et économique, de sa vitalité culturelle et de son avance technologique. Quelles sont les qualités de l’ homme idéal que les missionnaires catholiques, ici les jésuites, ont l’ ambition de former ? Les références nationales ou nationalistes imprègnent-elles leurs discours ? Comment situer ces derniers au sein des débats de la Nahda ?

2 L’ homme idéal des jésuites : un catholique soumis aux autorités religieuses, prêt à mourir pour sa foi plus que pour sa patrie

À la fin du XIXe siècle, l’ institution scolaire n’ accueille qu’ une infime partie d’ une classe d’ âge mais cette voie d’ apprentissage et d’ acquisition des savoirs est en plein essor. La fondation de l’ université Saint-Joseph en 1875 à Beyrouth s’ inscrit dans un contexte qui voit les établissements scolaires publics et privés, locaux ou étrangers, missionnaires ou communautaires se multiplier dans l’ Empire ottoman. Cet établissement catholique tenu par les missionnaires jésuites accueille des enfants de 8 à 18 ans et des étudiants en médecine ou en théologie. C’ est donc tout autant, voire plus, une école élémentaire et un collège (au sens français du terme, en anglais « high school ») qu’ une université. En 1884, 190 garçons fréquentent ses classes élémentaires et primaires et 173 jeunes gens les classes secondaires. On compte alors 42 séminaristes et 11 étudiants en médecine (la faculté de médecine a ouvert en 1883 pour faire concurrence à celle fondée par les missionnaires protestants américains en 1867). À la veille de la Première Guerre mondiale, ces chiffres s’ élèvent respectivement à 182 (élèves de l’ école élémentaire), 325 (élèves des classes primaires et secondaires), 48 (séminaristes) et 305 (étudiants en médecine). Il faut y ajouter 31 élèves à l’ École de droit et 19 à l’ école d’ ingénieurs qui viennent tout juste d’ ouvrir leurs portes28, soit plus de 900 élèves et étudiants. La grande majorité d’ entre eux appartiennent aux Églises catholiques du Proche-Orient. De 20 à 30 % sont grecs-orthodoxes. Juifs et musulmans représentent moins de 10 % de l’ effectif total29. La faculté de médecine de l’ université Saint-Joseph a suscité de nombreux travaux qui ont parfois conduit à occulter l’ importance des classes primaires et secondaires (pourtant bien plus nombreuses). Il faut aussi noter que les jésuites sont davantage maîtres de la formation de leurs élèves que des étudiants en médecine où les professeurs laïcs sont prépondérants. La faculté de médecine étant financée majoritairement par le gouvernement français (celui de la IIIe République), ce dernier exerce une sorte de droit de regard sur le recrutement des enseignants et les programmes suivis30.

Homogène au plan confessionnel, le recrutement de l’ Université Saint-Joseph l’ est sans doute moins socialement. Jusqu’ au tout début du XXe siècle, les chrétiens (catholiques ou non) représentent l’ écrasante majorité des élèves. A partir de 1900, le recrutement se diversifie : la proportion de non-chrétiens augmente tandis que celle des grecs orthodoxes diminue relativement. En 1913, le « collège » (classes primaires et secondaires) compte 44 musulmans, 16 juifs pour 557 élèves au total31. L’ université Saint-Joseph ne recrute pas dans l’ élite ottomane, elle-même majoritairement musulmane. Ses élèves viennent en partie de cette bourgeoisie chrétienne qui s’ élève dans la hiérarchie sociale à la faveur des réformes ottomanes (tanzîmât) et de la pénétration économique européenne : des enfants d’ hommes d’ affaires ou de commerçants. Mais tous ne sont pas riches : les photographies des petites classes trahissent la modestie de certains élèves. Tous n’ ont pas les moyens de payer une scolarité onéreuse à leurs enfants pendant de longues années : la moitié passe moins de 4 ans l’ établissement, 20 % n’ y reste qu’ une année. Adolescents, les élèves quittent l’ établissement dès qu’ ils ont trouvé un emploi de commis ou d’ écrivain « qui leur assure le gain de quelques piastres par jour »32.

Le corps enseignant comprend des pères jésuites, français, européens ou orientaux, des frères maristes d’ origine le plus souvent française, et des professeurs recrutés sur place dont un bon nombre sont des clercs. Pour l’ enseignement du français et du latin, les jésuites de Beyrouth peuvent s’ appuyer sur l’ expérience acquise dans leurs collèges d’ Europe. Ils puisent les sujets des « séances littéraires » proposées par leur académie dans des recueils rédigés pour les établissements de la Compagnie, utilisent leurs manuels scolaires, s’ appuient sur leurs écrits pour diriger les congrégations33. Pour les cours d’ arabe, ils ont produit des manuels qui relèvent plus de la traduction et de l’ adaptation d’ ouvrages utilisés dans leurs établissements européens que de l’ inédit. Plusieurs traductions arabes en ont été publiées par les presses de la Compagnie et le catéchisme fait l’ objet d’ un examen dans les petites classes34.

Si l’ on peut connaître les disciplines enseignées et parfois les manuels utilisés, le détail des cours et des enseignements spirituels ou moraux dispensés par les pères est moins aisément accessible. Il apparaît néanmoins dans des documents qui évoquent particulièrement la dimension morale de l’ éducation jésuite : règlements en vigueur à l’ université Saint-Joseph, pièces de théâtre ou saynètes jouées par les élèves à l’ occasion d’ une visite ou d’ une fête (les séances), récits édifiants, ou encore photographies des élèves. Les règlements s’ inspirent de ceux en vigueur en France comme en témoigne l’ usage du Directoire des congrégations dans les collèges35. Pour le théâtre et les séances, les jésuites de Beyrouth puisent le plus souvent dans le répertoire des pièces écrites pour leurs établissements français qu’ ils adaptent à leur public et à leurs objectifs : former l’ élite de la jeunesse catholique orientale36.

Leurs héros appartiennent aux cercles du pouvoir : les pièces de théâtre mettent en scène des empereurs, (Héraclius, Charlemagne), un roi (Alfred le Grand), un président (Garcia Moreno, dirigeant de l’ Équateur de 1859 à 1875), de preux chevaliers (Roland) figurent aux côtés des martyrs qui sont le plus souvent de noble extraction. Ce sont très souvent des combattants, qui portent les armes et sont loués pour leur courage, leur loyauté et leur ardeur à défendre la foi catholique. La victoire vient rarement récompenser leurs vertus. La plupart des pièces s’ achèvent avec la mort des héros qui acceptent le martyre comme une sanctification de leur foi catholique. La plupart d’ entre eux n’ affichent pas une assurance virile fondée sur le sentiment d’ une quelconque supériorité. Ils savent au contraire se montrer « humble[s], modeste[s], charitable[s], aimant la vertu, ayant le vice en horreur37 ». Ancien élève des pères mort à 20 ans, Alphonse Bagarry, dont le P. Jalabert a écrit et publié un panégyrique à destination des élèves, « avait gardé son âme jeune, presque naïve, parce qu’ il l’ avait gardée pure ; [et] il riait à dix-huit ans, comme il riait en cinquième38 ». Les plus jeunes sont parfois associés à des fleurs, la rose et ses épines, le lys et sa blancheur, symbole d’ innocence, ensanglanté du martyre39. Le chef, homme de pouvoir ou soldat en armes, a gardé un cœur tendre.

L’ Université Saint-Joseph n’ est pas encore le lieu de « l’ enfance des chefs »40 figures de dirigeants, autoritaires et sûrs d’ eux-mêmes, aux manières toutes militaires. La « chrétienté toute en muscles » (« muscular Christianity ») en vogue dans les écoles protestantes anglaises pétries d’ idéaux victoriens n’ y a pas encore pénétré41. Si le sport et l’ éducation physique ont fait leur entrée à l’ Université Saint-Joseph, si le corps y fait l’ objet de soins et d’ attentions, l’ énergie, le courage, la ténacité, la capacité à endurer les difficultés physiques ou la fatigue, y sont beaucoup moins prisés que dans des établissements comme le collège Saint-Georges fondé par l’ Église anglicane à Jérusalem, étudié par Inger Marie Okkenhaug42. Cet idéal viril de l’ homme au corps préparé à affronter les pires dangers, à supporter des privations ou des conditions extrêmes, où le sport fait partie d’ un entraînement aux accents volontiers militaires, ne s’ impose que plus tard, chez les jésuites que durant l’ Entre-deux-guerres, à travers l’ organisation de sorte de « jeux olympiques ». À la fin de la période ottomane, chez les jésuites, le sport est surtout apprécié pour ses bienfaits en matière de santé et sa capacité à susciter une saine émulation parmi les élèves, moins pour permettre à ces derniers de faire étalage de leur force physique.

Les figures proposées en modèle aux élèves appartiennent à une élite, leur capacité de commandement est autant valorisée que leur fidélité à la foi chrétienne et leur soumission aux autorités religieuses. « En tout temps, la paresse habituelle, l’ immoralité, l’ esprit d’ insubordination, l’ irréligion sont des cas de renvoi », proclame le règlement de l’ Université Saint-Joseph43 quand le Directoire des congrégations affirme : « Si le travail et la régularité sont absolument nécessaires pour que la piété règne dans une maison, il l’ est encore plus que l’ élève agisse par lui-même et prenne l’ habitude de se soumettre volontairement au joug du devoir44 ». Pour les élèves catholiques, la vie au collège est rythmée par les exercices religieux, messe tous les jours le matin, confession hebdomadaire, retraite et pèlerinage annuels vers des églises ou des couvents des environs. Tous sont encadrés par un père spirituel, le préfet, qui a particulièrement la charge de la « congrégation » de chaque division. Celle-ci réunit ‘l’ élite’, autrement dit les meilleurs aux yeux des pères pour des exercices religieux hebdomadaires (récitation de prière, travail de réflexion sur un thème religieux : le pape, la charité…). Les meilleurs, cela signifie à la fois les plus doués scolairement, les plus pieux au plan religieux, et les plus conformes à l’ idéal moral des jésuites. À l’ image du ‘bon’ catholique français de la fin du XIXe siècle, le héros des jésuites doit parfaitement intérioriser les hiérarchies religieuses qui distinguent les laïcs des religieux, et placent les premiers au-dessous des seconds. Comme dans les milieux catholiques français de l’ époque, les jeunes gens de l’ Université Saint-Joseph nouent un « rapport spécifique à l’ autorité » ecclésiale45. Ils acceptent ses recommandations et s’ y soumettent sans discuter. On voit par-là comment le discours tenu par les jésuites conforte l’ autorité des clercs et a contribué à la cléricalisation des Églises orientales qui reste un de leurs traits distinctifs aujourd’ hui46.

Qu’ en est-il de propos plus politiques ou plus nationalistes ? Sur ce plan, les jésuites se montrent extrêmement prudents. Leur journal Al-Bachir ferraille avec les missionnaires protestants47, promeut le catholicisme et défend vigoureusement la préséance du pape. À l’ intérieur du collège, leurs propos sont plus retenus. La plupart des pièces de théâtre se déroulent dans un Orient ancien, celui d’ avant l’ avènement de l’ islam et a fortiori de l’ Empire ottoman. Les martyrs chrétiens tombent sous les coups des Perses et des Romains, plus rarement des Juifs. Quelques pièces ou séances font allusion au Liban dont on chante en 1894 les « gloires et les charmes » en évoquant successivement le panorama, le climat, la fertilité, la flore48. Un point de vue géographique qui n’ exclut pas des préoccupations religieuses puisque le Liban est comparé au « paradis terrestre », à la « terre promise », au « jardin du nouvel Eden ». Plus ambiguë est la pièce Héraclius49, qui met en scène le combat de l’ empereur byzantin contre les Perses sassanides tout en prenant quelques libertés par rapport à l’ histoire : la scène se passe à Jérusalem, un détachement de Libanais maronites combat aux côtés de l’ Empereur et est fait prisonnier par les Perses. Le cœur des Libanais chante alors :

Le Persan veut nous mêler à ses fêtes : devant son Dieu nous courber ! Non, jamais, Non, il fera plutôt tomber nos têtes que de flétrir nos fronts de Libanais ! Dans la prison soyons les vaillants frères du Saint Martyr dont le sang fume encor. N’ oublions pas les leçons de nos mères : Pour notre foi soyons prêts à la mort50.

Montagne peuplée de chrétiens (maronites, donc catholiques) prêts à mourir pour leur foi, tel est le Liban dans les discours que les jésuites tiennent à leurs élèves. On ne meurt pas ici pour sa patrie (dont les contours géographiques restent flous) mais pour défendre ses convictions religieuses. A l’ heure où l’ on débat de la place et du statut des provinces arabes dans l’ Empire ottoman, l’ université Saint-Joseph ne diffuse pas auprès de ses élèves un discours nationaliste « libanais » (qui n’ émerge que graduellement à la fin de la période ottomane). Elle leur inculque cependant l’ idée que le Liban existe et rime avec montagne et catholicisme. D’ autres textes font apparaître ces chrétiens comme des protégés de la France, une France désincarnée, éternelle et catholique, qui ne saurait se confondre avec le gouvernement anticlérical de la IIIe République. Aux yeux des jésuites, c’ est le Pape qui incarne le véritable souverain des catholiques et c’ est à lui qu’ ils doivent faire allégeance et promettre obéissance jusqu’ au sacrifice suprême.

Le jeune homme idéal que les jésuites veulent façonner appartient à une élite sociale et politique. Son modèle est un souverain ou un soldat combattant. Si la guerre est omniprésente, elle ne dit pas tout de cet homme idéal. Celui-ci est d’ abord un bon catholique attaché à sa foi jusqu’ à en mourir et soumis à sa hiérarchie religieuse. La force physique, l’ audace, le courage ne sont pas mis en avant. L’ activité physique est considérée comme nécessaire à la bonne santé du corps, elle n’ est pas mise au service du développement de la musculature ou de la force physique. La position du chef est elle-même ambigüe car les pères insistent moins sur son autorité et sur ses facultés de commandement que sur sa nécessaire obéissance à un ordre supérieur, celui de la foi, ordonné par les clercs. Ce chef doit autant être obéi qu’ obéir. Son combat pour sa patrie se confond avec le combat pour sa foi. D’ autres formes d’ engagement dans la Cité restent peu valorisées. Les jésuites considèrent le monde qui les entoure avec méfiance et appréhension. Ils préfèrent éduquer les jeunes hommes à l’ abri des menaces qu’ il représente dans un entre soi masculin.

3 Une éducation dans un entre soi masculin

Avec ses hauts murs crénelés, l’ Université Saint-Joseph se présente comme un espace clos. Entrées et sorties des élèves, qu’ ils soient externes, demi-pensionnaires ou internes, sont strictement réglementées. Les étudiants en médecine bénéficient d’ une plus grande liberté que les jésuites perçoivent comme un danger. A leurs yeux, la ville avec ses cafés, ses théâtres et bientôt ses cinémas, offre de multiples et dangereuses tentations. Pour soustraire leurs carabins aux plaisirs tentateurs de Beyrouth, ils ouvrent une maison de famille, l’ internat Saint-Luc, où « toute sortie après le souper ne peut avoir lieu qu’ avec une permission très expresse51 ». Le contrevenant s’ expose à l’ exclusion : « la fréquentation des lieux de plaisir et des cafés mal famés est incompatible avec le séjour dans la maison52. » Plus qu’ une protection contre la ville corruptrice, l’ internat Saint-Luc offre aux étudiants « l’ influence d’ un milieu chrétien, honnête et laborieux », utile « soit pour porter au bien, soit pour préserver du mal » grâce à sa « bibliothèque de livres choisis, journaux, revues, etc. », son « salon de conversation », sa « salle de billards et d’ autres jeux53 ». Comme en France à la même époque, où les autorités ecclésiastiques encouragent une « homosociabilité catholique » pour préserver leurs ouailles d’ autres systèmes de valeurs54, les étudiants des jésuites sont formés dans un entre soi qui à défaut d’ être complètement catholique reste étroitement surveillés par les pères.

Cet entre soi est aussi, on l’ a vu, exclusivement masculin. Les femmes n’ y pénètrent guère, même sous la forme de personnages littéraires. Parmi les figures féminines évoquées par les représentations théâtrales, on relève Salomé, la corruptrice, ou Judith et Esther, figures salvatrices. Jeanne d’ Arc, béatifiée en 1909, est célébrée par les élèves l’ année suivante. Elle est alors l’ héroïne d’ une séance, « scènes historiques en 5 actes avec tableaux et Chœurs » offerte à l’ occasion de la fête du P. Recteur55. En 1914, on célèbre sa fête avec faste : son panégyrique est suivi d’ un dîner où sont invités les auxiliaires, les professeurs d’ arabe et les frères maristes. Sainte et française, elle opère la synthèse entre la foi dans les enseignements de l’ Église et l’ amour de la patrie dont les jésuites, marqués par l’ idéologie nationaliste caractéristique de la fin du XIXe siècle, se réclament aussi. À travers elle, il s’ agit encore une fois d’ exalter une combattante dont on ne vante pas les attributs féminins mais les vertus guerrières, la foi religieuse et le martyre56.

On comprend bien pourquoi Jeanne d’ Arc, objet d’ un véritable engouement dans les milieux catholiques français de l’ époque, est aussi mise en scène et présentée comme modèle aux jeunes gens de l’ université Saint-Joseph. À la même période, les vies de Jeanne d’ Arc fleurissent dans la presse féminine en Égypte. Elle fait partie des femmes célèbres qu’ érigent en exemple des éditeurs et des auteurs très variés : chrétiens et musulmans, égyptiens ou syro-libanais (‘Shami’). Pour Marilyn Booth, cette diversité manifeste le pouvoir et la plasticité (‘mutability’) de son image. Le fait qu’ elle puisse être proposée comme modèle à des jeunes gens conforte cette idée57. Il montre aussi qu’ une même figure peut faire l’ objet d’ investissements très différents : ce n’ est pas la femme Jeanne d’ Arc qui intéresse les jésuites et qu’ ils valorisent mais bel et bien la combattante martyre.

Dans les pièces ou les séances, on croise des femmes anonymes : « la mère du missionnaire », à laquelle ce dernier fait ses adieux, ou la mère des martyrs libanais de Héraclius ou l’ exaltation de la Sainte Croix58. Le missionnaire lui jure fidélité et le combattant promet d’ être fidèle à ses enseignements, dût-il en mourir. La mère, et à travers elle la femme, n’ est donc pas dénuée de rôle social. Elle apparaît comme une éducatrice, gardienne des valeurs morales et religieuses du foyer. La mère, c’ est aussi par excellence la Vierge Marie, seule figure féminine qui a vraiment droit de cité dans cet univers masculin. Marie est la « patronne de la jeunesse », proclame une séance de 188659. Figure maternelle et éducatrice, la Vierge est aussi présentée de façon plus désincarnée et moins accessible : c’ est l’ Immaculée conception, selon le dogme qui la place « au-dessus des Anges et des Saints » comme le rappelle une séance célébrant le trentième anniversaire de sa proclamation (1884)60. L’ image qui illustre le programme ne met pas en avant sa féminité : vêtue d’ un ample manteau qui cache sa poitrine, Marie présente un visage lisse et peu expressif.

La femme que les jésuites présente à leurs élèves est donc avant tout une combattante martyre pour sa foi (Jeanne d’ Arc), une sainte (Jeanne d’ Arc à nouveau, la Vierge Marie), une mère aimante qui garde et transmet la foi et les valeurs morales. Son rôle social s’ inscrit dans les étroites limites du cercle familial conçu comme un espace privé. L’ espace public, celui du collège, comme celui où ces jeunes gens sont appelés à évoluer plus tard, est un lieu exclusivement masculin. Dans leur éducation, les élèves des jésuites sont conduits à intérioriser une forte ségrégation des sexes. Hommes et femmes vivent dans des sphères complètement séparées, comme s’ ils ne pouvaient pas agir et interagir ensemble. À l’ Université Saint-Joseph, la femme n’ est jamais une épouse ou une compagne, alors qu’ elle est présentée comme telle par une partie des penseurs de la Nahda. L’ apparition du couple bourgeois au sein des élites ottomanes urbaines fin de siècle provoque de vifs débats qui ne reçoivent aucun écho à l’ Université Saint-Joseph. Plus que le mariage, les jésuites prônent le célibat, celui des prêtres formés dans leur séminaire, au mépris des règles des Églises orientales où il est d’ usage d’ ordonner des prêtres mariés ; celui des religieux appelés à rejoindre la Compagnie ou une autre congrégation. Tout se passe comme s’ ils ne concevaient l’ avenir de leurs élèves que dans le cadre des congrégations religieuses latines. S’ ils devaient bien admettre que la majorité d’ entre eux allaient se marier, ils n’ évoquent pas la perspective du mariage dans les textes éducatifs (pièces de théâtre, séances, ouvrages édifiants destinés aux élèves) qui nous sont parvenus. De ce point de vue, les jésuites apparaissent en porte à faux par rapport aux débats de leur époque où la question des relations entre hommes et femmes occupe une large place.

L’ homosexualité n’ est pas moins taboue que la sexualité hétérosexuelle. Les sources sont peu disertes à ce sujet, mais le Directoire des congrégations, sorte de guide pour les préfets des collègues, invite à respecter :

avec grand soin la règle qui défend d’ avoir jamais les mains sous les tables, celle qui ordonne de jouer toujours, celle qui défend les jeux de mains, c’ est-à-dire les amusements qui n’ ont aucune règle, et dans lesquels on se tire, on se pousse, on cherche à se renverser, on se roule les uns sur les autres. On doit beaucoup surveiller ou plutôt interdire ces jeux, en apparence inoffensifs, où une partie des joueurs demeurent inoccupés dans des coins mal surveillés, comme les cavernes au jeu des voleurs.61

On mentionne aussi le renvoi d’ un surveillant jugé trop proche des élèves ou l’ interdiction faite aux pères de recevoir des élèves dans leur chambre62.

Les élèves internes, qui ne représentent qu’ une minorité, dorment dans des dortoirs. Les lits sont, du moins en été, couverts d’ une moustiquaire, qui garantit à chacun une relative intimité. On ne trouve pas dans les archives de règlements détaillés concernant l’ hygiène corporelle mais il est clair que le corps doit être propre et les cheveux taillés63. L’ établissement impose un uniforme mais pendant longtemps, il n’ est porté que pendant les cérémonies officielles (comme par exemple la remise des prix) et ne s’ impose pas au quotidien. Le trousseau exigé par le règlement comprend trois paires de draps, six essuie-main, six serviettes, douze mouchoirs, autant de paires de bas, six caleçons, trois paires de souliers, deux chapeaux ou deux tarbouches, un peigne fin, un démêloir, des brosses et trois habillements complets64 : les élèves doivent être habillés avec soin voire avec une certaine élégance, mais toujours avec modestie. Le corps doit être propre et sain mais pas cultivé, l’ habit propre mais pas singulier. Il ne s’ agit pas de se distinguer ou d’ entrer en compétition.

4 Conclusion

L’ homme idéal que dessine l’ enseignement des jésuites à la fin du XIXe siècle à Beyrouth est avant tout un pieux catholique, soumis aux autorités religieuses catholiques et à leur chef, le Pape. Face à l’ adversité, il reste fidèle à sa foi jusqu’ au martyre. Il est élevé dans un entre soi masculin, à l’ abri d’ un monde jugé comme pernicieux. Les relations avec le sexe féminin, à l’ exception des relations filiales, demeurent taboues : les questions du mariage, du couple et a fortiori de la sexualité ne sont jamais évoquées. Les hommes des jésuites évoluent dans un entre soi masculin, un espace ségrégué où les femmes n’ ont quasiment pas de place (si ce n’ est comme mères). S’ il appartient à une élite, cet homme n’ est pas (ou pas encore) un meneur ou un leader : il obéit (aux autorités religieuses) autant qu’ il commande. Il doit être modeste, sensible et capable de s’ émouvoir jusqu’ aux larmes.

L’ enseignement religieux voire confessionnel des jésuites, leur insistance sur la nécessaire soumission des individus aux autorités instituées, religieuses ou politiques, leur silence sur les relations entre homme et femme en font les fers de lance d’ une vision de la société radicalement opposée à l’ idéal émancipateur des Lumières, repris par certains penseurs de la Nahda. Leur idéal masculin est assez éloigné de celui qui s’ élabore sous l’ effet de la montée des nationalismes au Moyen-Orient. Il défend certes sa patrie (un Liban ou une Syrie aux contours flous) mais surtout sa religion. Il est moins musculaire et moins empreint de fierté nationale que d’ autres modèles en vigueur. Différents modèles de masculinité circulent donc, parfois portés par un même personnage : Jeanne d’ Arc, égérie de la presse féminine égyptienne, est mise en avant comme une combattante et une martyre du catholicisme par les jésuites qui ne s’ intéressent guère à sa féminité. Entre ces modèles, des points communs apparaissent comme autant de passerelles : l’ esprit de sacrifice caractérise aussi bien les nationalistes irakiens d’ al-Futuwwa que les héros du théâtre jésuite.

Après la Première Guerre mondiale, la chute de l’ Empire ottoman et la proclamation du Grand Liban avec Beyrouth comme capitale, la place et le rôle de l’ Université Saint-Joseph se transforment. Ce n’ est plus un établissement sis dans l’ Empire ottoman, voué à la défense des catholiques (et des chrétiens) orientaux et soutenu par l’ impérialisme français. L’ Université se met au service de la construction du Liban, État chrétien placé sous la tutelle de la France. Elle forme alors une large partie de l’ élite appelée au pouvoir dans le nouvel État libanais, dont elle nourrit le discours national. Parallèlement, elle accorde davantage de place aux sports et à la compétition. Le chef est désormais davantage un leader qu’ un homme soumis aux autorités religieuses, même si cette dimension ne disparaît pas. Les femmes n’ y ont toujours guère de place. Sur ce plan, les changements ne se dessinent pas avant les années 1950.

1

Verdeil (2014), Verdeil (2016).

2

Jalabert (1987).

3

C’ est le cas le 21 février 1882, le 6 février 1883, le 17 février 1885. AFSI (Archives françaises societatis jesu), RPO 62, Fêtes.

4

AFSI, RPO 62, Fêtes, Distribution solennelle des prix, mercredi 30 juillet 1879.

5

Les internes dont le nombre oscille entre 150 et 200 entre 1878 et 1914 représentent environ 30 % des élèves.

6

Connell (2000) ; Connell et Messerschmidt (2005).

7

Clancy Smith (2006).

8

Massad (2007).

9

Russel (2004) ; Baron (2005).

10

Okkenhaug (2005).

11

Ghossoub etSinclair-Webb, (2000).

12

Beydoun (2000), p. 264.

13

Verdeil (2017).

14

Wien (2007).

15

Jacob (2011).

16

Massad (2007).

17

Kréfa, Le Renard (2020), pp. 39-49.

18

Aktürk (2016).

19

Connell et Messerschmidt (2005), p. 848.

20

Dakhli (2016), pp. 34-39.

21

Mayeur-Jaouen (2013).

22

Dakhli (2016), p. 34.

23

Mayeur-Jaouen (2013), p. 433.

24

Zachs et Halevi (2015).

25

Mayeur-Jaouen (2017).

26

Verdeil (2017).

27

Dupont (2007) ; Penrose (2011).

28

AFSI, Coll Prat, T. 27, Renseignements sur la Faculté de Beyrouth donnés confidentiellement au P. Provincial par le P. Cattin, 1895, ALSI, Faculté orientale de Beyrouth : Histoire et documents divers, p. 181, 25 octobre 1913. Catalogues de la Province de Lyon.

29

Verdeil (2018).

30

Verdeil (2017).

31

Verdeil (2017), pp. 178-179.

32

AFSI, Coll. Prat, T. 27, lettre du P. Cattin au P. Provincial, 23 octobre 1901. Verdeil (2017), p. 212-213.

33

Sengler (1879).

34

« L’ imprimerie catholique de Beyrouth et son œuvre en Orient », Fascicules supplémentaires des Relations d’ Orient, Bruxelles, Polleunis et Ceuterick, imprimeurs, 1903.

35

Franchet (1875). Publié en France, ce livre, conservé à la Bibliothèque orientale de Beyrouth, était utilisé dans le collège. Verdeil (2019).

36

Verdeil (2016).

37

AFSI, RPo 43, chemise 2, « Les onze premières années de l’ université, discours prononcé à la distribution solennelle des prix, (19 juillet 1886) », par le R.P. Lefèbvre, sj, supérieur général des missions de Syrie, Beyrouth, imprimerie catholique, sj, 1886. 18 pages, p. 7.

38

Jalabert (1903), p. 14.

39

Nos Premières fleurs, académie de littérature, séance offerte au R.P. Tardy, nouveau recteur de l’ Université, 31/12/1884. Henri Tricard, sj, Le lis sanglant, drame en quatre actes, en vers, Paris Retaux-Bray, libraire éditeur, 1887.

40

Mouawad (2005).

41

Le terme de « musucular christianity » apparaît en 1857 dans la recension du livre de Charles Kingsley, Two Years Ago. Il désigne « an association between physical strength, religious certainty, and the ability to shape and control the world around oneself ». Hall (1994).

42

Okkenhaug (2005).

43

ALSI 11 D 13, Beyrouth collège USJ Prospectus et tarifs, Université Saint-Joseph de Beyrouth, prospectus, 1909.

44

Franchet (1875), p. 55.

45

Muller (2014), p. 241.

46

Verdeil (2011), Heyberger (2013).

47

Dès la fin des années 1860, les jésuites font paraître à Beyrouth un journal, une “petite revue hebdomadaire”, le Concile du Vatican pour diffuser auprès d’ un public catholique oriental les conceptions défendues par le Saint-Siège lors de ce Concile. Cette publication devient après 1870 El Béchir (le messager), journal de défense catholique, à la périodicité variable dans le temps (tantôt hebdomadaire, tantôt plus fréquent). Jullien Michel s.j., La nouvelle mission de la Compagnie de Jésus en Syrie (1831-1895), Delhomme et Briguet, Paris, Lyon 1899, 2 volumes.

48

AFSI, RPO 62, USJ fêtes, Gloires et charmes du Liban, 29 avril 1894, séance offerte au R.P. Provincial à l’ occasion de sa visite.

49

AFSI, RPO 62, USJ fêtes, 1904-1957, Héraclius ou l’ exaltation de la Sainte Croix, tragédie en 5 actes et vers avec chœur, par le R.P. Marie-Marcel Chopin, professeur de Belles lettres à l’ Université, basé sur Baronius, Darras, Théophane.

50

Idem.

51

AFSI, Coll Prat, T. 26, Université Saint-Joseph de Beyrouth (Syrie), Faculté de médecine, Internat Saint-Luc, prospectus non daté.

52

AFSI, Coll Prat, T. 26, Université Saint-Joseph de Beyrouth (Syrie), Faculté de médecine, Internat Saint-Luc, prospectus non daté.

53

Idem.

54

Muller (2014).

55

AFSI, RPO 62, USJ fêtes, 1904-1957, Jeanne d’ Arc, scènes historiques en 5 actes avec tableaux et Chœurs, 08/05/1910.

56

Idem.

57

Booth (1998), p. 178.

58

AFSI, RPO 62, USJ fêtes, 1904-1957, « Sur les Routes, académie offerte au P. Chauvin », 28/11/1908. Héraclius ou l’ exaltation de la Sainte Croix, tragédie en 5 actes et vers avec chœur, par le R.P. Marie-Marcel Chopin, professeur de Belles lettres à l’ Université, basé sur Baronius, Darras, Théophane.

59

AFSI, RPO 62, Distribution des prix, séances académiques, 1877-1909, Marie, patronne de la jeunesse, Séance offerte au P. Recteur à l’ occasion de sa fête, 5 juillet 1886.

60

AFSI, RPO 62, Distribution des prix, séances académiques, 1877-1909, À marie immaculée, Reine conçue sans péché, hommage de toutes les congrégations, 8 décembre 1884.

61

Franchet (1875).

62

Verdeil (2019).

63

Verdeil (2019).

64

ASLI, 11.D.13-16, Université Saint-Joseph de Beyrouth, prospectus, 1909.

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